Florilettres

Entretien avec Nicole Bertolt. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition septembre 2020

édition septembre 2020
Entretiens

Nicole Bertolt est représentante de la Cohérie Boris Vian. Elle a participé à nombre d’expositions, adaptations, films et travaux divers sur Vian et son œuvre. Mandataire des ayants droit, elle prend également soin du patrimoine et de la maison ; dans la tradition de celle-ci, elle est « commanderesse exquise de l’Ordre de la Grande Gidouille » au Collège de ‘Pataphysique. Elle est l’auteure de Boris Vian, le swing et le verbe (Textuel, 2008). Boris Vian, Post-Scriptum et D’où viens-tu, Boris ? (Cherche midi, 2011 et 2012). Elle est également l’auteure de la préface de la dernière réédition de L’Automne à Pékin chez Fayard-Pauvert. Elle a établi, présenté et annoté l’édition des Correspondances 1932-1959 de Boris Vian, ouvrage publié en août 2020 chez Fayard, avec le soutien de la Fondation La Poste.


Vous me recevez dans l’appartement de Boris et Ursula Vian que vous habitez depuis plus de 40 ans. Vous êtes mandataire des ayants droit de l’écrivain et directrice du patrimoine... À quelle occasion avez-vous rencontré Ursula Vian-Kübler et dans quel contexte êtes-vous arrivée Cité Véron ?

  Nicole BertoltJ’ai rencontré Ursula Vian-Kübler un été, en 1976, alors que j’étais en vacances dans les Pyrénées Orientales. Un ami peintre, dont j’avais été le modèle quelques années auparavant, connaissait Ursula et m’avait invitée à l’une des expositions qu’elle organisait dans sa maison d’Eus, petit village perché sur un flanc de montagne. Depuis la mort de Boris Vian (le 23 juin 1959), elle envisageait de fonder un lieu artistique et avait commencé par des expositions temporaires chez elle. L’Association Les Amis de Boris Vian avait vu le jour en 1963. Puis, le projet s’est étendu, complexifié. Monsieur d’Déé – ami du couple Vian, complice de Boris dans le Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre, qui était à la fois couturier, conducteur automobile, poète, architecte d’intérieur, comédien, danseur de bebop – et Ursula avaient en tête de créer une structure plus forte pour promouvoir l’œuvre de l’écrivain, soutenir des artistes et aménager des lieux de résidence.... Une fondation leur aurait permis d’être aidés par les pouvoirs publics, mais à l’époque elle leur a été refusée. Toujours est-il que dans ces années soixante-dix, j’étais une jeune fille de 19 ans, particulièrement vive, qui avait commencé à travailler très tôt, avait lu Boris Vian, aimait énormément la littérature, sans avoir aucune prétention dans ce domaine. Je me destinais à être monitrice éducatrice. J’ai sympathisé avec Ursula Vian qui a sans doute été séduite par mon parcours atypique, ma jeunesse et ma vivacité. Je crois qu’elle cherchait quelqu’un susceptible de s’intéresser à la structure qui devait élargir son action culturelle. Elle m’a proposé de lui rendre visite à Paris. Un jour de novembre 1980, alors que j’étais en grande difficulté, j’ai frappé à sa porte. Ursula et Monsieur d’Dée m’ont accueillie, sans me poser de questions. Je n’en suis jamais repartie. Je ne savais pas quelle mission j’allais avoir (la sauvegarde du patrimoine) mais j’ai compris intuitivement que ma place était là. C’était un lieu ouvert, où la culture ne cessait de se déployer, où l’on cherchait sans arrêt de nouvelles choses à faire, à montrer, à comprendre. Ursula a aménagé une salle au rez-de-chaussée de la Cité Véron où il était possible de dispenser des cours et d’exposer. L’idée de soutenir les jeunes artistes était bien sûr liée à Boris Vian qui, lui, n’avait reçu aucune aide. Il y avait donc deux pôles culturels : l’un en Pays Catalan et l’autre à Paris.

Une fondation a finalement été créée au début des années 1980...

