Florilettres

John et Yves Berger, À ton tour. Par Gaëlle Obiégly

édition mars 2019

édition mars 2019
Articles critiques

Ce sont des courriers non datés, non situés que s’envoient un père et son fils. C’est un échange entre deux personnes proches, mais il s’élargit à une multitude ; les lecteurs, les lectrices. Comme s’ils étaient, d’emblée, inclus dans cette correspondance qui, tout en étant intime, dépasse le cadre familial. On y circule comme dans une exposition ; on s’y attarde comme dans un jardin. On écoute ; on regarde. Témoins d’une conversation et d’une sorte de spectacle. Je veux dire par spectacle que les deux hommes pensent avec les images et que cela se déploie au fil des pages d’une manière très vivante. On se sent invité, personnellement, individuellement, à cette dialectique paisible.
Les thèmes en sont la cruauté, le néant, le temps, le langage. Enfin, le rapport de l’image et du langage qui fonde cet échange.
Dès l’ouverture du livre, on voit une photo en noir et blanc où deux hommes s’apprêtent à disputer une partie de ping-pong. Ils sont dans un jardin dont on n’aperçoit que la haie de tuyas. L’autre élément de décor est la table de ping-pong. La personne qui a pris la photo se trouve légèrement en retrait. L’un des protagonistes est vu de dos. Ce n’est pas son dos entier qui est là, mais un fragment. Tandis que John Berger, sur le point d’engager la partie, est de face. Il ne regarde pas l’objectif, bien sûr, car il est concentré sur l’action qui l’implique autant que son partenaire. Celui-ci attend la balle, qui est encore dans le creux de la main de John, pour la lui renvoyer. C’est le but de ce jeu, dont le plaisir, comme au tennis, consiste moins à marquer des points, qu’à tenir le plus longtemps possible dans l’échange. Autrement dit, faire aller et venir la balle de l’un à l’autre selon un mélange d’élan et d’attention.
Yves Berger est artiste. Né en 1976, il vit dans le hameau où il a grandi, à Quincy en Haute-Savoie. C’est inscrit dans la notice biographique située à la fin du livre avec celle de son père, John Berger qui, malgré sa renommée, sa longue vie, son œuvre impressionnante, ne bénéficie pas d’une présentation plus longue que celle du fils. De fait, ce dialogue épistolaire témoigne d’un échange d’égal à égal.  Et c’est bien ce qui fait la grâce de ce livre. Nul ne domine, nul n’est dominé. Le partage et l’intelligence du sensible se poursuivent et se renouvellent au fil des envois. Il s’agit de mots, il s’agit aussi d’images.
Sans dévoiler le contenu des lettres, disons tout de même qu’il y est surtout question de peinture. Les deux hommes entrelacent leurs regards. Ceux-ci témoignent de leur sens de l’étude et de leur expérience. Ils expriment chacun leur rapport à des œuvres, à la peinture qu’ils regardent et à celle qu’ils font. Dans tous les cas, il s’agit de faire part, de dire avec exactitude comme l’on vit avec la peinture. En sa présence, on fouille le temps, son infini et l’instant. Le temps vécu et celui qui s’offre à la pensée et qui en fait la matière.
Aucun des envois n’est daté. On ne sait pas non plus d’où ils partent. Ceci a pour effet de nous transporter dans un espace intermédiaire, un au-delà où s’organise une constellation au fil des lettres. Constellation d’images qui s’offrent à la rêverie, c’est-à-dire à l’association libre. Ainsi, les trois premières peintures proposées par John Berger – L’Annonciation de Rogier Van der Weyden, la Maja vêtue de Goya, Nature morte avec Bible de Van Gogh – vues comme des invitations amènent Yves Berger à considérer notre désir d’accéder à ce qui se trouve à l’intérieur. Il met en rapport livre et peinture, ajoute à sa lettre le Bœuf écorché de Soutine, vision littérale de ce désir de pénétrer le monde qu’il vient d’évoquer. La première enveloppe, préparée par le père, donne le la d’une correspondance où les images ouvrent des voies à la pensée, à un échange de vues. C’est un va-et-vient entre l’intériorité et l’objectivité. Entre le sujet et l’image portée à son attention. Aucun des deux ne discourt sur quoi que ce soit mais chacun s’ouvre de ce que l’image convoque. L’économie du livre produit les silences nécessaires à une lecture active. Nous sommes invités à prendre part à ces considérations d’un laconisme généreux. On entre dans ce dialogue non pas en voyeurs mais, au contraire, implicitement conviés. Parmi les thèmes abordés tout au long de cet échange, il y a celui de l’intériorité que manifeste la peinture ; et qu’elle appelle. La disposition et le peuplement d’un artiste s’exposent dans ses compositions. Le regard qu’on leur porte engage une sorte de dialogue. Alors l’œuvre prend place dans notre espace mental. Ce qui transparaît, à la lecture de ce livre, c’est la nécessité d’un rapport étroit avec le monde. Ce lien, la peinture le favorise. Le choix d’images de John et Yves Berger expose cela. D’ailleurs, tout part de cette question de l’intériorité, soulevée par les quatre reproductions du début de l’ouvrage. On pourrait plutôt utiliser le terme de recueil, parce que c’est moins la conception d’ensemble qui importe ici que la réunion de documents qui approfondissent le regard. Ce sont d’ailleurs deux regards, crayonné aquarellé, qui figurent sur la couverture du livre. Celui de John est abaissé, rentré. Celui d’Yves va vers le haut. Ils se rejoignent au moyen du langage. Ils font parler la peinture ; la peinture les fait parler.
Dessiner une pierre, une fleur, c’est à la fois regarder et produire un texte qui déchiffre. « Un texte écrit dans une langue inconnue et privée de mots », dit le fils. Sa lettre prend appui sur une observation du père amenée par les petites peintures de fleurs de Manet. En grec ancien, voir et savoir sont synonymes. L’acuité intellectuelle de John Berger prolonge celle du peintre « ensorcelé » aussi bien par ce qui s’épanouit à l’extérieur du vase que par ce qui se tient à l’intérieur du verre. Et cette vision à travers le récipient défait la clôture du visible. « La fonction de la peinture, parmi de nombreuses autres : le rétablissement de l’invisible. » Mais son savoir de critique d’art, John Berger, le met aussitôt en doute par cette question : est-ce que je vais trop loin ? Autrement dit, est-ce que je surinterprète l’œuvre. C’est moins l’excès, on le devine, qui inquiète John Berger que la domination dont le verbe peut se rendre coupable. Le commentaire a le pouvoir d’ôter à l’œuvre son énigme. C’est alors que l’artiste, Yves Berger, pose la différence entre le langage du dessin et celui de la raison. Ce dernier, en nommant la chose nous en sépare. Parce qu’il dirige, organise, administre il vient à bout de la vivacité de la chose dont il parle. Cette aspiration à pénétrer les choses, qui ouvre le dialogue, il ne faut l’assouvir que par le regard et silencieusement. Comme l’on peint, comme l’on dessine. C’est une façon de s’approcher, d’aimer ce qui existe, même le néant, même la cruauté de la vie à laquelle le dessin d’une rose qui va faner offre une résistance. 


