Florilettres

Entretien avec Pierre Serna. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition octobre 2019

édition octobre 2019
Entretiens

Pierre Serna est historien, spécialiste de la Révolution française, professeur à l’université Panthéon Sorbonne. Il a dirigé l’Institut d’Histoire de la Révolution française de 2008 à 2015. Il a notamment publié Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en révolution (1750-1840) (Fayard, 2017) et Antonelle. L’Inventeur de la démocratie représentative (Actes Sud, 2017).


À l’occasion du 230ème anniversaire de la Révolution française, une exposition intitulée « La Révolution s’affiche » est présentée en ce moment à l’Assemblée nationale. Vous avez fait partie du comité scientifique de l’exposition qui est accompagnée d’un catalogue édité par Fayard. Un beau livre, Que demande le peuple ? Les cahiers de doléances de 1789, dont vous êtes l’auteur, paraît en même temps aux éditions Textuel. Quelques mots sur l’élaboration de cet ouvrage richement illustré ? 

Pierre Serna L’origine du projet est liée au goût de Marianne Théry (directrice des Éditions Textuel) pour l’archive, le manuscrit, c’est-à-dire pour ce qui peut être l’objet même de la correspondance. En 1789, ce sont des milliers de lettres qui se sont échangées, de bailliages à villes, de villes à villages. Le travail de transcription de ces textes – inédits lorsqu’ils proviennent d’archives départementales – est tout à fait remarquable. Nous avons voulu réintégrer ces cahiers de doléances dans l’espace mental et visuel de l’époque avec des images et les fac-similés des manuscrits. Au XVIIIème siècle, circulaient quantité de caricatures, de dessins pouvant être immédiatement compris par la population qui était en grande partie illettrée. L’image est un langage et la lettre une image si l’on regarde la reproduction (p.78) du cahier de doléances de Cannes – petit village de pêcheur à l’époque – qui est extraordinaire par ses ratures, taches d’encre et rajouts dans la marge. Il y a là toute une histoire visuelle de ce qu’est l’écriture manuscrite au XVIIIème siècle. Les surimpressions témoignent du fait qu’on a appuyé fort sur la plume ; les rajouts signifient qu’il y a eu des discussions… Cette page de doléances des pêcheurs de Cannes est très intéressante et émouvante. Quant au contenu, il est stupéfiant de maturité politique. Qu’est-ce qui intéresse ces gens ? Premièrement, la baisse des impôts, non pas parce qu’ils ne souhaitent plus payer d’impôts, mais parce qu’ils veulent qu’ils soient mieux répartis. Deuxièmement, ils demandent plus de liberté dans leur travail : la possibilité de ne plus passer par des corporations, par des règlements compliqués qui empêchent les fils de pêcheurs de pouvoir s’installer à leur compte. Troisièmement, ils réclament une école ! L’école et la santé sont des sujets récurrents dans les cahiers. On souhaite que le roi paie davantage des « officiers de santé » (des médecins) pour combattre ce que les gens redoutent le plus : les épidémies.
Les extraits des cahiers sont accompagnés d’introductions scientifiques en fonction des dix-neuf chapitres que j’ai choisis et qui, je l’espère, structurent et donnent une idée assez claire de la richesse des thèmes abordés.

Les affiches exposées en ce moment à l’Assemblée nationale qui proviennent de la collection Portiez de l’Oise sont un média important…

P.S. C’est un média important et fragile car elles ont une espérance de vie de 24 à 36 heures à cause des intempéries, et en tant qu’objet politique, elles sont aussi arrachées. Louis-François Portiez (1765-1810), représentant du peuple à la Convention puis député au Conseil des Cinq-cents et membre du Tribunat, a rassemblé des milliers de documents révolutionnaires et s’est pris de passion pour les affiches. Sa collection forme un fonds unique au monde et permet de comprendre ce qu’est un journal mural. Ces affiches qui proclament « Se taire est un crime quand parler est utile » et « Vivre libre ou mourir » étaient lues à voix haute par quelques-uns pour un groupe de citoyens qui ne savaient pas lire.

Dans quel contexte le roi convoque les états généraux et invite les Français à rédiger les cahiers de doléances ? S’il y avait eu une entente, il n’y aurait peut-être pas eu la Révolution ?

