Florilettres

Entretien avec Anthony Passeron. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition décembre 2022

édition décembre 2022
Entretiens

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Il enseigne les lettres et l'histoire-géographie dans un lycée professionnel. Les Enfants endormis (Globe, 2022) est son premier roman.


« Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. », écrivez-vous dans le prologue qui introduit et contextualise votre roman, Les enfants endormis (éd. Globe). « Leur silence » est celui des membres de votre famille qui n’ont jamais pu parler du sida et ont tu les causes réelles du décès de votre oncle Désiré, de sa femme, puis de sa fille. Était-ce parce que votre famille n’avait pas réussi à s’inscrire elle-même dans l’histoire collective ?

Anthony Passeron Une des impressions qui ont précédé l’écriture de ce livre est que ma famille a traversé l’épidémie de Sida sans la penser. D’abord parce que l’urgence était ailleurs pour eux. Il fallait faire face à la maladie des proches, les accompagner au mieux, tâcher de tenir bon face aux rumeurs du village, à la honte qui accompagnait inévitablement cette maladie à l’époque. Une fois les cercueils refermés, aucun d’entre eux n’a plus jamais reparlé de cette époque. J’ai assisté à cela à hauteur d’enfant et j’ai été marqué par leur courage. Devenu adulte, en me documentant, j’ai constaté que le sida avait été peu raconté du point de vue des familles et notamment dans le monde rural. J’ai voulu effectivement les inscrire dans cette histoire et leur montrer à quel point ce qu’ils avaient traversé avait une dimension historique, géographique et sociale collective.

Est-ce que les membres de votre famille ont en quelque sorte « adhéré » à votre récit ? Comment ont-ils réagi à la lecture du livre ?

A.P. Ils ont été très émus évidemment. Certains tâchaient d’oublier cette histoire depuis bientôt 40 ans et n’ont pas compris mon besoin d’en parler. Pour d’autres, cela a eu un effet plus libératoire : alors qu’ils n’en avaient jamais évoqué le moindre souvenir, ils reprennent la discussion autour du livre qui leur apparaît alors comme un prétexte pour échanger leurs souvenirs, leurs points de vue… Évidemment, le fait que l’histoire soit désormais racontée par quelqu’un de plus jeune les dépossède d’une part de leur maîtrise du récit familial. En ce sens c’est une transgression que tous ne sont pas encore tout à fait en mesure d’accepter. J’espère que l’expérience fera son chemin.

Votre livre est un premier roman. Est-ce le besoin de parler de cette histoire familiale qui a précédé le besoin d’écrire ?

A.P. J’avais déjà écrit à des échelles plus modestes, essentiellement sur internet. De la poésie, des nouvelles, des chansons… Je n’avais pas la confiance nécessaire pour me lancer dans l’écriture d’un roman. J’avais bien entendu cette histoire en tête mais il m’a fallu des années pour trouver le courage de le faire mais surtout l’angle à travers lequel l’aborder pour tâcher d’en donner toute la profondeur, y intégrer mon obsession géographique pour la périphérie. Ce n’est qu’une fois que ces éléments me sont apparus que j’ai pu me lancer dans la recherche et l’écriture à proprement parler. Il m’a fallu cinq années de travail avant la publication. C’est au cours de cette expérience que j’ai en quelque sorte trouvé ma voie et ma voix. Je veux dire à la fois ma manière d’écrire, de me mettre au travail et la forme que je souhaite donner à mon travail.

Comment avez-vous mené votre enquête sur les étapes de la recherche que vous avez admirablement reconstituées, depuis le début des années 1980 jusqu’à la découverte des traitements ?

A.P. Au temps d’internet il faut bien reconnaître qu’une grande partie des sources est beaucoup plus facile d’accès. J’ai travaillé d’abord à partir des témoignages des chercheurs eux-mêmes (livres, thèses, entretiens, documentaires, conférences…) et des archives médiatiques de l’époque qui m’intéressaient tout particulièrement car je voulais retrouver cette ambiance si particulière de l’émergence de cette maladie, de son traitement médiatique si singulier. Tout cela répondait à tant de questions que je m’étais posées, réactivait tant de souvenirs que je tâchais de retrouver que je n’ai plus su m’arrêter.

