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Walter Benjamin et Gershom Scholem. Correspondance 1932-1940. Par Gaëlle Obiégly

édition été 2026

Articles critiques

Dans sa lettre du 12 juin 1938, Benjamin écrit que l’amitié de Kafka et Brod est pour lui un point d’interrogation que Kafka voulut tracer dans la marge de sa vie. La même énigme concernant l’amitié de Benjamin pour Scholem se dessine à la lecture de leur correspondance. 

Les deux hommes se sont rencontrés en 1915. Ils se sont adressé des lettres à partir du moment où ils furent éloignés. Leur dialogue cessa en 1940 à la mort de Benjamin qui s’est suicidé dans une chambre d’hôtel à Portbou en Espagne. Les lieux d’où s’écrivent les lettres de ce dernier sont nombreux. Tandis que Scholem écrit la plupart du temps de Palestine où il s’est installé. Chacun des auteurs des lettres rassemblées dans ce volume a son propre traducteur. Citons-les : Scholem est traduit par Didier Renault, celles de Benjamin par Pierre Rusch. Le volume intitulé Théologie et utopie contient les lettres échangées entre 1932 et 1940 par ces deux grands penseurs. 

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Dans un autre petit volume, dû à Stéphane Mosès, publié également par les éditions de L’Éclat, on apprend de nombreux détails relatifs à leur relation. Ils concernent leurs origines sociales, leurs caractères, leurs passions intellectuelles respectives. Celles-ci s’entendent dans le titre donné à la correspondance. La théologie constitue l'horizon intellectuel de Scholem, tandis que l'utopie révolutionnaire et la critique marxiste nourrissent la réflexion de Benjamin. 

Le communisme du philosophe du langage qu’est Benjamin créera des différends entre les deux hommes. Stéphane Mosès, qui raconte l’histoire de cette correspondance, consacre un chapitre à la controverse sur l’attitude positive envers le communisme de Walter Benjamin. Cette controverse apparaît avec une particulière netteté dans une lettre du 19 avril 1934. Après avoir lu un article de Benjamin publié dans la Zeitschrift für Sozialforschung, Scholem lui demande sans détour : « Faut-il y voir un crédo communiste ? » La question est moins politique que personnelle. Scholem reproche depuis longtemps à son ami l'opacité de ses positions intellectuelles et peine à comprendre l'évolution d'une pensée qu'il juge de plus en plus influencée par le matérialisme historique. Derrière cette interrogation se dessine l'un des grands malentendus de leur relation. Scholem, fidèle à une conception où la pensée doit s'incarner dans une cohérence existentielle et spirituelle, voit dans le communisme un engagement total. Benjamin, au contraire, refuse de réduire sa réflexion à une doctrine. Dans le brouillon de sa réponse, il récuse l'idée même d'un « credo communiste » et présente son rapport au marxisme comme le produit d'expériences intellectuelles et biographiques concrètes plutôt que comme une adhésion dogmatique. Son communisme, écrit-il, est moins une profession de foi qu'une tentative de comprendre un monde qui ne laisse plus de place ni à sa pensée ni à son existence. Entre la fidélité de Scholem à l'héritage juif et l'intérêt de Benjamin pour les ressources critiques du marxisme, le dialogue demeure possible mais l'incompréhension ne cesse de grandir. Cette tension traverse toute leur correspondance. Elle oppose moins deux doctrines que deux manières d'habiter la modernité. 

Ces différences, qui pourraient passer pour de simples traits de leurs caractères, expriment bien deux façons d’être au monde, deux éthiques. Scholem est un puritain. Pour lui, la morale est la plus haute valeur de l’existence. La morale, c’est-à-dire la conformité permanente des idées et de leur mise en pratique. Benjamin est différent. C’est un réaliste, plus à l’aise que son ami avec les inconséquences de la nature humaine. Cet écart que remarque Scholem entre la pensée de Benjamin et son comportement concret provoque des tensions. L’hostilité de Scholem est parfois évidente et ses causes exposées clairement mais la plupart du temps c’est une animosité latente. À l’origine, ils sont peu éloignés. Tous deux viennent de la bourgeoisie juive de Berlin. Walter Benjamin est d’une affabilité extrême. Son ami, froid et mordant. 