John Berger

« Dans la littérature contemporaine anglaise, John Berger est sans égal. Aucun écrivain depuis Lawrence n’a été aussi attentif au monde des sens tout en répondant aux impératifs de la conscience » : c’est en ces termes que Susan Sontag a décrit John Berger (1926-2017), écrivain engagé, traducteur, critique d’art, peintre et scénariste. « Marxiste souriant », il aura entre autres décrit le quotidien d’un médecin de campagne (Un métier idéal, 1967) et de la paysannerie savoyarde (La Cocadrille, 1981 ; Joue-moi quelque chose, 1990), la tragédie du sida (Qui va là ?, 1996), l’errance des SDF (King, 1999) et le quotidien des prisonniers politiques en Amérique latine et dans les territoires occupés par Israël (De A à X, 2009). Il a reçu le Booker Prize pour son roman G. en 1972. Il a traduit les poèmes de Mahmoud Darwich et co-signé plusieurs films avec Alain Tanner (La Salamandre, 1971 ; Le Milieu du monde, 1974 ; Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000, 1976).

Yves Berger

Né en 1976 en Haute-Savoie, Yves Berger vit et travaille à Quincy, dans le hameau où il a grandi. Diplômé de l’école des Beaux-Arts de Genève, il a reçu le prix Stravinsky de la peinture en 2001. Il a exposé au CRDP Nord Pas-de-Calais de Douchy-les-Mines, à la Maison Folie de Wazemmes à Lille et dans plusieurs galeries en Suisse, en Allemagne ou en Irlande. Certains de ses dessins et textes sont parus en revue. Il a également publié deux recueils de poèmes, Destinez-moi la Palestine (2008) et Mes deux béquilles (2009) et codirigé avec John Berger l’édition du livre collectif Le blaireau et le roi (2010). En 2017, il a fait paraître Une saison dehors, où il décrit ses activités parallèles de peintre et de travailleur de la terre.