N.B. Oui. La Fond’action Boris Vian a été créée en 1981. Elle était présidée par Monsieur d’Déé. Ursula Vian était entourée d’un cercle d’amis « vianistes » composé de Pierre Mac Orlan, Maurice Béjart, Georges Brassens, René Clair, Aimé Césaire, Jean Cocteau, Michel Leiris, Madame Richard Wright, Raymond Queneau, Henri Salvador, pour ne citer qu’eux. Ils se sont tous investis afin de promouvoir l’œuvre de l’écrivain-ingénieur-musicien et d’offrir un vaste panorama de la culture pluridisciplinaire dans l’esprit cher à Boris Vian : curiosité, liberté et transversalité. Tout ceci est une longue histoire qui a commencé en 1962. Avec difficulté, j’ai réussi à préserver ce patrimoine malgré les décès, les changements, les successions... J’ai vu mourir tout le monde. Ursula est décédée en 2010, Monsieur d’Dée en 2015, Michelle Léglise, la première épouse de Boris et la mère de Patrick Vian, en 2017... Seuls Juliette Greco et Alain Goraguer (compositeur et pianiste de jazz) sont encore là. Heureusement, ils m’ont transmis leur mémoire, et m’ont en quelque sorte adoubée. Mais très récemment, j’ai dû me séparer, avec tristesse, de la propriété des Pyrénées Orientales, de la galerie du rez-de-chaussée de la Cité Véron et j’ai gardé l’appartement. Je ne pouvais pas tout porter. Les pouvoirs publics ne nous ont pas tellement aidés et je me suis dit qu’il fallait préserver le lieu interne, le « cœur » de la maison Boris Vian.

Vous avez établi, présenté et annoté l’édition des Correspondances (1932-1959) de Boris Vian parue chez Fayard le 19 août. Qu’est-ce qui vous a décidé à publier ce recueil de lettres ? Et comment s’est engagé ce travail éditorial ?

N.B. Dans les années 1980, Ursula Vian et Noël Arnaud (écrivain, biographe de Boris Vian et grand collectionneur, 1919-2003) envisageaient déjà d’éditer la correspondance. Noël Arnaud souhaitait publier des correspondances croisées mais ne disposait pas d’un nombre suffisant de lettres, et son entreprise n’a pas été menée à bien. Christian Bourgois qui avait préparé un contrat s’est résigné à ne pas publier cet ouvrage, espérant qu’il le soit un jour. J’ai eu entre les mains ces lettres ainsi que tous les manuscrits qui sont désormais à la Bibliothèque nationale et j’ai travaillé avec Noël Arnaud pendant une vingtaine d’années. Quelque temps avant la date anniversaire du Centenaire, en 2018, je me suis aperçue que j’avais réuni plus de deux mille lettres, de tous genres. J’en avais collecté un peu partout. Les lettres des enfants que je n’avais jamais lues m’ont été confiées par Michelle Vian. Celles du Major (Jacques Loustalot dit le Major, mort prématurément en 1948) ont été rachetées. Grâce à des amis, j’ai trouvé des lettres chez Phillips... J’ai pensé que cet important matériel pourrait faire une belle édition pour le Centenaire et, aussi, qu’il était temps pour moi de me détacher de ces documents. Bien sûr, j’ai dû en informer la famille Vian : Patrick et son fils Cédric, la fille d’Alain (Muriel), la fille de Ninon (Joëlle) et une cousine en Allemagne (Hélène). Tous savent que ce travail éditorial est entrepris par amour de l’œuvre.

Ce recueil de correspondances, le livre anniversaire de Boris Vian publié par Heredium en octobre 2019 et toutes les manifestations organisées rendent hommage à celui qui aurait eu 100 ans en mars 2020... Un anniversaire qui est aussi le moment de porter un nouveau regard sur cette œuvre protéiforme et prolifique ?

