Florilettres

Lettres choisies - Boris Vian • Correspondances 1932-1959

édition septembre 2020

édition septembre 2020
Lettres et extraits choisis

Boris Vian
Correspondances 1932-1959
© Fayard
Pour les notes, se référer à l’ouvrage.

 

Les enfants

[9 septembre 1957]

Lieber Herr von Kragen

Ça fait un bout de temps que je ne t’ai écrit, et le rouge de la honte me monte au front, un peu compensé par le fait que tu n’écris pas tellement non plus, et que la télépathie me permet d’avoir aisément de tes nouvelles, surtout quand on reçoit des lettres du général. Tu vas bientôt recevoir la visite de l’ours qui te ramènera à Paris, et tu tâcheras de ne pas jouer avec la portière, surtout qu’elle te ramènera en voiture. J’espère que tu t’es imprégné du bon air du Danube bleu et que tu as des biscotos du tonnerre, ce qui te sera utile pour trier des haricots en prison, et comme nous finirons tous en prison (c’est prévu par la Constitution) ça nous sera bien utile, comme je te le disais.
Bref, selon l’expression bien connue, rien à signaler sur le reste du front, aussi je t’embrasse dessus (le front) parce que s’il y avait des mouches, j’hésiterais

Ton père affectionné

Boris Vian


Boris à Michelle

Lundix septempre 45

Mon cher lapin

Je pense que ça fait déjà dix jours de tirés sans toi et c’est ben emmerdant parce qu’il y en a d’autres. Je t’ai pas encore envoyé caissette pace que j’ai pas encore le tabac. Je le prends demain. Ce soir je vais à Castanié comme la taurelle va-t-au veau. Depuis ma dernière lettre, j’ai :
1° vu Bill qui me gava un numéro d’Esquire, mais without the Varga girl, enlevée par somebody que j’ignore. Il m’a donné sa nelle adresse et son adresse d’Amérique. Il est venu avec un type charmant, un jeune acteur qui m’a donné la sienne et pris la mienne pour qu’on s’envoie des nouvelles pièces. Il partait ce matin. On a bu un pot together. Il reste 6 mois à Anvers.
2° Hier été avec Pouche et Bubutata à Vildavret 2. Déménagé le principal de la cave sous la salle de bal. Ensuite de quoy ils sont revenus-t-à Paris et je m’ai dirigé vers le Rostand’s house où me retinrent dîner. Y avait DD, son père, Poupette, Madame Mantes (mère de Mme Rostand), et le docteur Delaunay et sa femme. C’est un jeune docteur (35) qui fait recherches à l’institut Pasteur sur l’immunité. (Publie livre nrf collection J. Rostand)
Ils parlaient tous de ma pomme quand je suis arrivé et Rostand m’a dit le soir que le docteur Delaunay était très frappé par ma Personnalité. C’est parce que je lui disais vouloir faire vie de Bussy réincarné en Claude Deb et ensuite M. Tréfouël, qui est justement le directeur de l’institut Pasteur. Tu ne trouves pas ça drôle ?
(...)
Aussi je te bise je te bise je te bise mon bibi sur l’oeil, le nez et choisis pour le reste, tu en as des tas à ta disposition.
Ton Bison

Le gna va bien, il opère. Toujours paraît-il en forme.


Littérature

Jeudi [Mai 1946]

Mon cher Vian,

Je vous écris pour vous dire que votre roman sera seulement mardi à la N.R.F. parce que je me suis permis de le prêter à Pontalis qui grillait d’envie de le lire. À partir de mardi vous le trouverez dans le bureau des Temps Modernes. Mais ceci n’est qu’un prétexte ; en vérité, je vous écris pour vous dire sans attendre mon retour de Suisse combien j’ai aimé votre roman, je vous remercie de me l’avoir prêté. Je l’aime en gros et en détail, comme dit Colin à Chloé : « Détaille, dit-elle ». Eh bien, je le trouve à la fois étonnamment sensible, sensuel, poétique, cruel, tendre et vrai ; vrai surtout dans la tendresse ; et j’admire que vous ayez su avec tant de justesse éviter tous les écueils que vous choisissez de frôler. Il y a de telles ressources dans ce mode d’expression que vous avez inventé qu’on regrette presque le côté facile – et pourtant si réussi et si amusant – du livre ; ou plutôt, on ne le regrette pas ; mais on pense au tout à fait grand livre que sûrement vous allez bientôt écrire. C’est remarquable le nombre de choses que vous aviez à dire sans avoir l’air d’y toucher – par exemple le dialogue avec le crucifix va plus loin à mon avis que toute la fin de L’Étranger ou le Non du Malentendu. Et peu d’histoires sont plus déchirantes que cet enterrement. Enfin j’aime ce livre. Je vous le dis bêtement parce que je ne sais pas projeter ma pensée sur surface congruement ondulée. Mais je n’en pense pas moins et j’espère que vous ne m’en voudrez pas.
Avec beaucoup d’amitié.

S. de Beauvoir


Musique

Boris Vian
6 bis cité Véron
18ème

17.4.58

Cher Georges Auric

Ça va faire bientôt dix ans que j’ai l’honneur et le plaisir de faire partie de la SACEM, mais je crois que je suis toujours dans la catégorie des enfants – je veux dire des stagiaires, même pas professionnels.
J’avais l’impression qu’on prenait des grades un peu automatiquement, en fonction des rentrées – je suppose qu’il n’en est rien et qu’il faut faire quelque chose pour accéder à la catégorie supérieure.
Mais quoi ? Suffit-il de le demander poliment ? Ou doit-on subir des examens (j’adore ça...)
Soyez assez gentil pour m’éclairer – ou me faire éclairer par quelqu’un de la maison.
Je vous en remercie vivement d’avance et vous prie de me pardonner mon importunité

Bien respectueusement vôtre.

