Florilettres

Une vie d'Emily Dickinson de Dominique Fortier. Par Corinne Amar

édition septembre 2020

édition septembre 2020
Articles critiques

« Pendant des années, chaque fois que nous allions à la mer, j’en rapportais des poignées d’agates blanches, rousses, jaune moutarde, safran, et des morceaux de sea glass bleutés polis par les vagues. Une fois rentrée à la maison, je les disposais dans la bibliothèque de mon bureau, entre les livres. » E.D

On connaît peu de choses de la poétesse Emily Dickinson (1830-1886). Une unique photographie connue la montre à seize ans, assise, le visage pâle et grave, un ruban de velours autour du cou, de grands yeux noirs, une raie partageant ses cheveux de part et d’autre, ramassés en chignon probablement, le regard et la pose sérieux, le sourire tranquille. Elle naît à Amherst, dans le Massachusetts, une petite ville américaine à quelques centaines de kilomètres de Boston. Une enfance bourgeoise, une adolescence studieuse nourrie de Bible et de Shakespeare, des amitiés enflammées nées de cette époque, l’adoration possessive des aimés : son seul cadre de vie sera la famille et sa proximité.
Les Dickinson sont une tribu ; le père, Edward, juge à Amherst, à l’esprit patriarcal, austère par son puritanisme, est craint par les enfants – pourtant lorsqu’il meurt en 1876, Emily est désemparée ; la mère, dépressive, très vite malade, alitée, dépendante est peu présente – le frère aîné, Austin, est la référence au sein de la fratrie : « Austin partit étudier à Harvard, Emily lui écrit tous les jours des lettres qu’elle veut vives, légères, irrésistibles, dans l’espoir de le voir revenir. Mais il ne revient pas. Ses lettres ne sont pas assez convaincantes. Il faudrait pouvoir lui envoyer des papillons. » Lavinia, la dernière, liée à sa sœur par un « attachement précoce, ardent, invulnérable », est le soutien indispensable de toujours, et deviendra au fil des années de réclusion de sa sœur comme un double muet d’Emily.
Par petites touches, tels des petits portraits ciselés et sans ordre chronologique, énigmatiques par leur parti pris de raconter sans expliquer, l’auteur nous fait entrer dans la vie de son héroïne.  
Peu après ses trente ans, devenue phobique, Emily Dickinson ne sortira plus de chez elle, d’abord enfermée dans le jardin de son père puis, dans sa chambre. Excentrique, poète, elle ne regarde plus le monde que de sa fenêtre.  « La gloire est une abeille / Elle a un chant / Elle a un dard / Ah, elle a aussi une aileFame is a bee / It has a song / It has a sting/ Ah, too, it has a wing ». [V. sans date*]. Elle commence à rassembler ses poèmes dans des cahiers cousus ; les années 1860 voient jaillir la puissance explosive de sa force créatrice. Ses quatrains floraux n’ont rien d’une broderie poétique : elle y voit cette absolue adéquation entre la fleur – gage et langage d’amour – et l’écriture, et dans le poème bref, tout l’espace des fulgurances du voyant. « Au jardin de fleurs qui pousse dehors fait écho, de l’autre côté de la fenêtre, le jardin de papier que cultive Emily, l’hiver durant. Assise à sa table devant la fenêtre, elle transcrit le jardin évanoui qu’elle seule continue de voir (...). Comment les autres font-ils pour vaquer à leurs affaires, petites ou grandes, occuper des emplois, coudre des robes, avoir des enfants, assister à des pique-niques ? Comment font-ils pour s’arracher à ce ravissement qui s’empare d’elle quand elle regarde par la fenêtre ? Leurs yeux ne voient-ils pas la même chose que les siens ? Ou bien c’est que leurs fenêtres ne sont pas aussi nettes. »