N.B. L’ouvrage Boris Vian 100 ans est un livre illustré, décliné en 100 noms, 100 photos, 100 objets, 100 disques, 100 titres choisis parmi les milliers qu’il a écrits et imaginés (chansons, romans, articles, chroniques)... Oui, il s’agit de porter un nouveau regard. Les correspondances permettent d’éclairer l’œuvre de l’intérieur. Par exemple, il y a une lettre très émouvante de Simone de Beauvoir qui date de 1946, retrouvée dernièrement, et qui concerne L’Écume des jours. C’est un bijou : « ... je vous écris pour vous dire sans attendre mon retour de Suisse combien j’ai aimé votre roman, je vous remercie de me l’avoir prêté. Je l’aime en gros et en détail, comme dit Colin à Chloé : « Détaille, dit-elle ». Eh bien, je le trouve à la fois étonnamment sensible, sensuel, poétique, cruel, tendre et vrai ; vrai surtout dans la tendresse ; et j’admire que vous ayez su avec tant de justesse éviter tous les écueils que vous choisissez de frôler. » Il y a aussi quantité de lettres pleines d’esprit. Cette correspondance permet de voir au fil des années toutes les facettes de Boris Vian. Il passe sa vie à produire un travail incommensurable. Tous ces documents donnent la possibilité de très bien comprendre la « machine » Boris Vian !
Quant aux manifestations pour le Centenaire, Ville-d’Avray, la ville natale de Boris Vian, lui rend hommage jusqu’à décembre 2020 en lui consacrant tout le mois de septembre, et même les Journées européennes du patrimoine. Sont notamment programmés des spectacles, une exposition (constituée de documents originaux provenant de la Cohérie Vian), un concert et une conférence que j’anime.
Je tiens à rappeler que lorsqu’il est à Ville-d’Avray, Boris tient déjà une correspondance avec son voisin François, le fils de Jean Rostand, surnommé « mon prince ». Les jeunes garçons s’écrivent des lettres qu’ils mettent à la boîte, ce qui les amuse beaucoup. L’écriture est le maître mot. D’ailleurs, Boris dira : « J’ai écrit toute ma vie, peu importe la forme ». La correspondance est pour lui extrêmement importante. Aucune lettre reçue ne reste sans réponse. Et ici, à la Cité Véron, nous avons une règle d’or qu’Ursula a instituée : nous répondons à tous les courriers, lettres ou mails, quelle que soit la demande. Grâce à ce travail de fourmi, Boris Vian est connu dans le monde entier.

Vous écrivez dans la préface qu’il y a donc plus de deux mille lettres mais vous en avez retenu 496 pour l’édition. Sur quels critères s’est effectué ce choix ? 

N.B. Me résoudre à faire un choix a été très difficile car pour moi ces lettres formaient un tout. Et même si certaines avaient peu d’importance aux yeux d’un éditeur, elles pouvaient apporter des éléments précieux. Il y a par exemple un échange de huit lettres entre Boris et Georges Huisman qui travaille au Conseil d’État mais je n’ai pu en garder que deux. Et pourquoi celles-ci  ? Parce que je juge qu’elles sont plus explicites que les autres. Néanmoins, les échanges sont à chaque fois amputés : les lettres des enfants, de Pouche (la mère de Boris), celles de Cocteau, les courriers des lecteurs relatifs à ses chroniques de jazz... J’ai essayé de garder le plus de lettres possible de Boris. Il y en a deux cents, intimes et personnelles. Je crois que la richesse de ce livre tient au fait que le lecteur peut vraiment entrer dans la vie privée de l’écrivain. J’ai compris que l’éditeur n’allait pas publier deux tomes, avec juste raison d’ailleurs, et j’ai dû continuer la sélection, la mort dans l’âme, jusqu’à obtenir un volume de moins de 500 lettres.

À l’instar du classement que faisait Boris Vian avec sa correspondance, vous avez choisi une organisation thématique : famille, amour, amis, jazz, musique, littérature, cinéma, théâtre... 

N.B. Oui, tout à fait. Et ce classement montre la diversité de son œuvre. Au début, il m’a paru évident de tenir une chronologie et j’ai commencé à le faire mais je me suis dit que le lecteur allait se perdre, que la lecture serait moins aisée, d’autant plus qu’il aurait fallu annoter davantage. Les petites introductions aux différents chapitres et l’index permettent de comprendre ce que Boris Vian fait à telle date, dans tel lieu, avec telle personne... Sophie Hogg-Grandjean (éditrice chez Fayard) et moi-même avons donc convenu d’une thématique et j’ai réduit le nombre de lettres au sein de chaque partie, en fonction de cette idée. Évidemment, dans ces chapitres à thèmes, un classement chronologique s’est imposé.

Toutes ces lettres témoignent d’une imagination sans limite, d’un esprit caustique, du plaisir de jouer avec le langage, d’une fulgurance, de beaucoup d’humour... Une écriture épistolaire qui s’apparente à celle de ses livres ?