Boris Vian


Boris à Ursula

[1953]

Mercredi matin

petit chat chéri je viens de recevoir tes deux lettres, enfin ; tu es un ange mais surtout ne t’inquiète pas pour moi tout va bien ici ; j’ai seulement eu peur parce que je ne savais rien. Mon ours tu es le seul ours qui existe et j’aime pas les autres animaux. Ton portrait est très joli, mais tout de même j’aime bien aussi l’original. Ma chérie jolie, écris encore ça me fait tellement du bien et après mon cœur bat tout lentement et tout droit. Et voilà qu’on te fait des piqûres mon pauvre poulet ; mais surtout ne te décourage pas, tout ça va se passer – ne sois pas malheureuse, tu as un bison qui pense à toi 24 heures sur 24 (et peut-être même un peu plus). Ne t’inquiète pas pour le loyer ; je vais chercher l’argent chez le scorpion aujourd’hui ; samedi, je toucherai déjà 12 000 pour le sketch, et tout ira tout seul ; les Gibeau sont toujours très gentils, et tout le monde m’invite à dîner alors je n’ai même pas besoin de faire la cuisine. Warum ist es katastrophal wie du französisch schreibst ? [Pourquoi la façon dont tu écris le français est-elle catastrophique ?] Et je t’aime bien assez pour lire tout ça même si tu écrivais en turc. Ma douce, j’espère pouvoir venir te chercher à Zürich si tout va bien mais ce serait peut-être plus sage, si nous devons partir six mois, de faire des économies – pourtant tu sais bien que si je pouvais, je prendrais le train ce soir ; mon ange, de toutes façons, tout ira bien, je te le répète – il n’y a qu’une seule chose qui compte, c’est d’être avec toi. Je t’aime.

Ton bison.

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V/Réf. 76 / 394 - 1221
V/Coupure de courant du 27/3/52

Paris, le 27/3/52

Monsieur le Directeur

Ce matin, on est venu de votre part me couper le courant parce que je n’avais, m’assure-t-on, pas réglé votre dernière facture. Voici pourquoi. Cette facture de F 10 539 me fut laissée jadis aux bons soins de la concierge, précisément le 5 Mars 1952, par votre encaisseur. On m’assura tout à l’heure au téléphone qu’il s’agit d’un encaisseur de « la » banque et que vous n’y pouvez rien. Je peux vous garantir, moi, que le dit encaisseur n’avait qu’à se présenter pour recevoir les F 10 539 et qu’il ne le fit pas, ce que je suis en mesure de prouver. Sa négligence, donc, m’obligeait de descendre, passer à la poste envoyer un mandat, perdre une bonne heure en somme. Comme toutes les corvées, j’ai donc relégué celle-là dans un coin sombre de mon esprit encombré. Sur quoi on me réclamait voici quelques jours, par lettre et en des termes peu amènes la somme de F 10606 (c’est chez vous, paraît-il, ce que donnent, additionnés, 10 539 et 66). Donc, non seulement votre employé n’avait pas fait son travail mais encore, j’étais pénalisé pour sa négligence. Et maintenant, on me dit qu’il m’en coûtera F 300 de plus pour voir rétablir le courant. Et il faudra quand même que j’aille à la poste, et vous m’obligez à vous écrire une lettre humiliante (pour vous) et je suis contraint de faire cuire mes artichauts chez mon voisin, ce qui est de mauvais goût. Diverses solutions m’eussent soulagé momentanément : arracher le cumulus (qui vous appartient) et le livrer tout chaud aux bêtes féroces, éventrer la cuisinière électrique (également vôtre) et en précipiter les restes dans la cage de l’escalier, ôter le couvercle de la boîte de jonction et me servir moi-même (c’est enfantin) ou encore venir vous poignarder avec sauvagerie, vous et vos services. Mais tout cela prend du temps, tout cela est salissant et ne me mènera pas loin. Je préfère donc vous envoyer ci-joint F 10539. Je compte en effet que vous considérerez comme moi que le temps que cette histoire m’a fait perdre, et par votre faute, vaut bien celui de vos encaisseurs et autres tranche-jus. Sinon, soyez assez aimable pour avoir la malhonnêteté de rajouter F 366 à votre prochaine note. Ne m’obligez pas à vous envoyer un second mandat ; ou avertissez le rétablisseur, à qui je donnerai le complément. Mais j’ai confiance en votre grandeur d’âme et en outre, je ne vous veux point vexer.

BORIS VIAN
c/o Mlle Kübler, 8 Boulevard de Clichy 1

P.S. J’habite depuis dix mois ce studio, hélas « meublé » (sic) et je préférerais aussi un appartement « bourgeois ». Mais pourquoi cette rapidité d’action envers des clients réguliers ? Ne craignez-vous point que l’on fourgue vos appareils en location pour payer vos factures ? Vos hommes, je vous en avertis, ne vérifient jamais s’ils sont toujours là.

P.S. 2 Je vous signale en outre que vous pourriez éventuellement tirer quelque argent de cette lettre en la communiquant à un journal. Je suis persuadé que mes camarades Carmen Tessier ou France Roche vous en donneraient bien 366 francs. D’ac ?