Ces chapitres sur la recherche médicale et scientifique qui alternent avec les chapitres à caractère biographique sont très documentés. À la lecture de votre récit, on voit combien il a été difficile, pour certains chercheurs, de se faire entendre…

A.P. Aujourd’hui encore, la plupart de ces scientifiques et médecins sont très méconnus du grand public alors que ce qu’ils ont fait pour les malades est immense. C’est encore plus vrai pour leurs confrères de province qui sont représentés dans le roman par le professeur niçois Pierre Dellamonica. Non seulement ces femmes et ces hommes n’ont pas été entendus mais ils ont souvent travaillé dans une atmosphère d’indifférence voire de mépris qui les a beaucoup marqués. C’est deux solitudes et deux courages que je voulais raconter en parallèle dans ce roman, celui des médecins et des chercheurs d’un côté, celui des malades et de leurs familles de l’autre.

La région dont il est question dans le livre est la première en France à avoir été très touchée par l’épidémie de sida à cause de la French Connection, la principale filière mondiale d’héroïne, à la fin des années 1970… Mais on ne savait pas grand-chose de la maladie à l’époque et elle était surtout associée à la communauté homosexuelle…

A.P. La présence très forte de cas parmi la communauté homosexuelle dès l’émergence de l’épidémie a concentré l’attention des médias et on a donc longtemps pensé que la maladie était exclusivement homosexuelle. On parlait même de « Cancer Gay » à la une de journaux de premier plan comme Libération. C’est là que s’est forgé un premier stéréotype qui n’est toujours pas totalement déconstruit. On a perdu beaucoup de temps pour faire prendre conscience du risque qui pesait chez les hétérosexuels notamment les héroïnomanes, les hémophiles et les personnes transfusées. Une grande partie de la honte qui accompagnait les malades venait d’abord de la segmentation par « catégories à risque » des patients dont certaines étaient encore moralement réprimées. Cette dimension morale ne fait jamais bon ménage avec les enjeux de santé publique, c’est l’un des enseignements fondamentaux de l’histoire de cette maladie.

En préambule au roman, vous écrivez également : « Pour une fois, ils seront au centre de la carte, et tout ce qui attire habituellement l’attention se trouvera à la périphérie, relégué. Loin de la ville, de la médecine de pointe et de la science, loin de l’engagement des artistes et des actions militantes, ils existeront, enfin, quelque part. » Votre roman évoque aussi le concept de « France périphérique »…

A.P. Une des obsessions qui me sont propres concerne justement le manque de visibilité de la France périphérique. La France qui est en dehors des grandes métropoles mondialisées est encore en situation de sous-représentation médiatique et lorsqu’elle a enfin accès aux représentations c’est parfois à travers des portraits caricaturaux. L’émergence de mouvements comme celui des Gilets Jaunes a montré à quel point toute une partie du pays vivait en dehors des radars médiatiques. Je me suis dit que, dans le corpus artistique autour du VIH-Sida, l’absence de personnes dans lesquelles les membres de ma famille auraient pu s’identifier, participe aussi de cette marginalisation contre laquelle je tâche modestement de lutter. C’était donc l’un des enjeux de mon écriture et le restera j’espère.

À la librairie des Abbesses, le 14 décembre, Romane Bohringer a lu Les Enfants endormis. Est-ce que cette mise en voix de votre roman par l’actrice qui a joué dans Les Nuits fauves, le film de Cyrill Collard sorti il y a exactement trente ans, vous a touché ? Qu’en avez-vous pensé ?

A.P. J’ai été très ému par l’intérêt de Romane pour Les Enfants endormis. Il a été très précoce dans la vie du roman, seulement quelques jours après sa sortie. Cela a permis de créer quelque chose de symbolique mais qui nous tient à cœur à tous les deux : rendre des vies à la lumière collective. Sa première expérience au cinéma, récompensée par un César pour Les Nuits fauve ne m’avait pas échappée et vient se rappeler à nous grâce à cette lecture, à sa générosité et à la grande sincérité qui se dessine dans l’ensemble de son œuvre. C’est un grand honneur qu’elle fait aux Enfants endormis qui touche beaucoup de monde jusqu’au village où l’on m’en parle souvent.

Le 14 novembre dernier, le jury de la 25e édition du prix Wepler-Fondation La Poste, présidé par Marie-Rose Guarnieri (librairie des Abbesses), a choisi de couronner votre roman, Les Enfants endormis. Comment avez-vous reçu cette distinction ?

A.P. Comme un hommage très fort de la profession des librairies, des journalistes et de la Fondation La Poste qui soutient les auteurs depuis longtemps. Cela a été l’occasion de récompenser le travail des Éditions Globe qui ont cru les premiers en ce texte et de toutes les personnes qui ont fait découvrir ce texte à un large public. Je ne voudrais pas faire ici de fausse modestie, j’ai été très ému de recevoir ce prix mais une grande partie de cette émotion vient du fait qu’il s’agit d’une histoire collective et d’un travail éditorial collectif.