C’est en 1928 que paraissait Nadja, l’un des textes les plus troublants d’André Breton et œuvre majeure du surréalisme. À mi-chemin entre le récit autobiographique, le journal de rencontres et l’expérience poétique, le livre racontait la relation étrange sinon fascinante qui lia Breton à une jeune femme rencontrée dans les rues de Paris.
Nadja, devenue cette figure mystérieuse, presque irréelle, qui permit au poète d’explorer les frontières du rêve et de la réalité, entre désormais à la Bibliothèque nationale de France, sous sa propre signature. « Ses Lettres ne sont pas celles d’une folle », précise dans sa présentation, Olivier Wagner, conservateur à la BnF, qui les édite. La rencontre entre Breton et Nadja se produit à Paris, rue Lafayette, devant une librairie, un 4 octobre 1926. Pour l’écrivain de trente ans, qui a fait paraître Manifeste du
surréalisme deux ans plus tôt, le hasard n’est jamais ordinaire. De ce jour au 13 octobre 1926 – neuf jours, jours étranges, jours d’étrangeté – ils se retrouvent presque quotidiennement, arpentant Paris. Les rues, les cafés, les places et les passages traversés prennent une dimension où le quotidien se transforme en aventure surréaliste. Nadja elle-même semblera appartenir à une géographie mystérieuse : elle apparaît, disparaît, revient et laisse derrière elle des images, des paroles et des interrogations. André Breton est fasciné. « Je n’avais jamais vu de tels yeux. Que peut-il bien passer de si extraordinaire dans ces yeux ? Que s’y mire-t-il à la fois obscurément de détresse et lumineusement d’orgueil ? », écrit-il, dans Nadja, au début de leur rencontre.
Elle dit venir de Lille, vivre à l’hôtel. Elle a vingt-trois ans, se prénomme Nadja – « le début du mot espérance, en russe », précise-t-elle. Elle s’appelle en réalité, Leona Delcourt. Née en 1902, dans la banlieue lilloise, d’un père typographe et d’une mère mécanicienne, elle est enceinte à 17 ans d’une petite fille, Marthe, née sans père, qu’elle a confiée à ses parents. Elle rêve de tenter sa chance à Paris. Installée sans moyens et vivant dans des hôtels miteux dont elle ne parvient pas toujours à payer les loyers, elle est danseuse, actrice ou entraîneuse dans des bars.
Nadja paraît vivre dans une réalité différente de celle des autres. Ses paroles, ses attitudes et ses visions troublent fortement le poète. Elle associe les événements, les personnes et les lieux selon des liens mystérieux, comme si le monde était parcouru de signes qu’elle seule pouvait déchiffrer. Elle lui demande, énigmatique : « Qui suis-je ? » La question résume en quelque sorte le mystère Nadja. Elle-même ne sait pas exactement qui elle est. Elle se cherche et refuse les identités fixes, mais immédiatement, se sait happée par l’être Breton.
Tombée follement amoureuse de lui, livrée corps et âme, elle lui écrit dès le cinquième jour de leur rencontre : « Paris, le 9/10/26, André, J’ai bien des choses à vous dire, venez m’écouter cet après-midi… ou plutôt vers 5 h.1/2 au petit café… rue Lafayette ! Il y a malentendu entre nous… Je vous expliquerai. Je veux vous revoir, Nadja. Tous les jours à 5 h ½ petit café, mais sûrement aujourd’hui. BBiz ».
Elle dessine, lui offre « Un regard d’or » – un collage qui la représente, le visage maquillé et un cœur, posés sur une main tendue vers le bas (dessin qui apparaît sur la couverture Folio, depuis 1972). Breton s’éloigne, elle continue d’écrire, de dessiner, d’aimer, de supplier, de le rêver. Il sait qu’il ne pourra jamais aimer Nadja. En 1926, il est encore marié à Simone Kahn, et depuis un an, très amoureux d’une autre – absente – Lise. À Simone, par souci de transparence, il ne cache rien de ses élans. C’est dans ce contexte de flottement sentimental, qu’est apparue Nadja.
