Florilettres

La parole est aux accusés. Par Gaëlle Obiégly

édition septembre 2020

édition septembre 2020
Articles critiques

Il se peut que les parents soient un obstacle entre vous et la vie. Vie qu’ils ont donnée et dont ils s’estiment être les propriétaires. Ou bien c’est la société qui revendique cette propriété et les médecins se mettent à son service. Ce fut le cas de psychiatres dans les centres d’observations et de rééducation pour la jeunesse dans l’après-guerre, comme on le voit dans cet ouvrage. À priori, les intentions sont louables. Mais dans les faits, il s’agit de contraindre la jeunesse à se soumettre à la police des mœurs. La société vous demande des comptes alors que l’injustice sociale génère délits et désespoirs. Mais aussi des désirs, des rêves de vie à censurer. Les années 1950 semblent une prison. Et celle qui, par exemple, ose marcher seule après 23h dans le quartier de Pigalle se retrouve en un tournemain captive d’un foyer où l’on rééduque des jeunes femmes, des jeunes hommes avec l’aval de leurs propres parents. Alors les jeunes sont mis sous surveillance. Entretiens, rédactions, dessins témoignent de tempéraments et d’histoires personnelles qui racontent une époque. Les photos qui jalonnent le volume la donnent à voir. Ce ne sont pas des portraits des incarcéré.es ou de leur environnement familial, amical. Ce sont des images qui montrent leur monde. Ainsi, la description de Marthe, « Petite, menue, blonde, son sourire, sa propreté allant jusqu’à la minutie », est flanquée d’une photo prise dans un atelier. Au premier plan, la jeune femme blonde brodant délicatement une chaussure, ce pourrait être Marthe. Plus loin, la description rédigée par une monitrice du centre signale un comportement « d’enjôleuse ». Ce qui justifierait la captivité de Marthe. On s’en fait une représentation à partir des rédactions de l’adolescente, des rapports émis par la monitrice. Le regard du psychiatre est la plupart du temps le moins empathique de tous. Le livre ne commente pas les documents, il les sélectionne et les agence avec une économie éloquente. 

C’est un livre aussi intéressant que beau. Il expose la surveillance qui s’est exercée sur la jeunesse dans les années 1950. Il y a beaucoup à lire et des documents issus des archives des maisons de redressement. Chaque cas donne lieu au récit des événements qui ont précédé l’arrestation et ses circonstances. On peut lire ensuite le rapport de police. Et pour certains jeunes, leur version des faits. Car on leur demande d’écrire des rédactions où ils racontent les grands faits heureux ou malheureux de leur existence. Écrire et dessiner les moments de leur vie, leurs aspirations aussi. Quand on leur propose de faire trois vœux, ils disent avec simplicité leur besoin de liberté et d’amour. Il y a notamment un chapitre consacré à une adolescente jugée trop libre. Elle s’appelle Renée. On l’a attrapée sur un boulevard où elle se promenait seule après 23h. On l’a accusée de vagabondage et envoyée dans une maison où les jeunes femmes sont mises sous surveillance. C’est le centre d’observation et de rééducation de Chevilly-Larue. Dans les années 1950, considérées comme un moment important de la justice des enfants, 6000 garçons et 3000 filles ont été placés, en région parisienne, dans ces centres pour être observés. Ce sont des spécimens de la jeunesse française ayant grandi dans les classes populaires.

Véronique Blanchard et Mathias Gardet ont privilégié la décennie des années 1950 parce qu’elle a vu se développer une nouvelle philosophie judiciaire pour les mineurs. Elle s’appuie sur l’ordonnance du 2 février 1945 sur l’enfance délinquante. On s’attache désormais à éduquer plutôt qu’à punir. Même si du point de vue de ces jeunes il s’agit d’un enfermement douloureux. Jules, arrêté à 17 ans, en 1958, est le seul qui semble accepter l’épreuve. Peut-être parce qu’il se sait capable de donner forme à cette mauvaise expérience. C’est un cas à part. Bon élève au lycée Condorcet puis fugueur, il veut être romancier. Il a écrit plusieurs romans et rêve de publications. Mais il sera orienté dans une école technique à cause d’une chute de ses notes. À la suite de quoi, il est impliqué dans une série de cambriolages dont un au restaurant de La Tour d’argent. L’ordonnance du 2 février 1945 entend juger les jeunes qui ont commis des délits sur leur personnalité et non sur la gravité des faits. S’ils ne représentent pas un réel danger pour la société, ils sont considérés comme un danger pour eux-mêmes. Le juge des enfants, nouveau magistrat, se veut une sorte de père bienveillant qui veille à l’éducation de ces jeunes. L’institution les placent en observation de manière à examiner leur comportement. Selon l’expression de la police, ce sont des « jeunes à vérifier ».

À travers un choix d’archives, l’ouvrage expose la méthodologie des centres d’observation et d’éducation. Celui de Savigny-sur-Orge accueille des garçons, celui de Chevilly-Larue, des filles. Là, ils sont incités à se raconter. C’est par le biais d’entretiens, de rédactions, de dessins que l’on connaît la vie de ces adolescent.es et leur milieu familial et social. À cela s’ajoutent des notes rédigées par les éducateurs, des rapports de police et des expertises du psychiatre de l’établissement. Celles-ci sont glaciales et contrastent avec la sensibilité, l’élan des récits de vie délivrés par les jeunes. Ils se confient volontiers, ce qui parle en faveur des techniques d’observation. Leurs écrits sont poignants. Leurs dessins sont touchants. L’élasticité de leur âme s’y manifeste, un mélange d’énergie et de naïveté. D’ailleurs, une fille dit qu’elle a connu le bonheur durant sa petite enfance, avant de comprendre trop. Les émotions qui s’expriment dans ces écrits et dessins savamment encadrés sont nombreuses et elles sont intenses. Elles découlent de vies violentes où la pauvreté joue un rôle majeur. On entend au fil des pages la résignation à vivre dans la misère, la colère d’avoir été violée par son beau-père, le désespoir d’avoir perdu sa mère à 8 ans, les peurs survenues pendant l’exode et la guerre, le chagrin d’être séparé des frères et sœurs, la souffrance d’être maltraité, la honte d’avoir menti à une amie, le dégoût de l’école, l’habileté à faire toutes sortes de petits boulots, la passion du travail, l’amour fou, la foi, les petits émois de la rue et des cafés de Paris, la soif de liberté.

L’agencement des documents a ceci de remarquable qu’il souligne la différence de langue entre les sujets et ceux qui les observent. Édith, dont l’homosexualité est jugée contagieuse, écrit : « Pour raconter cette peine qui me déchire le cœur, il faudrait quelqu’un qui ait les mêmes idées que moi ». C’est une parole essentielle qui formule la solitude de ces mauvaises filles, mauvais garçons. Face à eux, des adultes dont l’expression autoritaire traduit la volonté de rendre ces jeunes conformes. On ne punit plus, non, mais on veut les soigner, notamment de l’homosexualité, ou du vagabondage qui est le nom policier donné au désir de marcher dans les rues à sa guise. L’écart des points de vue génère des variations dans une même langue ; le français que les délinquants et les experts manient différemment. On lira dans ces pages un ensemble de courts textes dont les contrastes révèlent la brutalité subie par ces jeunes au sein même de l’endroit où l’on prétend les rééduquer. Les rapports de psychiatrie enferment ces adolescent.es, dressant une prison avec des phrases.