P.S. Je fais l’hypothèse – elle peut être débattue – que le roi n’est pas du tout le gros maladroit que l’on présente, qui, acculé par la crise économique et se sachant quasiment condamné, convoque en dernier ressort et malgré lui les états généraux. Il y a une crise certes, mais si chaque fois qu’il y avait une crise économique il y avait révolution, la révolution serait permanente, et si chaque fois qu’il y avait une crise politique on était au bord du gouffre, on le serait en permanence. Or, il y a un lourd retournement de la conjoncture économique depuis la fin de la guerre de Sept Ans contre l’Angleterre (1756-1763) qui a été une catastrophe pour la France. La Révolution aurait pu davantage avoir lieu au début du règne de Louis XVI avec les réformes de Turgot (contrôleur général des finances renvoyé en 1776) qui ont notamment provoqué une hausse du prix du blé et déclenché la guerre des farines au printemps 1775. Ensuite, la situation économique s’aggrave avec la dette qui ne cesse d’augmenter pour financer la révolution américaine. Il faut aussi considérer que l’Europe et tout l’espace atlantique est en révolution : Amérique, Suisse (Genève), Irlande, Pays-Bas, Brabant, Liège…

Est-ce que ce sont des émeutes ou véritablement des révolutions ?

P.S. Cette question pose le problème fort intéressant de la graduation : « sédition / manifestation / révolte / insurrection / révolution » est la hiérarchie dans l’échelle de la colère. Comme le dit le grand historien Jean Nicolas, la France vit dans l’intranquillité. Il y a beaucoup d’émeutes ainsi que des formes de désobéissances qui, à partir de 1787, vont augmenter parce que les caisses sont vides. Le contrôleur général des finances, Charles Alexandre de Calonne (1734-1802), convoque l’assemblée des notables en janvier 1787 pour essayer de responsabiliser les deux premiers ordres du royaume exempts d’imposition afin qu’ils acceptent de participer à l’effort collectif. Mais c’est un échec, les privilégiés s’obstinent, excepté une minorité de nobles « éclairés » qui comprennent l’urgence de leur contribution dans un royaume concurrencé par l’Angleterre où l’aristocratie paye un impôt lourd. (C’est pour cette raison qu’il n’y aura pas de révolution dans les îles britanniques). L’aveuglement et la cupidité des privilégiés en France ont donc provoqué la Révolution.
Le roi est dans l’impasse, les deux premiers ordres refusent de lui obéir. Ce qui aurait dû être une alliance naturelle (le roi, les nobles et le clergé) ne l’est pas du tout. C’est la Révolution qui va inventer la contre-Révolution. Finalement, le roi se tourne vers le peuple qu’il appelle « ses peuples » (ce qui montre que la France est un pays désuni) ou vers la nation, un concept dont il est question depuis 1780.
Donc, je crois que le roi fait un pari politique – il va le perdre – mais c’est un pari qui n’est ni sot, ni inconscient. C’est au contraire un choix calculé, risqué mais audacieux. Puisque les nobles, soutien naturel de la monarchie, ne suivent pas le roi, ce dernier va convoquer pour le 1er mai 1789 les états généraux afin de sortir le royaume de la crise politique, économique et sociale. Il demande à Jacques Necker, de retour au pouvoir depuis l’été 1788, de faire imprimer une lettre, le 24 janvier 1789, invitant ses sujets à écrire librement leurs plaintes. La lettre officielle est envoyée dans tous les pays d’états, dans tous les bailliages de France appelant les hommes âgés de plus de 25 ans à se réunir entre le premier et le troisième dimanche du mois de mars pour rédiger leurs requêtes. 

Dans quelles conditions Necker rédige sa lettre de convocation des états généraux le 24 janvier 1789 ?

