FloriLettres

Entretien avec Marie Colombe. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition septembre 2026

Entretiens

Marie Colombe est une autrice et poète franco-italo-colombienne d’origine Quillacinga et Incas. Elle a donc ce qu’on appelle dans les Andes « la malice indigène ». Elle a étudié langues, littérature et civilisations à l’université de Créteil et le Cinéma à l’université de Cornell. Elle a été traductrice interprète, productrice intrépide, « script doctor » bienveillante. Elle officie aujourd’hui comme autrice pirate, productrice artistique indépendante, et bien d’autres choses encore. Elle vogue vers un horizon flamboyant sur des projets de nouvelles voix prometteuses du cinéma. Le Bruit du melon qui explose est son premier roman.


Votre premier roman vient d’être récompensé par le jury du prix Envoyé par La Poste. Que signifie pour vous recevoir une distinction littéraire, et ce prix, plus précisément ?

Marie Colombe : Je suis très flattée et émue de recevoir cette distinction littéraire, car elle récompense un auteur sans recommandations : c’est un véritable prix du mérite. Avoir toujours rêvé d’être écrivaine tout en sachant que publier serait difficile, être finalement éditée par une maison aussi solide que Au diable vauvert, qui existe depuis 25 ans, s’investit et s’engage, est merveilleux. Se voir attribuer, qui plus est, le prix « Envoyé par la Poste » à la rentrée littéraire, le premier de la saison, est tout simplement magnifique.
L’appel d’Olivier Poivre d’Arvor et des membres du jury m’a profondément émue, car j’ai entendu des mots qui résonnaient avec ce que je souhaite transmettre. Les jurés ont affirmé que mon livre faisait du bien, que la langue les avait touchés et qu’ils s’étaient attachés aux personnages. C’est exactement ce que j’espère en tant qu’autrice. C’est le début de la magie.

Comment vous est venue l’idée d’aborder, dans une fiction, la crise financière de 2008, crise des subprimes, et aussi d’évoquer le scandale de l’Exxon Valdez ? Une fiction qui se base sur des faits réels…

M.C. : Ce sont des sujets qui m’intéressent. J’ai fait une maîtrise d’anglais à l’université de Créteil et j’ai mené des recherches sur le mouvement altermondialiste, sur la mobilisation et les questionnements autour du système économique. Est-ce un système conçu pour que chacun puisse vivre dignement sur cette planète ? Non. J’ai étudié l’organisation mondiale du commerce et son fonctionnement fondé sur le seul profit m’a semblé terrifiant, violent même. On le voit dans les hôpitaux : des établissements gérés selon une logique de rentabilité ferment des maternités car elles ne rapportent pas assez. On exige des psychiatres qu’ils produisent des comptes rendus d’efficacité. Dans certains milieux, le profit n’a pas de sens, et cela m’a paru absurde ; j’ai eu envie d’en parler.
J’ai aussi voulu explorer les confrontations entre générations, à l’instar d’un hypothétique face-à-face entre Greta Thunberg et Jeff Bezos, pour ainsi dire. Deux visions radicalement opposées. La crise des subprimes m’a marquée et tout ce qui s’est passé à l’époque m’a profondément perturbée. Le film The Big Short (Adam McKay, 2015), que je cite en annexe du roman, met très bien en lumière ce que je perçois comme les germes du monde actuel : en jouant ainsi avec le profit, on finit par en payer les conséquences. Dire que la loi du marché s’auto-régule est faux : c’est l’argent du contribuable qui a payé les erreurs des traders, et aujourd’hui on nous explique que le problème vient des étrangers et des pauvres. Des arguments nauséabonds qui me révoltent. Je souhaitais aborder ces thèmes dans un espace où l’on puisse être ébranlé, d’où l’idée d’imaginer une mère et une fille en profond désaccord.

Vous semblez vous être beaucoup documentée… Quelle est l’origine du personnage de la mère que vous mettez en scène ?

M.C. : J’ai beaucoup lu. Je ne prétends pas faire une fiction documentaire, mais le roman s’appuie sur des faits réels, et la carrière de la mère s’inspire d’une personnalité que j’ai trouvée dans mes recherches, par hasard. Elle s’appelle Blythe Masters et elle est surnommée « l’ange noir de la finance ». En lisant son portrait, je me suis dit qu’elle était comme un personnage de roman. Le réel m’offrait ainsi des personnages hors normes, atypiques, romanesques.

