Florilettres

Discours de réception des lauréats et vidéo de la remise du prix Wepler-Fondation La Poste et de la mention spéciale du jury 2020

édition novembre 2020

édition novembre 2020
Portraits d’auteurs

Grégory Le Floch

De Parcourir le monde et d’y roder

Éditions Bourgois

Prix Wepler-Fondation de la Poste 2020

DISCOURS WEPLER

23 novembre 2020

J’ignore si vous saviez que nous avions tous, vous comme moi, en tant que mammifère, quelque part, situé au fond du nez et plus précisément dans les fosses nasales, un organe en forme de tube et de la taille d’un petit pois coupé en deux, que l’on appelle l’organe de Jacobson. Chez les autres mammifères, cet organe fonctionne à plein régime et permet de capter à plusieurs kilomètres de distance des messages sous la forme de phéromones envoyés par d’autres mammifères. Mais notre organe de Jacobson à nous, êtres humains, ne fonctionne plus depuis longtemps. Selon les scientifiques, il serait atrophié et resterait là, en boule dans notre nez, comme un reliquat gênant de l’évolution. Je ne peux que vous engager à chercher dans un livre un peu spécialisé des photos de dissection exposant cet organe à la lumière du jour. Il n’y a rien de plus émouvant que de trouver au fond de nous un contemporain, aussi petit soit-il, des mammouths.

Néanmoins, s’affranchissant de la doxa scientifique, des chercheurs ont affirmé que l’organe de Jacobson est encore fonctionnel chez l’homme et que la science d’aujourd’hui a sous-estimé son incidence, notamment sur la maladie d’Alzheimer, le choix d’un partenaire sexuel ou encore le lien entre une mère et son bébé.

J’affirme, moi, – et je prends à témoin les membres du jury du Prix Wepler –, que l’organe de Jacobson n’est ni atrophié, ni obturé, et qu’il a dans notre corps une haute fonction littéraire. Il suffirait d’un simple petit examen auquel se prêterait volontiers les membres du jury pour constater que cet organe est bien plus gros qu’on ne le pense. Mon intuition est la suivante : plus on lit, plus l’organe grossit et se développe pour quitter son atrophie séculaire. Une fois sa taille normale retrouvée grâce à une fréquentation assidue des livres, les capteurs sont à nouveau en éveil et prêts à dénicher la littérature partout où elle se trouve. L’organe de Jacobson est donc particulièrement développé chez les lecteurs, qui communiquent entre eux et par son biais d’une façon parfois bien plus subtile qu’avec les mots.

Je ne peux donc que saluer la remarquable vigueur des organes de Jacobson des membres du Jury, remercier particulièrement Marie-Rose Guarnieri, dont la librairie œuvre pour la bonne santé de tous, ainsi que Clément Ribes, mon fabuleux éditeur – qui a du nez –, et enfin Noémie Sauvage et Joanie Soulié, les deux fées qui m’accompagnent à chaque instant depuis la sortie du roman.


Muriel Pic

Affranchissements : Récits

Éditions du Seuil

Mention Spéciale
Prix Wepler-Fondation de la Poste 2020

DISCOURS WEPLER

23 novembre 2020

Recevoir aujourd’hui la Mention spéciale du prix Wepler-Fondation La Poste est une distinction qui m’honore, me touche, et fait lever en moi un sentiment de reconnaissance que j’aimerais un instant avec vous méditer.

Chaque écrivain demande à être lu comme l’unique écrivain, sans exemple, porteur d’une expérience intérieure singulière, incomparable. La compétition n’est donc pas l’affaire de la littérature, pas davantage que la concurrence.