P.S. À l’été 1788, l’État est au bord de la faillite. Il y a eu des graves incidents qui ont suivi la Journée des tuiles à Grenoble et le récent contrôleur des finances, Étienne Charles de Loménie de Brienne (1727-1794), annonce la formation des états généraux du royaume avant de démissionner. Mais on ne sait pas encore sous quelle forme. Depuis 1614, les états généraux n’ont pas été réunis. Il faut donc regarder dans les vieux papiers pour savoir comment on va s’y prendre. Convocation par ordre ? Comment faire dans ce pays qui est totalement désuni ? Il y a des pays d’états, des pays d’élection, des espaces qui sont quasiment indépendants. Chaque région revendique plus ou moins son indépendance et ses privilèges : Arles, par exemple, a ses consuls, Toulouse, ses capitouls. Puis, le tiers état demande son doublement. Et comment va-t-on voter ? Par tête ou par ordre ? Des questions très contemporaines. Le vote par tête changerait tout à condition qu’on double le tiers état. Si c’est le cas, il y aurait une relative justice car le tiers état compose 98% de la population. En ce sens, ce serait 300 députés pour le clergé, 300 pour la noblesse et 600 pour le tiers état. En novembre 1788, le doublement est obtenu mais le vote par tête ou par ordre n’est pas encore décidé. Cette mobilisation politique est tout à fait remarquable. D’ailleurs, plus de 1500 pamphlets envoyés par la Poste ont été écrits entre 1787 et 1789.

Comment s’est organisée la collecte des plaintes ?

P.S. La France est à cette époque un pays d’environ 27 millions d’habitants. Si, hélas, on soustrait les femmes dont on peut penser raisonnablement qu’elles représentent la moitié de la population, il reste 13 millions ; on retire les hommes de moins de 25 ans et on arrive à peu près à 7 millions de personnes, ce qui représente 75 ou 80% des hommes appelés à participer à la rédaction de ces cahiers de doléances. Aujourd’hui, la France est un petit pays mais à l’époque, cette société est un monstre démographique. À part la Russie, qui a un espace gigantesque, aucun autre pays ne rivalise en terme de population. Donc, la France est un pays exceptionnel, parfaitement relié par les routes, la Poste, les informations. En ce qui concerne l’organisation de la collecte, la paroisse est la première unité. Il y en a environ 35 000. Les gens y viennent le dimanche pour écouter la messe. À côté de la paroisse, se tient une organisation civile appelée « La Fabrique » où les hommes s’occupent de l’argent pour l’entretien de l’église... C’est une communauté religieuse qui a sa dimension laïque. Après la messe des premier et troisième dimanches de mars, les hommes restent pour inscrire leurs vœux et doléances. Ensuite, les cahiers de paroisses sont envoyés aux communautés du bailliage (il y en a plus de 1200 en France) et on élabore une synthèse des cahiers…

Qui fait la synthèse ?

P.S. C’est là que naît la polémique historique…  Toute une tradition antirévolutionnaire, peu sympathique à la Révolution ou franchement hostile, va dire à la fin du XIXème siècle : « Qu’est-ce que le peuple ? Qui est ce peuple ?  Le peuple n’existe pas, ce sont des bourgeois – avocats, médecins, professeurs – qui en ont profité pour écrire leurs cahiers. Bien souvent, ils les ont fait signer à des paysans qui ne savaient pas très bien ce qu’ils signaient. En réalité, ces cahiers n’expriment pas un vœu populaire ; ils sont les reflets des désirs d’un tiers état bien intégré dans la société de l’Ancien régime ».  

Qu’est-ce que vous en pensez ?

P.S. Si cet argument est utilisé pour délégitimer la parole populaire, je considère que c’est faux. Si l’on veut dire que des hommes comme Choderlos de Laclos ou François de Neufchâteau en Lorraine ont écrit des cahiers qui ont circulé dans des dizaines de villages et ont eu une influence, je suis parfaitement d’accord. La lecture à plusieurs niveaux de ces cahiers permet d’en appréhender toute la richesse et la complexité, ce qui est plus intéressant que de porter un jugement partiel ou partial.
Quant à l’organisation de la collecte des cahiers, après la rédaction, une première synthèse est réalisée par des gens plus lettrés et envoyée aux 400 bailliages principaux. Ensuite, les cahiers sont portés par les députés aux états généraux. Ces députés ont rédigé chacun pour leur ordre 12 cahiers. Il y en a donc 36 qui vont être déposés aux pieds du roi le 5 mai 1789 à l’ouverture des états généraux. Il est évident que les 12 cahiers de chaque ordre n’ont pas été rédigés par un paysan illettré, un petit curé ou un hobereau dont on peut penser qu’il est aussi illettré. Il n’empêche qu’une parole « au ras du sol » subsiste et nous avons justement essayé d’en faire part dans ce livre.

