Walter Benjamin avait un don pour l’amitié. Quatre-vingt-six ans après sa mort, nous pouvons encore l’éprouver grâce à un autre de ses dons : celui de la correspondance. Les deux volumes de lettres, publiés en poche par les éditions de L’Éclat, couvrent trente années, de 1910 à 1940. Ils ont été établis par Gershom Scholem et Theodor W. Adorno, qui furent eux-mêmes parmi ses amis les plus proches. Cette correspondance est donc à la fois un document intellectuel et un monument élevé par deux hommes à la mémoire de leur ami.
Les lettres suivent Benjamin depuis son dix-huitième anniversaire jusqu’aux semaines précédant son suicide, en septembre 1940. Elles permettent de parcourir presque sans interruption sa vie intellectuelle et personnelle. On y voit les métamorphoses de sa pensée, depuis le jeune métaphysicien préoccupé par le judaïsme et la philosophie du langage jusqu’au penseur qui, dans les dernières années de sa vie, se rapproche du marxisme. Mais une correspondance ne donne jamais un accès transparent à celui qui écrit. Elle introduit à son esprit, à ses affects et à son existence par une multitude d’adresses et de positions successives.
Chez Benjamin, écrire une lettre ne consiste pas à transmettre immédiatement ce qu’il ressent. Adorno, dans sa préface, dit que la lettre était devenue pour son ami une véritable forme. L’impulsion première — une émotion, une inquiétude, une irritation, une idée — est reprise par l’écriture. Entre le sentiment et son destinataire s’interpose la mise en forme. La lettre objective ce qui n’était d’abord qu’une réaction intérieure : elle transforme l’affect en pensée.
C’est pourquoi les lettres de Benjamin peuvent être très personnelles sans être véritablement confessionnelles. Le « moi » qui s’y exprime n’est jamais livré à l’état brut. Une lettre à Scholem ou à un ami de jeunesse peut soudain prendre l’allure d’un petit essai de philosophie, d’esthétique ou de politique. Cette manière de tenir ensemble proximité et distance est au cœur de son art épistolaire. Comme l’écrit encore Adorno dans la préface : « Écrire une lettre, c’est feindre la vie dans l’univers du mot figé. » La lettre permet d’être lointain et retiré, tout en n’étant pas seul.
Benjamin semble en effet avoir eu besoin de ses amis pour penser, tout autant qu’il avait besoin de la solitude. À Herbert Blumenthal, en 1914, il raconte être resté seul au café des Westens car les personnes qu’il devait y retrouver ne sont pas venues : « Cela ne me chagrine nullement, car mes pensées ont des buts si familiers qu’elles supportent toujours la solitude. » Chez lui, l’amitié et la solitude ne s’opposent pas : elles sont deux conditions de l’exercice de la pensée.
Benjamin évitait de mettre ses amis en contact les uns avec les autres, comme s’il souhaitait préserver l’autonomie de chaque relation. Cette personnalité rétive aux appartenances collectives recherchait pourtant avec intensité des interlocuteurs capables de répondre à ses lettres parfois longues et toujours élaborées.
Cette contradiction entre solitude et communauté apparaît très tôt. Pendant quelques années, Benjamin participe à un mouvement de jeunes radicaux inspiré par le pédagogue Gustav Wyneken. Il publie ses premiers essais dans la revue Der Anfang sous le pseudonyme d’« Ardor ». « Ma pensée part toujours de mon premier maître, Wyneken et toujours elle y revient », écrit-il. Il y a quelque paradoxe à imaginer une personne aussi singulière que Walter Benjamin prendre part à un mouvement organisé. La Première Guerre mondiale provoque la rupture. Lorsque Wyneken célèbre la guerre, l’héroïsme et l’État, Benjamin se sépare de lui et s’engage dans une voie plus solitaire.
En 1915, il rencontre Gershom Scholem. Amitié décisive. Benjamin trouve en lui un interlocuteur à sa mesure. Leurs lettres sont nombreuses. Leur échange permet de suivre notamment la relation complexe de Benjamin au judaïsme et au sionisme. Dès 1912, il écrit à Ludwig Strauss que le sionisme ne le détermine pas personnellement, tandis qu’il ressent sa judéité comme son « noyau essentiel ». Plus tard, à Martin Buber, il affirme : « Le problème de l’esprit juif est l’un des objets les plus importants et les plus persistants de mes réflexions.»