D’où vient l’idée de faire vivre la mère et la fille dans un hôtel ?

M.C. : D’un livre de mon enfance intitulé Éloïse et écrit par l’auteure américaine Kay Thompson. Il s’agit d’une série de romans graphiques qui a connu un certain succès dans les années 1950. Éloïse, l’héroïne, est une petite fille de six ans qui vit dans une chambre du Plaza Hotel, célèbre hôtel de New York. Elle a une nounou et des professeurs particuliers. On ne voit jamais ses parents et elle n’a pas de camarade de son âge. Comme elle s’ennuie, elle fait des bêtises.Toute la journée, elle invente des histoires. Et comme tous les enfants qui ont lu ce livre, je rêvais d’être cette petite fille rebelle, extrêmement libre, pleine d’imagination et vivant dans un hôtel. En le relisant à l’âge adulte, alors que les sujets des subprimes et de la crise financière de 2008 me préoccupaient, j’ai entrevu un autre personnage, bien moins heureux que je ne le pensais : une petite fille qui ne sait pas qui elle est, où elle se trouve, et qui cherche sa place dans le monde. J’ai alors compris qu’à vingt ans, elle n’irait pas bien du tout. Cela a constitué un point de départ dramaturgique qui m’a intéressée et a donné naissance au personnage de Mila. La mère absente est devenue une tradeuse. Petit à petit, j’ai rassemblé des éléments de sources diverses et les ai intégrés à mon projet.

Est-ce qu’il y a des éléments autobiographiques dans le récit ?

M.C. : Il y a toujours une part de soi dans les fictions, mais je ne souhaitais pas faire d’auto-fiction. Je voulais créer une histoire profondément romanesque qui nous fait voyager, je voulais écrire le roman que j’aurais adoré lire. Si je connais bien le vaste sujet des familles dysfonctionnelles, je ne parle ni de la mienne, ni de ma mère (elle insiste pour que je le précise).  La mère du roman n’a aucun point commun avec la mienne, Mais j’ai rencontré des personnes dont les mères ressemblent fortement à June et leur courage, leur force pour s’en libérer m’ont profondément émue. C’est pourquoi j’ai choisi cette autre thématique : comment se libérer d’un parent toxique. Ce qui complique les choses dans le roman, c’est que la mère est à la fois toxique et extrêmement flamboyante, attirante, un peu comme Kiki Preston (1898-1946) que j’évoque au début du livre. Une femme mondaine américaine qui ne reculait devant aucun excès, qui avait un pouvoir d’attraction semblable aux ampoules brûlantes avec les papillons de nuit. La lumière est si séduisante qu’on est tenté de s’y livrer, au risque de se brûler. Cette complexité émotionnelle m’a intéressée à raconter ; elle traduisait, à l’échelle intime, ce que l’on peut observer à l’échelle sociale. À mon sens, dans le capitalisme sauvage, il existe une forme de maltraitance toxique, spectaculaire et séduisante à la fois, mais destructrice. Ce qui se joue entre la mère et la fille résonne avec des enjeux plus vastes, et c’est exactement cela que je voulais mettre en lumière.
Il y a une dimension autobiographique dans mon roman avec le personnage du grand-père. Il ressemble beaucoup au mien, parti peu après que j’ai commencé à écrire. Il est bienveillant, aimant, mais incapable de mettre des mots sur ce qu’il ressent et il est difficile pour lui de communiquer avec les jeunes femmes. Excepté le fait qu’il partage avec sa petite-fille l’amour des mots rares. Mon grand-père, Pierre Brun, comme celui de Mila, était sculpteur. Et ce sont ses sculptures que je décris dans le livre. Cette année, avec mon petit frère, nous avons relancé son œuvre en créant un site internet. Ma mère et ma cousine s’occupent d’une permanence à Barjac où on peut découvrir son travail. Lui aussi a vécu dans un camp de prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale, lui aussi peignait pendant ses insomnies.

Le livre comporte deux partie et de nombreux chapitres. Comment avez-vous procédé pour construire la narration, les grands axes de votre récit ? Et d’où vient le titre ?