N.B. Absolument. Comme il a été formé aux bouts-rimés dans son enfance, ce qui signifie une solide connaissance de la langue française, tout cela lui vient facilement. Il a un esprit frondeur et il tente de faire rire sa mère, de trouver un style qui admet les incongruités, ou même les invectives : « La mère Pouche, vraiment vous m’emmerdez, je n’ai rien à vous dire ce soir ! » Ces lettres, écrites pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il est à plusieurs centaines de kilomètres de chez lui parce que L’École centrale s’est repliée à Angoulême, montrent que l’humour lui permet de prendre des distances, de ne pas se plaindre ; il dira : « On va rire de la guerre parce que c’est le seul moyen de s’en tirer. » Il ne faut pas oublier que la mort est déjà omniprésente dans sa vie quotidienne, il est atteint d’une maladie du cœur et se sait condamné. Quand Alain revient d’Allemagne — ses deux frères y seront envoyés pour le STO —, il écrit avec lui des pièces de théâtre dans lesquelles ils ne se prennent pas au sérieux, mais en même temps, elles sont d’une grande intelligence et d’une grande précision.

Il ne parle presque pas du conflit dans ses lettres. Il semble qu’il y ait une certaine désinvolture de sa part, mais une prise de conscience des horreurs de la guerre interviendra plus tard. Sa pièce L’Équarrissage pour tous en témoigne...

N.B. Sa prise de conscience arrive après la guerre, en effet. Quand il fait cette pièce, L’Équarrissage pour tous, il est dans le même état d’esprit : il veut toujours tourner en dérision cette idée bizarre qu’ont les hommes de faire la guerre. Il déteste les idées de masse et écrit dans L’Écume des jours : « Le plus important pour l’homme, ce n’est pas le bonheur de tous, c’est le bonheur de chacun  ». En ce sens, chacun doit avoir son identité, de chacun doit émerger de belles idées. Les grands discours devant les masses conduisent au totalitarisme. À ce propos, il n’adhérait pas au communisme de Sartre, et le lui disait. Il n’était ni de droite, ni de gauche, c’était l’homme qui l’intéressait. En somme, il était plus proche de Camus. Dans son journal personnel tenu de 1951 à 1953, il dit qu’il a parlé avec Alfred Jabès, son camarade de promotion à L’École centrale qui va être rappelé à ses origines en 1942 et forcé de quitter l’École. « D’un seul coup, je comprends », écrit Boris. Vian ne voulait pas regarder la guerre mais il a fait autre chose. Il a écrit la chanson Le Déserteur, interdite d’antenne. Il faut lire à ce sujet sa « lettre ouverte à monsieur Paul Faber, conseiller municipal », datée de 1955.
Son père s’est fait assassiner à son domicile de Ville-d’Avray en 1944. Visiblement, c’était un règlement de comptes. Quelqu’un m’a dit l’année dernière qu’il n’avait pas à cacher des juifs...
La famille Vian dérangeait. Quand le père meurt, Boris est le seul qui travaille et il devient chargé de famille. Tout le monde vit sur son salaire. Il a quand même porté beaucoup, ne s’est jamais plaint et a toujours rebondi. Dans ses livres, il a magnifié l’histoire, ou s’est servi de la cruauté, comme dans L’Arrache-cœur, L’Herbe rouge. L’Automne à Pékin se focalise sur Saint-Germain-des-Prés, on s’y amuse beaucoup et c’est en même temps un « au revoir » à l’ingénierie. Les romans de Boris Vian comportent beaucoup d’éléments autobiographiques.  

Ses lettres à l’administration (celle, par exemple, du 27 mars 52) sont pleines d’esprit...

N.B. Il raconte tout par le menu. C’est son côté scientifique et c’est très drôle. Quand il faisait des notes de frais à l’Afnor, il convertissait tous les montants en centimes et écrivait une histoire : « J’ai pris l’autobus n°75 parce que je n’ai pas pu prendre le n°76. Il est arrivé 10 minutes en retard. J’ai été obligé d’acheter un ticket car ma poche était trouée ; je l’ai payé 126 000 centimes, etc. » Et ça ne faisait rire personne !

Il tenait à ce qu’il n’y ait pas de frontières entre les arts. Par exemple, pour lui, le lien littérature-musique était indissociable. Cette interdisciplinarité vient de son milieu...