Emily a désormais décidé de ne plus porter que du blanc et de ne plus jamais franchir cette ligne qui délimite l’espace de sa chambre. Elle écrit des lettres, des milliers de poèmes comme autant de fragments d’un autoportrait inachevé (n’en publie que cinq de son vivant, passés inaperçus), que sa sœur recueillera après sa mort – œuvre et correspondance indissociables, intensément personnels. Et pourtant, même dans sa correspondance, elle continue d’apparaître telle une énigme, au cœur d’une œuvre de création qui ne doit à aucun maître, terrain d’expérimentation où la voix qui s’exprime, saisie par cette pure angoisse de la mort où alternent douleur et extase, demeure à la recherche de son moi, à la fois réel et fictif et néanmoins authentique.
Parmi les amies qu’elle a pu se faire au cours de ses études, trois d’entre elles ont gardé un lien très fort et entretenu une correspondance suivie dont il reste les traces ; Abia Root, Emily Fowler et Jane Humphrey (qui vécut un temps chez les Dickinson). À cette dernière, elle écrit, le 23 janvier 1850 (elle a vingt ans) : « Chère Jane, Je t’ai écrit bon nombre de lettres depuis que tu m’as quittée – pas de celles qui vont à la poste – et voyagent en sacs postaux – mais de bizarres – petites lettres silencieuses – toutes pleines d’affection – et pleines de confiance – mais manquant de preuves à tes yeux – et par conséquent non valables – d’une certaine façon tu ne leur répondras pas (...) Celles-là,  je les écrivais la nuit – quand le reste du monde dormait – que Dieu seul se mettait entre nous – et que personne d’autre ne risquait d’entendre. »** La correspondance avec ses amies demeure et demeurera, pour elle, le lieu de la libre intimité, au-delà des raffinements spirituels de la conversation – attachement passionné qui lui fera dire, de l’autre amie, Susan Gilbert, entrée (en 1850) dans le cercle des amies « les plus chères » – et que son frère, Austin, épousera quelques années plus tard : « Le lien entre nous est très fin, mais un Cheveu jamais ne se dissout. » (billet de 1885, un an avant sa mort) ***
Dans un autre essai très intéressant de la poétesse essayiste américaine, Susan Howe, paru aux éditions Ypsylon en 2017, les premières lignes de la préface déjà troublent par leur acuité et le mystère profond auquel elles renvoient : « Je suis Personne ! – et c’est une tâche bien difficile de faire comprendre à quel point n’être personne fut jadis le sort d’Emily Dickinson. » Plus loin encore, cet autre propos éclairant : « La vie d’Emily Dickinson, c’était le langage, et pour tout paysage un dictionnaire. »
Lorsqu’elle meurt, en 1886, elle a 56 ans. Ses poèmes ne furent lus que par le cercle de famille, élargi à quelques amis à qui elle les offrait en guise de fleurs ou de bouquets (disait-elle), et reflet du tumulte d’une vie intérieure, sentimentale et mystique, silencieuse et secrète ; hymne souvent à la lumière ou encore, à la souveraineté de l’été, éblouissants de plénitude, et troublants dans leur familiarité avec l’invisible. À cela, ajouter une constellation d’invocations ou de pieds de nez à Dieu, une écriture elliptique, « explosive et spasmodique », comme elle-même la décrivait : Emily Dickinson avait pour religion la Poésie.
Qui était Emily Dickinson ? En s’intéressant de près à cette âme en incandescence, à la magie des images et du rythme si singuliers de sa poésie qu’elle retranscrit par petits tableaux littéraires ou picturaux, la romancière, essayiste, traductrice québécoise, Dominique Fortier, explore une existence de l’intérieur à travers ses livres, ses lettres, sa famille, son jardin, ses fantômes... Autour de moments choisis de la vie d’Emily Dickinson, Dominique Fortier interroge aussi les mondes qui nous construisent, réels ou fictifs, ces villes de papier qui nous abritent, nous protègent, nous élèvent.

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* Quatrains et autres poèmes brefs. Traduction et présentation de Claire Malroux, éd. bilingue, nrf, Poésie / Gallimard, 2000, p. 220.

** Emily Dickinson, Avec amour, Emily, Traduction et présentation de Claire Malroux, éd. José Corti, 2001, p. 33

*** Idem, préface p. 18

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Dominique Fortier
Les villes de papier, Une vie d’Emily Dickinson
Éditions Grasset, 224 pages.