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Lettres et extraits choisis - « Lettres retrouvées »

édition février 2022

édition février 2022
Lettres et extraits choisis

Marguerite Duras, Michelle Porte
Lettres retrouvées (1969-1989)

Michelle Porte c/o MP. Thiébaut. Les Bouillons. Vaucluse. Gordes

Vendredi 31-7-[19]69

Chère Michelle,
Merci du mot. On se demandait où vous étiez (adresse de l’année dernière perdue).
Le film se termine – on mixe mercredi. La copie zéro sortira entre le 15 et le 18 août. Le jury du Festival de New York et de Londres a choisi le film. Je vais donc à New York pour le 15 septembre. Michèle Muller qui a quitté Matra va venir aussi – on va aussi à Londres – Ce film me vaudra au moins des voyages (pas Venise la liste est close le 15 juillet !!).
J’aime le film profondément. Ça ce n’est pas intéressant, mais Dionys est complètement passionné par ce film (comme si tout devenait possible, dit-il) et ça c’est bien. Je crois que la qualité première de ce travail, c’est la force. C’est finalement simple – le langage est simple (plus simple que dans La Musica). Si subtilité il y a (qui sait ?) elle est dans le renouvellement du rapport humain – (c’est ça qui emballe Dionys qui dit que cela se voit plus que dans le livre) – si force il y a c’est que ce nouveau rapport est naturel.
Maintenant je vais sombrer dans l’ennui – je vais écrire je crois. Les productrices me demandent de faire un autre film. J’aurais envie de faire une partie du Vice-consul (avant tout) on verra. Paris est merveilleusement vide. Température de Cuba.
On sort comme d’une occupation, d’un état anormal de la ville. On trouve des places pour les autos et on peut marcher sur les trottoirs. On ne se cogne plus contre le refus de votre présence – lequel devient une chose très grave. Encore un mois. Après l’horreur.
Quoi de neuf ?
Outa veut toujours foutre le camp. Il est toujours là. Jacqueline a échoué à l’agrég[ation]. Elle cherche du travail.
Michèle cherche du travail. La Recherche l’a prévenue hier qu’il n’y avait rien pour elle (à cause du budget).
Je vous embrasse très fort
Marguerite

Michèle vous embrasse aussi.
[En travers de la dernière page :] Vous comprenez bien
que si New York n’est pas torride on restera là-bas un
bon bout de temps.

Lettre du 31 juillet 1969
Michelle Porte : C’est une lettre de 1969, la première lettre que j’ai gardée. J’en ai peut-être eu d’autres, je ne sais pas. Il y a des lettres qui se sont perdues. Marguerite me l’envoie aux Bouillons à Gordes : c’est l’adresse de Marie-Pierre. Je suis arrivée à Gordes en 1968, en revenant d’Algérie, où j’étais allée rejoindre Marie-Pierre, qui travaillait pour l’architecte Fernand Pouillon. Je devais de mon côté faire un film sur lui, qui ne s’est pas fait à cause des événements de mai 68. Le tournage a été annulé et le projet n’a pas été repris.
Donc en 1968, en rentrant d’Algérie, on a trouvé un terrain près de Gordes. C’était une oliveraie avec une magnifique borie, une très grande borie que Marie-Pierre a achetée et on s’est installées là-bas. Je connaissais Marguerite depuis 1966, depuis le tournage du film La Musica. En 1966, mon amie Marie-Pierre Thiébaut me signale qu’elle a lu dans le magazine Arts que Marguerite Duras va faire un premier film d’après sa pièce de théâtre La Musica. Il faut absolument que je la joigne.
Je m’adresse alors à Martha Lecoutre que je connais et qui dirige la revue Constellation, sorte de Reader’s Digest à la française, dans laquelle Marguerite écrit des articles qu’elle ne signe pas de son nom. Marguerite Duras me semble assez brutale au téléphone, mais elle me donne un rendez-vous pour le lendemain après-midi. Je monte les trois étages de la rue Saint-Benoît, très angoissée. Quand la porte s’ouvre, je me trouve face à une Marguerite Duras que j’ai l’impression de connaître depuis toujours. Elle est très curieuse et me pose beaucoup de questions ; je suis totalement en sympathie avec elle et je sens que c’est réciproque. Elle ne sait pas si la production va pouvoir m’engager pour le film, les équipes étant déjà formées et elle me demande de la rappeler. Le lendemain, elle me dit : « Pour la production, ce n’est pas possible, mais venez sur le tournage, vous serez avec moi. L’équipe est logée avec moi à l’hôtel Normandy de Deauville, je vous donnerai les clefs de mon appartement aux Roches Noires à Trouville, vous serez tranquille. »
Le tournage a débuté en mai 1966. Je rejoignais l’équipe chaque matin par le chemin des planches, sur la plage, puis par le petit bac pour traverser la Touques. Ce tournage de La Musica a été le début d’une longue amitié. C’est là qu’on s’est vraiment connues.