La correspondance permet d’assister aux déplacements d’une pensée qui ne se fixe jamais complètement dans une doctrine. Judaïsme, métaphysique, philosophie du langage, critique littéraire et marxisme s’y rencontrent sans se fondre les uns dans les autres.
La question du langage y occupe très tôt une place centrale. Dans une lettre à Martin Buber, Benjamin récuse l’idée selon laquelle la littérature aurait pour fonction de fournir des motifs à l’action. Une telle conception réduit le langage au rang de moyen. Il lui oppose une vision autrement exigeante : « Je ne peux concevoir l’écriture en général que comme un fait poétique, prophétique, objectif — et, quant à l’effet produit, seulement comme une opération magique, c’est-à-dire irréductible à la mise en œuvre d’un moyen. » La lettre elle-même devient le lieu où cette résistance de l’écriture s’éprouve.
Car la correspondance n’est pas seulement un commentaire de l’œuvre : elle est un espace dans lequel la pensée de Benjamin se fabrique. Une phrase adressée à un correspondant montre la résistance qu’oppose chez lui l’écriture à l’intuition : « Perplexités et pensées de diverse nature vont à l’écriture tenir ma main en bride. » La pensée est vive, mais sa formulation exige lenteur, reprise, précision.
Cette exigence n’empêche pas l’humour. Le Benjamin des lettres fait aussi sourire par son piquant. À Scholem, il écrit en 1933 à propos de Musil : « J’ai fait mes adieux à cet auteur quand j’ai découvert qu’il est plus intelligent qu’il ne lui est nécessaire. » Les lettres montrent ainsi une personnalité moins solennelle que celle qu’une lecture exclusivement philosophique de son œuvre pourrait laisser imaginer.
Elles sont aussi pleines de lieux : Saint-Moritz, Wengen, Fribourg, Munich, Berlin, Paris, Ibiza, San Remo, Copenhague, la maison de Brecht au Danemark. La géographie et les conditions domestiques constituent souvent leur entrée en matière. Benjamin parle des maisons, des paysages, de son travail et de ses difficultés matérielles. Face aux montagnes de Saint-Moritz, il écrit en 1910 : « Lorsque je vois ces montagnes, je me demande à quoi sert toute la culture […] qui vous rend capable de jouir de la nature. » Et ce passage, comme d’autres, nous questionne sur l’usage de la culture et notre pratique.
Les lieux changent et, peu à peu, leur succession cesse d’être celle des voyages pour devenir celle de l’exil. C’est là que le second volume acquiert sa dimension la plus bouleversante. Le destin politique agit directement sur le destin privé. À partir de 1933, la catastrophe historique n’est plus un arrière-plan : elle détermine le lieu où Benjamin peut habiter – et surtout où il ne peut pas habiter – ses ressources, son travail, ses déplacements et finalement ses possibilités de survie.
Le 18 mars 1933, soit un mois et demi après l’arrivée au pouvoir de Hitler, Walter Benjamin quitte définitivement l’Allemagne. À Paris, malgré la précarité, il poursuit le projet des Passages, cette immense enquête consacrée au XIXème siècle. Il s’agit de saisir « la concrétude extrême d’une époque » à travers ses édifices, ses objets, ses situations de vie. L’exil rétrécit progressivement son existence tandis que sa pensée, elle, continue de s’étendre.
En 1940, après l’effondrement de la France, Benjamin est pris dans le chaos de la débâcle. Tentant de gagner les États-Unis par l’Espagne, il arrive à Port-Bou. Dans la nuit du 26 septembre, persuadé qu’il risque d’être renvoyé en France, il se suicide.
Il est difficile de lire les lettres sans que leur déroulement soit aimanté par cette fin. Pourtant, leur force tient précisément à ce qu’elles ne la connaissent pas. Elles montrent un homme qui lit, travaille, plaisante, voyage, qui décrit une maison ou un paysage, poursuit une idée, alors même que le monde autour de lui se ferme progressivement.
Deux mouvements contraires traversent ainsi cette correspondance : l’élargissement incessant de la pensée et le rétrécissement des possibilités de vivre. Mais les lettres empêchent de réduire Benjamin à son triste destin. Elles rendent audible une voix : sérieuse et ironique, distante et affectueuse, solitaire et constamment tournée vers autrui. Une voix pour laquelle penser fut aussi, très souvent, s’adresser à quelqu’un.