M.C. : Tout d’abord, j’ai su le titre presque avant de commencer à écrire. Je l’ai découvert par hasard, sans savoir comment je l’utiliserais. Il s’inspire d’un comic strip en ligne, Red Meat, qui détourne des visuels au style traditionnel américain avec un humour très noir. Le « strip » en question s’intitule Le Bruit inimitable du melon qui explose.
Bien que j’accompagne des réalisateurs dans l’écriture depuis des années, je ne savais pas comment m’y prendre au début. Je réunissais des éléments, puis j’essayais de les assembler. Le point de départ était une petite fille ayant grandi dans un hôtel, et je voulais faire d’elle une jeune femme perdue qui cherche des solutions aux mauvais endroits. Elle commence comme un personnage obsessionnel et romantique, en quête d’une liberté qui n’existe pas vraiment, elle cherche une famille mais de la mauvaise façon. Pour la nounou, je voulais qu’elle soit colombienne afin d’y mettre mon héritage. J’ai rapidement écrit plusieurs scènes de la première partie. Je suis assez influencée par l’écriture scénaristique, car je travaille beaucoup pour le cinéma. J’ai fait des recherches sur la figure de la mère tradeuse. Le film The Big Shot m’a frappée et correspond à ce que je trouve absurde dans le fonctionnement du monde et ce qu’on nous présente comme inéluctable. La première partie était relativement claire, mais la deuxième posait plus de difficultés. J’ai observé la structure de romans que j’aimais, puis j’ai adopté une méthode de travail scénaristique : écrire chaque chapitre sur une carte et les afficher au mur. Pour m’aider, j’ai relu L’Anatomie du scénario de John Truby et L’Art du roman de Milan Kundera. Le plus difficile a été de structurer la deuxième partie, car il fallait tout inventer. Il fallait que le début fonctionne et que les personnages soient suffisamment solides. La deuxième partie comportait moins d’événements : (attention spoiler) trois femmes dans une maison au milieu de nulle part, avec un grand-père qui n’a rien demandé. J’ai dû explorer autre chose, comme le café où va travailler Mila, et développer certains personnages. Ensuite, il s’agissait de faire cohabiter les différents sujets. Finalement, la structure établie au départ a évolué au fil de l’écriture. J’ai aussi travaillé sur des effets miroir : des petites récurrences qui produisent des boucles symboliques et émotionnelles.

Il y a une « bande son « à la fin du livre. Comme si vous aviez construit votre fiction littéraire comme une fiction cinématographique…

M.C. : J’accompagne des réalisateurs en les aidant à perfectionner leur scénario, à retravailler leur note d’intention et à identifier l’essence même de leur projet, le cœur de ce qui le rend intéressant. Depuis mon plus jeune âge, je suis passionnée par les histoires rocambolesques de ma famille latine (italienne et colombienne), les histoires tout court, les livres, les films, les paroles de chanson, les mots. Je n’ai pas vécu un jour de ma vie sans un à trois livres en cours. C’est mon oxygène, ma lumière, je ne pourrai pas vivre sans.
C’est vrai que j’ai été influencée par le cinéma, mais surtout par la littérature américaine et latino-américaine, il me semble. Chez Gabriel García Márquez, par exemple, l’image est très présente : il affirme que son inspiration peut venir d’une scène qu’il visualise, ou d’un parfum de mangue pourrie. C’est à partir de là que se dessine le déroulement de son chapitre. Le caractère cinématographique que l’on retrouve chez Paul Auster, Jonathan Safran Foer, John Irving et Siri Hustvedt m’a également profondément touchée. La musique me guide parfois aussi pour trouver le rythme d’une phrase ou d’un paragraphe. Certaines sont de véritables poèmes en musique, je trouve cela très beau. L’amour des mots passe aussi par là, par leur musique.

Il y a beaucoup d’humour et de fantaisie dans les titres des chapitres…

M.C. : L’amour du bon mot et de la petite réplique m’anime. L’humour est très important quand on veut parler de choses graves sans qu’elles nous détruisent, et réfléchir au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Le personnage de Mila me rappelle mes petits frères et sœurs (j’en ai cinq !). C’est une déclaration d’amour à leur combativité et à leur désir d’un monde meilleur.