N.B. Oui. La musique occupe une place privilégiée dans cette famille soudée. Sa mère, harpiste et pianiste, Premier prix du Conservatoire, donne des concerts privés. Ils sont de grands bourgeois qui ont perdu leur fortune avec le krach boursier de 1929. Ils ne vendent pas leur propriété mais aménagent la maison du gardien pour s’y installer et louent leur villa. Les nouveaux locataires sont la famille Menuhin (de 1931 à 1934, date à laquelle ils partent aux États-Unis, conscients du danger qui les menace en Europe). Yehudi, qui a quatre ans de plus que Boris, joue du violon huit heures par jour. Il est un prodige qui fera la carrière internationale que l’on sait. Il donne des concerts et les Vian viennent l’écouter. Paul et Yvonne Vian dispensent à leurs enfants une vraie culture humaniste. L’éclectisme et la fantaisie prédominent dans leur éducation intellectuelle. Il y a une alchimie entre littérature et musique et une ouverture au monde. On reçoit le fils aîné d’Edmond Rostand, Maurice, écrivain, homosexuel, qui se déguise en femme. Il va davantage chez les Vian que chez son frère, Jean. Et on l’adore pour son humour, sa fantaisie. L’interdisciplinarité est à mettre sur le même plan que l’universalité. Ils détestent la guerre, sont contre les institutions car elles conduisent au pouvoir de l’argent et à celui de la politique. Ce sont des gens qui n’ont pas de frontières au sens propre. Ce qui est important, c’est l’intelligence de l’être. Boris est élevé dans cet esprit. On peut parfois lui reprocher de faire abstraction de certaines choses mais il y revient et en parle autrement. Si je pouvais dessiner, je verrais Boris Vian ouvrir la porte au monde et dire : « Rentrez-donc ! ».
Il faut rappeler aussi que Vian écoutait du jazz pendant la guerre, et c’était une forme de résistance. Aussi, il aime à partager sa passion du jazz, ses connaissances. Il est extrêmement généreux quant aux explications qu’il donne à ses interlocuteurs ou ses lecteurs. C’est un excellent pédagogue.

Il est surpris que certains Américains ne connaissent pas ou peu le jazz...

N.B. Oui, vous avez raison. Un mot a été inventé pour lui : jazzologue. Il se rend compte que parmi les Américains qu’il fréquente, certains ne connaissent rien des origines de cette musique. Et c’est lui, avec ses propres disques, qui explique, raconte, parle du gospel, des chants des esclaves noirs, du blues et de cette extraordinaire musique créée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe à partir de différents genres musicaux par les communautés afro-américaines. Pour la revue Combat, il a assuré le premier festival de jazz à Nice en 1948. Il y rencontre Louis Armstrong.  Il voue une passion à Duke Ellington qu’il rencontrera aussi, côtoie Mile Davis...

Dans le volume des Correspondances, une partie est consacrée aux courriers échangés entre 1953 et 1959 avec les membres du Collège de ’Pataphysique...

N.B. Le Collège de ’Pataphysique a été créé en 1948 et rend hommage à la « science des solutions imaginaires » illustrée par le Docteur Faustroll d’Alfred Jarry. Henri Robillot en était le Provéditeur-Éditeur et le gérant de ses Cahiers. Le 8 juin 1952, par son entremise, Boris Vian entre au Collège qui, le premier, a publié sa pièce Les Bâtisseurs d’Empire. Les lettres à son ami anglais Stanley Chapman (1925-2009), architecte, dessinateur, traducteur, écrivain – il deviendra le représentant du Collège en Angleterre – sont merveilleuses. Elles sont à trois niveaux : de pataphysicien à pataphysicien, d’auteur à auteur et elles sont écrites en franc anglais. L’un demande à l’autre ce qui pourrait être dit dans la langue de son ami.
Boris s’adresse à lui en l’appelant Sire Chape-mân. Les lettres ont été rassemblées au Collège de Pataphysique il n’y a pas très longtemps. À l’occasion de l’anniversaire de Stanley Chapman, ils en ont fait une petite plaquette, et je leur ai demandé si je pouvais en prendre quelques-unes.

Il y aussi les lettres d’amour...