En 1919, ayant quitté Berlin pour la Suisse puis rejoint Munich, Scholem s’est plongé dans l’étude des manuscrits cabalistiques. Il croit alors que son ami va lui aussi se consacrer d’une manière intensive au judaïsme. Mais Benjamin lui explique que ce n’est pas à l’ordre du jour. De même, il échoue à apprendre la langue hébraïque malgré ses efforts. Scholem ne cessera cependant de l’encourager à étudier les grands textes du judaïsme. S’est-il résigné à ce que son ami choisisse de se consacrer plutôt à des commentaires des œuvres d’auteurs européens ? Pas vraiment. En effet, on voit comme il l’incite à une lecture juive de Kafka. De fait, il essaie de lui obtenir une commande pour la Jüdische Rundschau tenue de traiter des thèmes juifs. Scholem a sollicité le directeur, Robert Weltsch, pour que Benjamin puisse publier un bel article sur Kafka dans ce journal. « Mais tu pourras difficilement faire autrement que de t’y référer expressément et ouvertement au judaïsme », lui précise-t-il. Robert Weltsch lui écrit pour lui passer commande d’un texte à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Franz Kafka. Walter Benjamin donne son accord tout en avertissant qu’il ne peut faire sienne « l’interprétation théologique directe de Kafka ». Cette lecture, en effet, appartient à la méthode de Scholem. Benjamin est, du reste, curieux des réflexions de son ami et les lui demande à plusieurs reprises. D’un côté, Scholem l’incite à une lecture juive, afin de s’intégrer à la publication dont il lui a ouvert les portes ; d’un autre côté il l’invite à suivre au mieux sa propre ligne « sans les préjugés mystiques » qu’il s’estime le seul capable de semer. 

Si Gershom Scholem multiplie les démarches pour aider Benjamin, il lui arrive de laisser passer un mois avant de répondre à son ami en grande précarité. « Je me suis pourtant préoccupé de ta situation plus que ne le laisserait penser ce long silence ». Tout ce temps, il n’a pas ménagé son énergie pour recommander la production et la personne de Walter Benjamin auprès d’un certain Monsieur Schocken susceptible de lui payer une chronique. Mais Scholem n’y croit pas tellement. Car ce monsieur Schocken, au cours de la conversation, a affiché respect et admiration pour Walter Benjamin, certes, « tout en ne cessant de dire que pour la plupart il n’y comprenait rien ». La production de Walter Benjamin est-elle si difficile à comprendre ? Scholem emploie l’expression de « style ésotérique » pour qualifier la prose de l’ami qu’il essaie d’introduire dans diverses publications. Il fait état aussi bien de ce qu’il entreprend dans ce sens que du peu d’espoir qu’il a d’obtenir des réponses favorables. Ses phrases diffusent doute et pessimisme quant à la manière dont la situation de Benjamin pourrait évoluer. On se demande comment Benjamin peut garder le moral à la lecture de certaines des lettres. Tout paraît faire obstacle à ce que cet intellectuel ait une place. Son « style ésotérique », qui le rend difficile à comprendre, pourrait cependant jouer en sa faveur. On lui confierait des recensions critiques sur des publications littéraires dans un journal à fort tirage. En revanche des opinions politiques claires et tranchées le disqualifieraient pour l’emploi. Mais Scholem tempère la perspective qui semble s’offrir. Les publications des textes de Benjamin ne pourraient être qu’épisodiques. Car c’est un auteur réputé difficile. Pour le comprendre, il faut fournir un effort. Or, dans un tel contexte politique, cela semble une mission quasi impossible. 

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Stéphane Mosès, Benjamin-Scholem. Histoire d'une correspondance. Suivi de Deux expériences de l'exil. 
Éditions de l’Éclat, mai 2026