Certains protagonistes aiment utiliser des mots rares, des mots en langues étrangères, des citations… Vous aimez jouer avec le langage, le lexique…

 M.C. : Oui, certainement. Je parle couramment français, espagnol et anglais. Je suis née en France, mais mon père est colombien, arrivé en France à 20 ans ; j’ai donc grandi avec ce mélange de langues. J’aime profondément le français, et j’aime aussi rappeler que cette langue porte en elle des traces d’arabe, d’italien, d’allemand, d’anglais… et que certains mots d’origine quechua sont entrés dans le vocabulaire via l’espagnol. Je voulais éviter d’alourdir les dialogues et j’ai intégré quelques mots ou expressions en espagnol pour Lupita afin d’indiquer clairement que c’est elle qui parle. Au départ, j’écrivais en mélangeant les langues, avec des répliques entières en espagnol ou en anglais. On m’a rapidement fait remarquer que cela pourrait freiner la lecture du livre, même si j’avais prévu des traductions en bas de page. Une amie m’a conseillé d’utiliser seulement quelques mots. Cela permettait de situer Lupita et de capter la musicalité de ce personnage sans perturber le rythme.
Mila est un personnage qui manque d’une famille dans le monde que lui propose sa mère ; elle cherche donc du réconfort ailleurs. Elle n’est pas scolarisée. Les seules personnes qu’elle croise sont de passage et les seules qui restent dans sa vie sont sa nounou et Phil le barman de l’hôtel. Cette collection de mots rares représente pour elle une forme de sécurité. Pour ma part, j’ai aussi une passion pour les citations. J’ai découvert les mots rares en écrivant. Trouver un mot qui n’existe que dans une langue est fascinant car le mot en question reflète une certaine manière de vivre d’un pays et ce à quoi on accorde de l’importance.  En vivant à l’hôtel, Mila rencontre des personnes de différentes nations, par conséquent, elle collecte des mots dans de nombreuses langues : Komorebi, la lumière du soleil qui traverse les feuilles des arbres, Mangata, le reflet de la lune sur l’eau la nuit, Petrichor, le parfum que dégage la terre après la pluie…


Dans votre roman, vous ajoutez des notes en bas de page. Pourquoi ce procédé dans une fiction ?

M.C. : J’ai beaucoup aimé La Physique des catastrophes, roman de l’écrivaine américaine Marisha Pessl, où elle met en scène une jeune fille précoce, trop intellectuelle pour son entourage, qui voyage avec son père. La romancière exploite l’annotation comme un procédé narratif. Il est vrai que ses notes en bas de page relèvent de la fiction. Les miennes ne sont pas fictionnelles et apportent des nuances que je trouvais intéressantes. Certains lecteurs n’auront peut-être pas besoin de ces annotations, mais d’autres oui. Par exemple, il n’y avait pas de place dans le roman pour raconter l’histoire de Totó la Momposina, mais j’avais envie de dire qui c’était : une chanteuse et danseuse qui incarne la culture indigène afro-caribéenne et colombienne. Elle évoque un peu le personnage de Lupita, et je voulais que les lecteurs puissent approfondir ce détail s’ils le souhaitent.

Le texte est parcouru de nombreux dialogues qui lui donne une dynamique, un rythme très vivant… Vous jouez avec la forme aussi : l’italique permet, semble-t-il, de mettre en scène une voix-off. Parfois, j’ai même eu l’impression de lire des didascalies...

M.C. : Je pense que chacun interprète ces passages en italique à sa façon, mais pour moi ce sont des moments suspendus. Il y a aussi une réflexion sur la mémoire dans le livre et ces italiques isolent des instants dont « on » se souvient toute sa vie. D’ailleurs, dans la majorité des passages, je reviens au présent. Pour moi, c’est vraiment un moment où le temps s’arrête, un instant où la vie de Mila change et ne sera plus jamais la même. 

Les auteurs que vous aimez lire particulièrement ?

M.C. : Il y en a beaucoup, mais pour mon roman, j’ai lu spécifiquement des livres qui m’ont inspirée. Parmi eux, Le Chardonneret de Donna Tartt,  La physique des catastrophes de  Marisha Pessl, La Grâce des Brigands de Véronique Ovaldé, Brooklyn Follies de Paul Auster, et Caligula d’Albert Camus; particulièrement pour la mère, que je trouve à la fois effrayante et hilarante, tellement absurde que cela oscille entre le comique et le tragique. Sans oublier la saga Malaussène de Daniel Pennac que j’adore pour son humour, ses sujets de fond, et sa langue totalement jubilatoire.