N.B. Les lettres adressées à Michelle Léglise sont souvent très ludiques et certaines empreintes d’érotisme. Il rencontre Michelle pendant l’été 1940. Un an plus tard, ils se marient, ils ont vingt et un an. Ils partagent le goût du jazz, du cinéma, de la littérature, de Saint-Germain-des-Prés, des traductions. Ils auront deux enfants, Patrick et Carole. Ce sont aussi des années éprouvantes. Boris ne cesse d’écrire (romans, articles, nouvelles, pièces, scénarios...), de traduire et de devoir payer les factures. Il est également un musicien de jazz (il joue de la trompette jusqu’en 1950) et il est malade. Puis il y a l’affaire liée à J’irai cracher sur vos tombes (procès, interdiction du livre, fisc) qui l’épuise et le déprime. Ils divorceront en 1952. Les lettres à Ursula sont différentes. Elles sont emplies d’amour. C’est un amour d’homme. Ursula est la seule personne à qui il a osé dire qu’elle lui manquait, qu’il avait besoin d’elle ou qu’il ne s’en sortait pas...

Alors que son œuvre littéraire est peu appréciée de son vivant, elle est saluée par la jeunesse dans les années 1960-1970...

N.B. À partir des années 1960, non seulement un important travail est accompli pour faire connaître son œuvre et en assurer la diffusion, mais aussi les mentalités s’ouvrent à une autre littérature, surtout après 68. Une quantité phénoménale d’archives journalistiques de cette époque prouvent qu’il est de ceux dont l’œuvre va complètement émerger.
Cependant, même aujourd’hui, trouver quelqu’un à l’École centrale pour écrire la préface d’un livre que nous sommes en train de faire, un ancien centralien et moi-même, sur les années estudiantines de Boris Vian, n’est pas facile. Ou encore organiser une soirée qui lui serait dédiée au sein même de l’École est compliqué, parce qu’on est dans le politiquement incorrect : Vian démonte tous les systèmes. Que ce soit dans L’Écume des jours ou dans son Traité de civisme, il met en garde la société contre la cadence au travail difficile à tenir. Le Traité de civisme est un essai réunissant plusieurs textes de Boris Vian, écrits de 1950 à 1958, dans lesquels il traite des grands thèmes sociaux et politiques de son siècle : le progrès technique, l’aliénation du travail, l’accroissement des inégalités, la guerre et les totalitarismes... Inédit de son vivant, cet essai a fait l’objet d’une thèse en 1978 par Guy Laforêt publiée chez Christian Bourgois. Guy Laforêt a montré combien ce traité était novateur. Néanmoins, si Vian démolit ou remet en cause le système, il essaie toujours de reconstruire en proposant des solutions pour un avenir meilleur : ça ne fonctionne pas, il faut donc faire autrement, en économisant l’homme. En 2015, j’ai repris le Traité de civisme pour en proposer une nouvelle édition (Le Livre de Poche) avec une autre tactique de lecture afin de toucher les jeunes.


 

Affiche Hommage Boris Vian à Ville-d'Avray

Dans le cadre du Centenaire de la naissance de Boris Vian, la Commune de Ville-d’Avray, ville natale de l’artiste, propose une programmation originale pour fêter l’événement dans différents lieux de la ville en partenariat avec la Cohérie Boris Vian. Quatre événements sont à retenir pour le mois de septembre suivis par deux spectacles au mois de novembre et d’un concert au mois de décembre. La médiathèque a aussi enrichi ses collections d’œuvres sur Boris Vian : livre du centenaire, adaptation en BD de ses romans noirs, édition d’un inédit, d’albums illustrant ses chansons, de livres audio, etc.

Conférence « Boris Vian : du scandale à la postérité », vendredi 18 septembre à 20h30 salle de spectacle du Colombier. Animée par Nicole Bertolt.

 

Site du Centenaire Boris Vian
https://centenaireborisvian.com/

Site Boris Vian
https://www.borisvian.org/accueil.html

Ouvrages de Boris Vian
https://www.borisvian.org/ouvrages.html
https://www.borisvian.org/editeurs-15.html

Interview de Nicole Bertolt • France Culture
https://www.franceculture.fr/personne-nicole-bertolt

L’inclassable Boris Vian. Dossier Bnf
http://classes.bnf.fr/pdf/Vian.pdf

Éditions Fayard
https://www.fayard.fr/