Le Bruit du Melon qui explose
Marie Colombe
© Au diable vauvert, 2026
4. Cariño10
Quelque chose de Totó la Momposina11 planait sur le visage de Lupita, quelque chose d’intrinsèquement réjoui et solide. Une façon inimitable de faire cohabiter la légèreté et la profondeur de l’être. Elle pouvait avoir entre cinquante-deux et soixante-quatre ans selon l’inclinaison du soleil.
Nul n’ignorait qui elle était au Stanhope. Elle avait développé un art savant de la rencontre. Des heures durant, elle écoutait parler, prenant les mains, consolant, fredonnant des cumbias après quelques rhums de trop, se levant pour danser avec la joie intacte de sa jeunesse, émouvante comme une Dancing Queen de palace, reine des chignons de diva dont elle couronnait les femmes de chambre. Ses buñuelos et arepas con queso12 faisaient un malheur aux cuisines du service. Un parfum de maïs et de fromage frit la suivait quand elle avait passé une soirée penchée sur une marmite d’huile frémissante.
Oui, elle était connue de tous, et la suite regorgeait de bouquets de fleurs, de chocolats, de rhums offerts par ceux qui voulaient lui témoigner leur reconnaissance. Les hommages à sa gentillesse ne manquaient pas, et elle les faisait surgir au gré des besoins. Un jour que Mila se morfondait, elle l’emmena au parc faire une balade en calèche, lui montrant du doigt les scènes loufoques qu’offrait New York sur leur passage. Pour les onze ans de la petite, jour où sa mère n’avait pas jugé utile d’être présente, elle demanda à un acteur français de jouer dans leur suite la plus fameuse tirade de Cyrano de Bergerac. Après la représentation, Milahurla partout où elle allait : « À la fin de l’envoi je touche ! »
Son passé était une boîte de Pandore qu’elle n’ouvrait sous aucun prétexte . Personne ne savait comment elle avait perdu sa famille. Elle avait quitté la Colombie sans se retourner, à la faveur d’une opportunité qui ne se refusait pas, avec le rêve secret de vivre en France, Le Lys dans la vallée en poche. Elle le tenait de son grand-père, petit propriétaire terrien passionné par Balzac.
C’est son français appris lors de ses études qui lui avait permis de décrocher son premier « au pair » à New York.
Ce penchant avait rencontré celui de Mila, et malgré les années, elles étaient unies par cette même faim d’un pays qu’elles ne connaissaient pas. Mila rêvait de Paris, de rues troublantes, de campagnes où se noyer, ivre d’horizon et de maisons anciennes, d’échanges plus âpres, mais aussi plus vrais, de sexe décomplexé et de liberté dans une ville où même le désespoir se revêt d’une certaine grâce Pour Lupita, la France c’était la tierra des droits de l’homme, loin des gringos, près d’une nature clémente, accueillante comme New York ne le serait jamais. June l’avait aussi choisie pour son français correct, mais éternellement imprimé par les remous de sa langue natale.
Lupita ne parlait pas, elle stridulait. Elle chahutait les mots dans un florilège de u arrondis en « ou », de r qui roulent, de e métamorphosés en « é », de cousins qui deviennent des coussins. Son verbe s’était investi de cette musicalité :
« Mila Hortense Murray, tou arrrrêtes ça tout dé souite ! »
Sa parole s’accompagnait de gestes, tout chantait en elle avec une sonorité indissociable de sa personne. Quand Lupita était entrée à son service, June avait déjà usé quatre « au pair », et Mila n’avait que trois ans. Elle en avait vu Son passé était une boîte de Pandore qu’elle n’ouvrait sous aucun prétexte. Personne ne savait comment elle avait perdu sa famille. Elle avait quitté la Colombie sans se retourner, à la faveur d’une opportunité qui ne se refusait pas, avec le rêve secret de vivre en France, Le Lys dans la vallée en poche. Elle le tenait de son grand-père, petit propriétaire terrien passionné par Balzac.
C’est son français appris lors de ses études qui lui avait permis de décrocher son premier « au pair » à New York.
Ce penchant avait rencontré celui de Mila, et malgré les années, elles étaient unies par cette même faim d’un pays qu’elles ne connaissaient pas. Mila rêvait de Paris, de rues troublantes, de campagnes où se noyer, ivre d’horizon et de maisons anciennes, d’échanges plus âpres, mais aussi plus vrais, de sexe décomplexé et de liberté dans une ville où même le désespoir se revêt d’une certaine grâce Pour Lupita, la France c’était la tierra des droits de l’homme, loin des gringos, près d’une nature clémente, accueillante comme New York ne le serait jamais. June l’avait aussi choisie pour son français correct, mais éternellement imprimé par les remous de sa langue natale.