En revanche, la reconnaissance est directement liée à l’activité de l’écrivain, de l’artiste ou du savant. Ils en ont besoin à la manière de l’enfant, dont la plus grande joie est de prendre un autre à ses jeux imaginaires ; ils en ont besoin comme on a besoin de tomber amoureux : je ne te connais pas, mais je te reconnais. Je ne t’ai jamais vu, mais c’est toi, je le sais. La reconnaissance rend légitime des singularités, des hasards, des coïncidences, elle nous fait sortir d’un système qui ne fonctionne que d’effacer cette surprise de ne pas être absolument seul. La littérature unit les hommes parce que la littérature aiguise notre faculté de reconnaissance, notre faculté de découvrir et d’échanger des ressemblances, de trouver des analogies, de mettre ensemble. Ceux qui reconnaissent et qui se reconnaissent gagnent en force et en vérité. Voilà pourquoi, pour gouverner, le tyran divise les hommes en leur imposant des identités qui les empêchent de se reconnaître entre eux. Voilà pourquoi, afin que le calme règne dans la Cité, Platon veut en exclure le poète qui a le pouvoir d’aiguiser en l’homme sa faculté de reconnaissance, faculté d’union et de révolte, qui puise à la mémoire et à l’imagination. Car la reconnaissance est à la fois un retour et un étonnement, un jalon posé et un déplacement. Si la reconnaissance nous conforte et nous réconforte, elle nous incite aussi à établir de nouveaux repères, à déplacer nos acquis, à nous orienter autrement, à changer nos points d’appuis.

Le mot métaphore désigne une figure de style qui associe deux images, c’est un trope qui trouve une proximité dans l’éloignement. La métaphore défait l’immobile, l’ouvre au mouvement, m’incite à fuir un style dès qu’il est reconnaissable. En grec, le mot μεταφορά (metaphora) veut dire transport. Je me souviens être restée fascinée par ce mot écrit sur les flancs d’un camion dans une rue d’Athènes, tandis que les travailleurs déchargeaient, de bras en bras, des caisses d’oranges provenant des paysages bleus du Péloponnèse. Souvent, je reviens en rêve à cette rue de Trikoupi, dans le quartier anarchiste d’Exarchia, où une archéologie s’invente dans l’épaisseur des affiches et le palimpseste des slogans appelant les hommes à s’unir, se réunir, se connaître et se reconnaître.

Reconnaître, renaître, incorporer une part d’étrangeté dans ce qui est familier, accepter l’autre, s’unir partiellement à lui, le désirer, s’accoupler, s’exposer au transport. La reconnaissance n’est pas seulement un déjà-vu ou une hantise, ce n’est pas seulement une mémoire, c’est une imagination. C’est la faculté de mettre ensemble. À ce titre, tout entreprise littéraire est un acte de reconnaissance : reconnaissance d’une dette primordiale à l’égard de celui qui me fait exister parce qu’il me voit, me regarde, me lit, et, réciproquement, aveu de n’exister que par ceux que j’ai rencontrés, vus, regardés et lus auparavant. Car pour un écrivain, la reconnaissance veut dire que la solitude de la voix a été entendue et que la chaîne merveilleuse de la lecture fonctionne.

Bien sûr, le premier qui donne à l’écrivain une reconnaissance est l’éditeur. Le Seuil est une magnifique maison d’édition, dont j’admire les engagements à travers la personne d’Hugues Jallon. Bernard Comment est un éditeur admirable, écrivain lui-même, qui conseille et défend les auteurs et les livres qu’il choisit pour son inestimable collection Fiction & Cie. Ce qui est donc réellement magique lorsqu’un livre reçoit une distinction, je le découvre aujourd’hui, c’est que toute une maison d’édition est reconnue avec lui : ses équipes de direction, de réalisation éditoriale, de design, d’impression, de communication, et je pense en particulier à Géraldine Ghislain, Louise Rabès, Pierre Hild, Sophie Choisnel, Juliette Plé et Manon Carré.

Je suis donc heureuse aujourd’hui que le jury du prix Wepler me donne la possibilité de remercier ceux qui ont fait exister ce livre, Affranchissements, et de remercier La Fondation la Poste et Marie-Rose Guarnieri de lui avoir attribuer une mention spéciale dont les termes sont l’excès, l’audace, l’érudition et l’inclassable. Autrement dit, un certain goût pour l’affranchissement.


France Culture - Muriel Pic, l'affranchie. Lundi 23 novembre 2020


VIDÉO DE LA REMISE DU PRIX WEPLER-FONDATION LA POSTE

Dans les locaux de Christian Bourgois Éditeur, avec les lauréats et les membres du jury.