Une parole qui résonne avec celle des affiches exposées à l’Assemblée nationale…

P.S. Oui effectivement. Certaines revendications écrites dans un français phonétique sont émouvantes. Par exemple, on peut lire cette phrase des paysans des Côtes d’Armor : « Demandons que les labureurs iraitent au moulin ou bonne leur sembleraite ». Soit on peut en rire et dire qu’ils parlent mal le français, soit on peut y voir tout un programme politique : « Nous demandons que les laboureurs puissent aller au moulin qu’ils désirent. » Ce qui signifie : « Nous ne voulons plus subir la loi du seigneur qui nous impose de payer des taxes pour aller à son moulin. Nous voulons disposer du fruit de notre travail, faire moudre notre grain où nous voulons. » Il y a là une vraie maturité politique. 

J’ai noté, à la lecture des extraits de ces cahiers, des marques de bienveillance à l’égard du roi qui laissent à penser que l’idée de la monarchie n’est pas remise en cause…

P.S. C’est un argument très intéressant qui, là encore, a fait polémique. Personne ne veut la Révolution en mars 1789. Ce qu’on entend par « Révolution » est la fin de la monarchie et le renversement de Louis XVI. Les marques de respect et d’affection pour le roi sont effectivement innombrables. Elles expriment une sincérité et un réel espoir. Mais il faut aller jusqu’au bout de ces remarques. Les temps ont changé. Le peuple dit au roi que, tout en le respectant, il doit gouverner avec lui, l’écouter, l’aimer et être juste. On lui obéira, mais il doit comprendre qu’il n’est pas le seul souverain et que, désormais, la nation peut aussi, plus que le conseiller, l’aider à faire la loi. On ne met pas en cause l’idée de monarchie, on insuffle l’idée d’une profonde réforme de la monarchie.
En faisant ce livre, je me suis rendu compte à quel point les Français étaient politisés. Quand commence la Révolution ? Je n’en sais rien. Je suis de plus en plus dubitatif. La prise de la Bastille le 14 juillet 1789, qui est certes une date importante, est une construction d’historien.
L’ébullition politique est à son comble à partir de septembre 1788 entre des privilégiés désormais sur leurs gardes et un tiers état de plus en plus sûr de sa force. L’hiver particulièrement rigoureux de cette année aggrave la situation. Quand on regarde les graphiques établis par Jean Nicolas sur l’ensemble du territoire de la monarchie, il y a chaque mois, à partir de janvier 1789, des centaines d’actes de subversion, de désobéissances civiles, de manifestations, d’émeutes, de femmes qui crient dans les marchés parce que les prix s’envolent.

Quels étaient les principaux privilèges que le tiers état voulait abolir ?