Michèle Porte. Les Parrins. 84 Gordes

20-11-[19]73

Chère Michèle, ce voyage s’est bien passé : je suis revenue le 25 octobre. Il y a eu de très bonnes projections de La Femme du Gange, privées.
Ça m’embête ce que vous me dites sur Marie-Pierre qui ne voudrait pas venir. Ça m’embête pour moi et pour vous deux – La solitude, l’isolement, c’est aussi une séduction. Plus on est seul, plus on veut l’être. Je sais ce qu’il en est. Mais, il y a un mais, il ne faut pas je crois atteindre un point de non-retour à ce qu’il faut bien appeler le réel. J’ai dû me forcer pour aller à New York et je suis très heureuse d’y être allée (au fait je me suis réconciliée avec Edgar Morin et Johanne).
Il y a un effort à faire pour sortir de l’isolement. Je crains toujours que vous ne vous enfonciez toutes les deux dans le monde merveilleux du travail manuel. C’est un rêve – et que je fais aussi –, mais n’est-ce pas là, contradictoirement – le rêve le plus abstrait ? Croire que c’est possible ? – Si Marie-Pierre est déchirée à l’idée de venir je ne sais pas quoi vous dire. Elle supporte très mal la contrainte, et elle a raison, mais elle doit savoir (quelque part en elle) si elle ne veut pas venir pour travailler ou pour ne pas travailler. Je crois que là on est au cœur de la solitude : personne ne peut vouloir pour vous, dans votre corps ou dans votre tête, ce que vous voulez. Souvent, ce que vous voulez, vous-même vous ne le savez pas. Je sais qu’il y a un problème de Marie-Pierre. Mais on est là dans la loi sauvage, je veux parler de celle qui régit les mouvements spontanés, les réflexes inattendus, les refus, les blocages, les bons en avant, etc. Si Marie-Pierre croit qu’elle ne veut plus faire des sculptures, il s’agit, j’en suis sûre, d’un faux savoir. Le contraire est aussi vrai. – Ce qu’il faudrait peut-être c’est que vous soyez sorties toutes les deux des travaux manuels, une sorte de passage à vide. Du temps. Rien d’autre. Il me prend des fringales de travaux manuels, mais jamais comme ça, je ne peux pas juger très bien. Je croyais ne plus aimer écrire et cet été j’ai écrit pendant trois mois comme une dingue, le cinéma ne comptait plus. –
Je ne suis pas encore allée à l’impasse. Ça va plus ou moins bien entre Solange, Dionys et moi. Je n’ai plus de mensualités de Gallimard pour le moment, j’ai des problèmes d’argent (à force de faire du cinéma invendable) et je ne sais pas si je pourrai continuer à tout payer à Neauphle. On verra.
Je vous embrasse très fort toutes les deux.
Marguerite
Michèle [Muller] fait un montage, toute seule, ça va.
[Ajout en haut de la première page :] Reçu votre chèque
et votre lettre.

Lettre du 20 novembre 1973
Joëlle Pagès-Pindon : Marguerite Duras était en octobre avec Dionys et Solange Mascolo à New York où a été projeté La Femme du Gange. À Paris, il faudra attendre quasiment un an pour voir le film.
Michelle Porte : Marie-Pierre n’avait peut-être pas très envie de quitter son oliveraie et son atelier pour le petit studio ! Et comme Marguerite l’écrit, pour elle aussi, « la solitude l’isolement c’est aussi une séduction ».
JPP : Oui, c’est une lettre qui est très importante, parce qu’elle évoque quelque chose dont elle parlera souvent, cette solitude de l’écrit qu’elle compare à la solitude de la création pour l’artiste.
MP : Quand elle dit : « Il me prend des fringales de travaux manuels... », c’est vrai, c’étaient des sacrées fringales ! À un moment donné, elle avait peint tous les bords de fenêtres à Neauphle, en rose. Le frigidaire était rose, complètement rose. C’était la vie en rose ! Et alors tout, tout, tout ! Bon et puis ça s’est arrêté, et la fois suivante, j’étais très contente parce que c’était devenu vert ! Je trouvais quand même que les bords de fenêtres verts, sur le jardin, c’était plus joli que ces bords de fenêtres roses ! Mais elle peignait tout – même le frigidaire, ce n’était quand même pas la peine, mais il était peint !