« Quelque envie que j’en aie eue, quelque illusion peut-être aussi, je n’ai peut-être pas été à la hauteur de ce qu’elle me proposait. Mais que me proposait-elle ? N’importe. Seul l’amour au sens où je l’entends – mais alors le mystérieux, l’improbable, l’unique, le confondant et l’indubitable amour – tel enfin qu’il ne peut être qu’à toute épreuve, eût pu permettre ici l’accomplissement du miracle. »
Si leur relation brève fut physique, la dissimilitude dans leurs sentiments est évidente, douloureuse. Pour Nadja, l’amour est une question de vie ou de mort. Ensemble, ils étaient allés au musée Gustave Moreau. Sur une carte postale représentant un tableau du peintre, « Orphée », qui montre une jeune fille portant la tête décapitée d’Orphée, elle envoie à Breton, le 6 novembre 1926, cinq mots laconiques : « Homme de pierre, comprends-moi ! »
Un autre jour, alors qu’elle téléphone chez lui et qu’il est absent, une voix de femme lui demande où l’on peut « l’atteindre ». Elle répond alors, déjà lointaine : « On ne m’atteint pas. » Seul l’amour au sens absolu du terme, peut provoquer une telle grandeur dans ses réparties ! Comment ne pas être saisi, hypnotisé, emporté, par cette personnalité hors du commun des mortels, ce regard de feu, ces visions oniriques, étrangement extralucides ?
Le 25 octobre 1926, la détresse déjà semble habiter Nadja qui envoie à Breton une lettre gagnée par la peur de la grande Solitude :
« (...) Je lis tes livres ! J’y trouve une invitation. J’écris.
Après ton départ… [dessin]
S’endormir pour toujours ?
Ce feu ? J’étouffe !
Seule. »
Elle l’appelle mon maître, mon tout, écrit qu’elle respire dans le coin de [ses] lèvres. Lorsqu’il lui fait part du carnet préparatoire à Nadja, qu’il vient de rédiger, anéantie par la sensation d’être objet, elle répond : « Paris, le 1er novembre 1926, André, Comment avez-vous pu m’écrire de si méchantes déductions de ce qui fut nous, sans que votre souffle ne s’éteigne ?... Comment encore ai-je pu lire ce compte-rendu… entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même sans me révolter ni même pleurer ».
Leur relation devient progressivement plus inquiétante. Nadja souffre de troubles psychiques et son comportement devient de plus en plus imprévisible. Le 25 février 1927, elle écrivait sa dernière lettre à Breton. « (…) J’ai foi en toi. Je ne veux pas briser l’élan ni amoindrir l’amour que j’ai pour toi par d’absurdes réflexions. Il est sage de ne pas s’appesantir sur l’impossible. Mais il faut surpasser.
C’est plus que de l’amour.
C’est de la Force ».
Moins d’un mois plus tard, le 21 mars 1927, assaillie de bouffées délirantes, « dans un état d’aliénation mentale qui rend nécessaire son internement dans un asile », elle est internée.
Breton prend alors ses distances avec elle, évoquant l’angoisse qui est la sienne à l’idée de la revoir, conscient aussi d’une part de responsabilité dans la chute de Nadja. Et s’il n’est vraisemblablement pas allé lui rendre visite, il s’est aussi désintéressé d’elle à partir de ce moment-là. Le mythe qu’il avait créé autour de Nadja avait supplanté la femme réelle.
Elle ne sortira plus de là, terminant ses jours à l’asile de Bailleul, près de Lille, le 15 janvier 1941.
L’émotion, la surprise, la beauté de ces lettres et de cette édition illustrée tiennent au don absolu à l’autre de celle qui les écrit. Poésie, dessins oniriques, écriture manuscrite de Nadja, viennent enrichir la remarquable présentation d’Olivier Wagner, de La vraie Nadja.
Une exposition qui accompagne la publication des Lettres à André Breton, un siècle exactement après les événements relatés dans Nadja, a lieu en ce moment à la Galerie Gallimard (30-32 rue de l'Université, 75007 Paris) jusqu'au 3 octobre 2026.
L'exposition est proposée par les Éditions Gallimard et réalisée avec la participation exceptionnelle de la Bibliothèque nationale de France et de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet.
Commissariat : Olivier Wagner (Bibliothèque nationale de France), Alban Cerisier (Éditions Gallimard).