P.S. La question est très intéressante et n’est pas si facile. S’il n’y a que 300 ou 350 000 nobles sur 27 millions d’habitants, ce n’est pas grand-chose. Mais le système de la noblesse contamine l’entière économie du pays. C’est-à-dire que tout se monnaye. Même la justice. Depuis l’invention de la vénalité des charges et son développement sous le règne de François 1er, tout s’achète. Le roi vend une partie de ses prérogatives. Les villes, les roturiers, les corporations, ont des privilèges. Tout est biologiquement de l’ordre du privilège. Vous êtes une jeune femme, vous voulez devenir boulangère ou cordonnière ou tisserande, vous ne pouvez pas si votre père ne l’est pas. Vous resterez apprentie ou compagnonne toute votre vie. La société est empoisonnée par le privilège. Évidemment, au sommet : les aristocrates, les nobles qui sont pointés du doigt. Cette question ne concerne pas simplement l’impôt. C’est aussi celle de la liberté. Bien sûr, on veut des impôts plus justes, mais on veut également une justice gratuite et la même pour tous. Car elle est arbitraire et différente à Bordeaux, à Rouen ou à Grenoble… On veut se libérer de tous les carcans, parce que non seulement les nobles ne payent pas d’impôts, mais ils en perçoivent. Vous ne pouvez pas traverser une seigneurie, franchir une rivière ou prendre telle ou telle route sans payer de péage. Puis, il ne faut pas oublier le privilège de la chasse réservé à la noblesse. Dans les cahiers de doléances, c’est d’ailleurs une question essentielle et récurrente. N’oublions pas que ce pays est composé de 85% de ruraux : les paysans ont faim et les animaux chassés abîment les récoltes…
Il faut donc comprendre la lutte des privilèges comme un tout global qui intègre aussi bien le petit artisan dans les ateliers que les grands du royaume. Quant aux paysans, ils doivent payer pour le four, le sel, et même pour le mariage des enfants du seigneur afin que ce dernier puisse constituer sa dote (en Provence, notamment). Chacun a des droits ancestraux qu’il fait d’autant plus valoir que le libéralisme se développe dans la seconde moitié du XVIIIème siècle qui connaît une première période de mondialisation. Avec ses empires coloniaux énormes, la noblesse a besoin de liquidités et va exercer une pression fiscale sur les paysans qui n’en peuvent plus. La répartition désastreuse des impôts et l’acharnement des plus riches, à ne pas vouloir payer en fonction de la proportionnalité de leur fortune, vont bloquer la situation. Ce n’est pas le peuple qui fait la révolution, il la met en marche quand les élites multiplient les erreurs au sommet de l’État pour conserver leurs privilèges. C’est ainsi en 1789. Ça l’est peut-être pour d’autres périodes mais, comme je ne suis qu’historien, je vous laisse conclure. Les gens descendent dans la rue en dernière limite. Ce n’est pas un plaisir de faire la grève, on peut recevoir des coups de la part de la police ou des militaires. C’est au moment où l’on risque vraiment sa vie que la situation peut basculer et qu’elle devient révolutionnaire. Une révolution, ce n’est pas simplement le peuple dans la rue. On le voit bien aujourd’hui, il peut être canalisé par une répression. Une révolution, c’est lorsque la pression du peuple est tellement forte que les forces de l’ordre se retournent parce qu’elles se rendent compte, au fond, qu’elles ont les mêmes intérêts que lui. La Bastille a été prise avec les canons des gardes français qui deviennent les gardes nationales. On l’a vu en 2011, en Tunisie. Les gens dans la rue se faisaient tirer dessus et certains mouraient, puis la police et l’armée les ont rejoints. Dans ces conditions d’union et de force, plus aucun pouvoir ne peut tenir. 

Il est surprenant de lire dans les cahiers des demandes d’une grande modernité… Par exemple, le divorce, l’éducation nationale libre et obligatoire pour les garçons et les filles, le mariage des prêtres…

P.S. Ces cahiers ont une fonction positive et une autre négative. Si vous demandez à des gens d’écrire leurs doléances, ils vont évidemment se plaindre, et les historiens peuvent mesurer l’intensité de la plainte, sa réalité. Mais ce qui est intéressant dans ces cahiers, c’est qu’il y a aussi des vœux très positifs, des espoirs qui expriment la volonté d’un monde nouveau. On a longtemps pensé, dans la logique d’une culture des élites et d’une culture du peuple, que la philosophie des Lumières avait été plus ou moins diffusée dans les classes populaires. Je n’en suis pas certain, sans être catégorique. Je pense qu’on peut faire l’hypothèse contraire. C’est-à-dire qu’au XVIIIème siècle, les trois fléaux des anciennes sociétés épargnent la France : la guerre, la famine et la maladie. Le niveau de vie progresse. Cela se traduit par une amélioration globale et une plus grande démographie. Par conséquent, les crises de la fin du XVIIIème sont plus durement ressenties. Dans cette amélioration du siècle, on a découvert « au ras du sol » qu’on pouvait mieux vivre. Qu’est-ce que mieux vivre ? Une fois que les premiers besoins sont satisfaits, ne pas mourir de faim, on aspire à une vie plus digne. Cette phrase inscrite dans les cahiers est marquante : « Pour cesser les scandales, on demande que les prêtres se marient ». La communauté des pères et des mères veut protéger ses enfants. On voudrait une société normale, assez familialiste au fond, moins hypocrite, plus juste, où les enfants seraient mieux éduqués et les bonnes mœurs respectées. Trouver des subsides pour avoir une école, respecter le droit de glanage, profiter des biens essentiels qui appartiennent à la communauté et dans lesquels Jean Jaurès voyait là la preuve de la ruralité française, tout cela forme un nouvel équilibre de vie, un renouveau, une idée de bonheur qui serait au fond assez possible dans cette vision non pas enchanteresse, mais presque réalisable si les conditions de justice étaient davantage respectées.