Lupita ne parlait pas, elle stridulait. Elle chahutait les mots dans un florilège de u arrondis en « ou », de r qui roulent, de e métamorphosés en « é », de cousins qui deviennent des coussins. Son verbe s’était investi de cette musicalité :
« Mila Hortense Murray, tou arrrrêtes ça tout dé souite ! »
Sa parole s’accompagnait de gestes, tout chantait en elle avec une sonorité indissociable de sa personne. Quand Lupita était entrée à son service, June avait déjà usé quatre « au pair », et Mila n’avait que trois ans. Elle en avait vu d’autres la Colombienne, mais la solitude de cette enfant l’avait touchée. Sa culture de naissance portait à la famille une importance fondamentale, et ce lien coupé à jamais chez elle s’était reporté sur ces enfants qu’elle élevait.
Jamais elle n’avait songé à en avoir. Elle avait ainsi le sentiment d’échapper à une maternité mal fagotée qui rend certaines femmes transparentes, au service d’un homme et d’une marmaille. La sienne était un métier, elle la prodiguait comme une compétence, avec fierté.
***
12. Le Boca Raton
Le Boca Raton déployait une opulence rose bonbon sertie de palmiers, une allure d’hacienda en carton-pâte, de maison de poupées exotique. L’hébétude avait fait son temps, l’instinct de survie de Mila sursauta en elle. Il s’agissait juste de faire preuve de ressource, comme à chaque fois qu’elle avait un plan en tête… ou comme sa mère. L’adrénaline la sortit tout à fait de sa torpeur, il était temps de montrer de quoi elle était capable.
Sur le seuil, elle prit le temps de chausser des lunettes de soleil, s’appliqua à reproduire la démarche de June qui rentrait au Stanhope sans un regard pour l’hôtesse d’accueil. Le chemisier, le pantalon à pinces, le claquement des talons l’aidaient à rentrer dans le personnage. L’habitude fit son effet, personne ne l’interrompit dans sa progression, elle pouvait désormais ferrer Rudolph.
***
15. Dozakh
DOZAKH – urdu : Enfer, maudit, personne méritant l’enfer, damné, grand pécheur.
Ce mot-là, Mila l’avait récolté dans un taxi new-yorkais, au retour du Boca Raton. Faraz, le chauffeur, avait demandé si ça la dérangeait que sa femme fasse le trajet avec eux. Au point où elle en était, Mila s’en tamponnait royalement. Elle n’avait pas réagi quand la femme avait sorti un fallafel, ou quand Faraz avait arrêté le taxi pour remettre leur parechocs qui menaçait de se décrocher, pas plus quand ils s’étaient disputés dans une langue inconnue. L’odeur de bouffe, leurs intonations, le froissement sec du pare-chocs qu’on raccroche, Mila s’était sentie si vide après la tempête Boca Raton qu’elle absorbait tout comme une éponge. Par réflexe, elle avait demandé :
— Hey, Faraz ? C’est bien ça ? C’est quoi votre langue ?
— De l’urdu.
— Ah. Et vous connaissez un mot urdu qui n’existe pas en anglais ?
Un peu perdu, il avait réfléchi, Mila attendait en s’accrochant à tout ce qu’elle voyait, le feu rouge, le maillage serré des voitures, un vélo qui glissait comme un poisson le long d’un bus énorme, l’horizon bouché. Un peu moqueuse, la femme avait lancé à son mari :
— Dozakh ! L’enfer où tu as ta place !
Et leur dispute avait repris, même quand Mila lui avait tendu un billet et avait attendu patiemment sa monnaie.
Dans sa collection de mots rares, « dozakh » était le seul à même de l’accompagner après les révélations de Lupita.
Ses pieds fuyaient devant elle, incontrôlables, le trottoir défilait comme un tapis roulant emballé.
« Dozakh, dozakh » battait le rythme de son errance nocturne, ça martelait bien cette poisse qui lui collait à la peau, ce sentiment d’être condamnée quoi qu’elle fasse, comme Kiki Preston. Les souvenirs rebondissaient dans son crâne comme des balles contre un mur, sa mère poison, l’argent sale parfum pétrole, Lupita menteuse, la gifle, sa mère qui contraint le réel sous son talon comme on écrase une cigarette. Il fallait qu’elle leur échappe.
Dans le même instinct de fuite qui l’avait déjà poussée dans cette direction, ses pas la dirigèrent chez Noah. S’il ne lui répondait plus au téléphone, il ne pourrait l’ignorer en la voyant, elle attendrait le temps qu’il faudrait, elle n’avait rien d’autre à faire de toute façon, et nulle part où aller.
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