[Les notes ne sont pas reproduites ici. Se référer à l’ouvrage.]


La princesse palatine à Versailles.
portrait d’une famille royale1

C’est le cinquième film de Michelle Porte. Le sujet : les lettres de la Palatine, la princesse allemande, épouse de Monsieur, frère de Louis XIV, adressées à sa tante l’Électrice de Hanovre et à sa fille Louise, lettres non ouvertes, acheminées en cachette hors de France par les soins de la Princesse. La durée du film est de 62 minutes. Le tournage a eu lieu au printemps 84 à Versailles, les jours de la fermeture hebdomadaire du Château. Au départ il s’agit ici donc d’un documentaire destiné à la télévision française, produit par l’INA. À l’arrivée, il s’agit d’un film complètement insoupçonnable à partir de sa fiche technique, et qui a bouleversé toutes les attentes des spectateurs, qui n’est ni sur la Palatine ni sur Versailles, mais qui est complètement déplacé vers la tragédie. Qui est tragique comme la Tragédie. De nature tragique comme la royauté. Il s’agit ici du dernier des grands règnes de l’Histoire de France, de celui déjà inclus dans le siècle de l’échafaud.
L’image est de Dominique Le Rigoleur, une des grandes photographes de cinéma dont le Nicolas de Staël est sans doute un des chefs d’œuvre de la télévision. La voix de la Palatine est celle de Geneviève Page, magnifique, et qui dit tout au bord de la bouche comme on écrit tout au bord de la mort.
Il n’y a personne dans ce film que cette voix. Rien d’autre que Versailles n’y a été filmé et il l’est comme d’habitude au cinéma, dans ses eaux, ses parcs, ses salons. Il y a dans cette entreprise le refus radical de considérer que les choses connues, voire rabâchées, vont de soi. On refuse le monde romantique, la note blasée comme la plus grave erreur que l’on pouvait faire, comme la chose de l’école qu’on laisse derrière soi et qu’il faut oublier. Le regard des autres est ici celui de tout le monde, il ne déforme pas, il n’informe pas. Il rejoint à cet égard celui des enfants, celui de l’ignorance, de l’inculture. Seuls ceux qui ne savent rien ou presque rien peuvent regarder Versailles comme les auteurs de ce film l’ont regardé. Le moindre clin d’oeil culturel nous aurait privés de ce trésor.
Le printemps du tournage a été sans soleil. On devine que c’est le printemps au jauni de perle fine de la lumière. Celle-ci est souvent voilée. Et Versailles est d’autant plus vide. Versailles a été montré ici de la même façon qu’il a été fait. La méthode est la même, classique : calme, droite. Les mouvements de la caméra sont d’une perfection également classique. Ils sont larges, le tracé de ses courbes est toujours d’une régularité parfaite comme dessiné au trait.
Quelquefois cette caméra s’arrête devant la musique – le Grand Motet de Henry Du Mont – et elle écoute, puis elle repart, puis elle s’arrête encore devant un portrait et elle regarde. Elle montre, elle cherche, elle regarde. Elle s’approche, elle repart. Elle emprunte le chemin des gens à travers les siècles, les entrées, les sorties, elle parcourt la demeure à la française, ses couloirs à angle droit, ses salles de lustres et de glaces, le vide de son lieu.
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Marguerite Duras, L’Autre Journal, n° 10, décembre 1985 ; repris dans Le Monde extérieur. Outside 2, textes rassemblés par Christiane Blot-Labarrère, P.O.L, 1993.
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1 La Princesse Palatine à Versailles. Portrait d’une famille royale, réalisation Michelle Porte, production INA-TF1 1985. À la date du 26 novembre 1985, Marguerite Duras a noté dans son agenda : « La Palatine. Dix heures du soir. 1re chaîne. Miraculeux. Équivalent d’une tragédie. »