Les femmes ont joué un rôle important… On peut lire (page 143 dans le livre Que demande le peuple ?) la pétition des femmes du tiers état au roi datée du 1er janvier 1789 qui commence ainsi : « Sire, dans un temps où les différents ordres sont occupés de leurs intérêts… » et se termine par : « Les femmes, objets continuels de l’admiration et du mépris des hommes, les femmes, dans cette commune agitation, ne pourraient-elles pas aussi faire entendre leur voix ? »

P.S. On a mésestimé le rôle des femmes dans l’histoire du XVIIIème siècle. 10 à 15% de la population active des villes sont constitués par des domestiques, en majorité des femmes. Elles arrivent en ville vers l’âge de 15 ans, restent à peu près jusqu’à 25 ans pour constituer leur dote et une fois leur dote constituée se marient en ville, ou le plus souvent repartent à la campagne. Jour après jour, elles ont observé comment vivaient leurs patronnes nobles ou bourgeoises et elles rapportent avec elles une nouvelle manière de vivre qu’elles vont transmettre. En partie grâce à elles, les hommes des villages prennent conscience qu’ils ne sont pas seulement des sujets, mais des individus qui eux aussi peuvent avoir des revendications personnelles ou collectives.
Certaines d’entre elles, des sœurs dans les couvents ou des veuves nobles, ont pu écrire des cahiers de doléances. Mais toujours ces cahiers ont été réécrits par des hommes. Il n’y a donc pas de cahiers de femmes en tant que tels. En revanche, dès janvier 1789, elles prennent l’initiative d’écrire des lettres à « Sa majesté ». Comme elles savent qu’elles ne vont pas être écoutées par les hommes, elles se réunissent et écrivent leurs doléances directement au roi. Est-ce que le roi les a lues ? Je n’en sais rien, mais ces lettres ont été diffusées et lues par les contemporains. Ce sont des femmes ouvrières qui travaillent en général dans l’industrie textile et qui comprennent, qu’avec le chômage et la crise économique, on va préférer embaucher un homme ou en profiter pour les faire travailler plus et les payer moins… Dans l’histoire du XVIIIème siècle, les femmes ont joué une part très importante dans la vie économique. Ce qui nuance les critiques de certains historiens qui disent que la Révolution a été une révolution d’hommes. Grâce aux Archives nationales, nous avons trouvé un cahier de plus de 50 pages des femmes de Besançon, totalement inédit dont on a transcrit de larges extraits dans le livre. Ces femmes de Besançon sont extraordinaires. Elles demandent le vote et, en priorité, l’égalité dans la gestion de l’argent familial. Ce qui est très important car je vous rappelle qu’il a fallu attendre 1965 pour que les femmes puissent ouvrir un compte bancaire en leur nom. Les femmes se sont donc exprimées, ont écrit leurs doléances et ont participé aux débats. À fortiori celles qui appartiennent aux classes privilégiées telles Madame de Beauharnais ou la fille de Jacques Necker qui deviendra Madame de Staël.

Il est aussi question du sort des esclaves de l’empire colonial : abolir toute forme de servitude…

P.S. La France est un très grand empire colonial qui va du Sénégal à l’île de la Réunion, du comptoir indien au Canada et à la Louisiane. La mondialisation n’est pas un phénomène nouveau. Les Anglais sont capables de transporter des armées en Amérique ou en Inde, de forcer le détroit d’Indonésie pour partir vers la route de Chine. Au XVIIIème siècle, on est à la recherche du continent austral et les contemporains ont une vision mondiale des échanges de produits. Cette économie fonctionne sur la traite négrière. La question de l’esclavage est bien évidemment centrale.
Dans les cahiers de doléances et aussi sur certaines affiches exposées à l’Assemblée nationale, on voit ce qu’est une prise de conscience politique. En parlant de servitude pour soi-même, on commence à penser aux autres. Bien des Français sont révulsés par le commerce des êtres humains et le dénoncent dans leurs plaintes adressées au roi. Il y a une construction logique de soi à l’autre (surtout dans les textes des cahiers) qui est LA politique selon moi. Nous avons trouvé des documents fort rares : deux lettres d’esclaves qui tracent la voie de l’émancipation. Leurs auteurs devaient certainement être secrétaires de leur maître. L’un est plutôt timide, demande des réformes ainsi qu’une abolition progressive. Il faudra attendre 1794 pour parvenir à la première abolition de l’esclavage votée par la Convention nationale. (Napoléon Bonaparte le rétablira en 1802). L’autre a compris que l’abolition sera un combat et attend un Spartacus noir, libérateur de ses frères. Il envisage la révolte, seule alternative vers la libération définitive. « Vivre libre ou mourir » est une revendication exprimée par tous ceux qui, réduits à la servitude, manouvriers ou esclaves, n’ont plus que la violence comme horizon d’émancipation.

La modernité et l’actualité des cahiers de doléances donnent à réfléchir…

P.S. Oui je l’espère. Quand on voit aujourd’hui qu’un pays de 66 millions d’habitants a réussi péniblement à faire 11 000 cahiers, calqués sur une forme de cahiers de doléances, après que le Président de la République a monopolisé la parole dans son débat national ! Nous avons voulu rétablir un peu d’équilibre historique. Certes, peut-être que les vrais cahiers sont passés dans les réseaux sociaux et pas dans les mairies, mais il n’en demeure pas moins que la maturité, la puissance des revendications de 1789, sont encore actuelles : pour les femmes, les salaires, l’éducation, la santé, pour le souci des personnes âgées, pour le respect de la souveraineté et du législateur, pour le refus d’une politique arbitraire, moins de pouvoir exécutif… On a là des attentes qui constituent encore notre horizon d’idéalité et qui font que ces cahiers sont d’une modernité parfois sidérante. À commencer par le mariage des prêtres, qui n’est plus désormais une question religieuse mais une question civile, à partir du moment où tant d’affaires pénales intéressent désormais la société civile.

L’Assemblée nationale, une idée révolutionnaire ?

P.S. À mon avis, il y a deux révolutions parallèles qui ont occupé les mois de juin et juillet. Elles expliquent la dynamique et la particularité françaises. Le 17 juin 1789, les députés du Tiers, devant l’inefficience des services royaux, vont déclarer former l’Assemblée nationale. Soit dit en passant, Mirabeau, qui était un génie de la politique, voulait l’appeler « Assemblée du peuple », mais les bons bourgeois députés ont préféré « nationale ». Le 20 juin, lors de la fameuse séance du jeu de Paume, ils vont affirmer leur volonté de fixer la Constitution du royaume et prêter serment « de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie… ». Le 23 juin, les députés refusent d’obéir au roi lors de son discours. C’est la fin de l’absolutisme royal. Donc, les 17, 20 et 23 juin, il y a, pourrait-on dire, une révolution de la part des députés. Parallèlement, un élan populaire va être marqué par deux phénomènes en juillet : les révoltes urbaines, dont les symboles sont l’incendie des barrières (que l’on oublie trop souvent comme injustice fiscale imposée aux parisiens) ainsi que la prise de la Bastille, et la Grande Peur, c’est-à-dire les révoltes paysannes. Les paysans comprennent que ça bouge à Paris et se mettent à leur tour sur les chemins (pillages, émeutes, incendies). Ce qui engendre l’abolition de la féodalité la nuit du 4 août. Les députés veulent canaliser les demandes du peuple qui, depuis la rédaction des cahiers, comprend qu’il est devenu un interlocuteur important. On a plusieurs révolutions convergentes ou divergentes.
Les tensions et les violences vont constituer cette décennie, 1789-1799, à nulle autre pareille dans l’histoire de France.


Sites Internet

Institut d’histoire de la Révolution française
https://ihrf.univ-paris1.fr/

Institut d’histoire moderne et contemporaine
http://www.ihmc.ens.fr/-SERNA-Pierre-.html

Revue en ligne La Révolution française
(Directeur : Pierre Serna)
https://journals.openedition.org/lrf/

Éditions Textuel
https://www.editionstextuel.com/

Éditions Fayard
Éditions Fayard / La Révolution s'affiche

Assemblée nationale
http://www2.assemblee-nationale.fr/15/evenements/2019/la-revolution-s-affiche