Florilettres

« Nous étions nés pour être heureux » de Lionel Duroy. Par Corinne Amar

édition septembre 2019

édition septembre 2019
Articles critiques

C’est l’histoire d’un repas de famille, l’histoire d’une fratrie qui se retrouve après s’être brouillée près de trente ans. L’écrivain, journaliste et biographe de personnalités, qui trouva ce qu’il cherchait, ce qu’il voulait être, ce qu’il était envers et contre tous, à trente-deux ans, avec Priez pour nous (1990), un premier roman décisif dans lequel il évoquait ses traumatismes d’enfance puis d’adulte, auteur de plus d’une quinzaine de textes autobiographiques et de titres tout aussi déterminés, dont Le Chagrin (2010), Colères, (2011), Vertiges (2013), Échapper (2015), ici, laisse de côté la colère, le règlement de comptes, pour convier à déjeuner chez lui toute sa famille, frères, enfants, petit-enfants, y compris ses deux ex-femmes. Lionel Duroy ou l’écrivain obsessionnel, celui qui revient inlassablement sur ce qui lui est arrivé, en éprouve jusqu’à épuisement, jusqu’à isolement, jusqu’à en couper les ponts avec ce qu’il a de plus cher, le besoin de comprendre comment « ça » a été possible. D’abord et surtout, la famille. Avoir été enfant dans une fratrie de dix voire onze enfants, éprouver ce sentiment d’avoir grandi avec une mère folle et un père lâche quoique aimé dans une famille noble, désargentée, constamment affamée, constamment expulsée, et témoin impuissant d’un effondrement sans cesse répété, rend fou si l’écriture ne vient pas à la rescousse, et avec elle, une confiance absolue en l’acte lui-même. De livre en livre, ce sera pour l’écrivain un travail et une intuition, celle qu’on prend toujours un risque à écrire quitte à en payer le prix fort en chagrins, en ruptures, celle de n’avoir aucune solution mais de se savoir résolument condamné à écrire. « Je n’écris pas sur mes malheurs, j’écris sur la vie même. Écrire me permet de mettre des mots sur ce mouvement, de dire aussi l’indicible », voilà ce que l’écrivain peut expliquer à chaque fois qu’un journaliste se penche, à chaque fois qu’un lecteur s’étonne, qu’un curieux s’offusque. Lionel, a un double en écriture, Paul, et Paul écrit depuis trente ans des romans sur le désastre familial que fut son enfance. Ses neuf frères et sœurs, ses deux ex-femmes, ont rompu avec lui, fâchés, honteux, choqués de voir leur histoire révélée au grand jour, son fils qui ne supporta pas de voir sa vie privée déroulée dans les pages d’un roman lui fit un procès, et ses quatre enfants ne connaissent pas leur famille paternelle. Voilà que la fratrie entreprend de reprendre contact avec le frère banni. Heureux, Paul propose de les inviter à déjeuner dans sa maison, son refuge paisible dans le Sud de la France. Ils acceptent, presque tous (l’aîné, le plus radical, manquera à l’appel), et c’est l’histoire de cette journée autour de ce déjeuner, autour de cette table, autour de ce repas, dans un grand jardin bienveillant, où se mêlent et s’apprivoisent les générations comme les rancunes.  « Si tu es d’accord, Paul, on va venir dans ta maison, lui avait dit Maxime au téléphone. Ainsi avaient-ils voulu inscrire ce retour dans une forme de solennité, car aussi bien ils auraient pu choisir de le revoir dans une brasserie quelconque lors d’un de ses passages à Paris. À partir de onze heures il s’était mis à guetter les voitures sur la petite route, debout sur le perron de la cuisine qui permet de voir par-dessus la haie. Il était un peu nerveux et ne savait pas ce qu’il allait éprouver » C’est, à la fois, ce grand moment qu’il attend depuis longtemps et aussi celui qu’il redoute. La souffrance s’est estompée, la plaie a semblé cicatriser et Paul a appris à vivre seul, loin, sans famille. Écrire ou mentir, il avait choisi. Ils reviennent trente ans après, enfants et petit-enfants réunis, et c’est un miracle. Le chemin des retrouvailles est à prendre avec moult précautions, chacun s’étant fabriqué une vie, entre haine, honte, colère, sentiment de culpabilité, chacun s’étant fabriqué une histoire qui permettait de surmonter le passé. Dans un entretien accordé au Journal du dimanche, en décembre 2014, Lionel Duroy confiait : « Je me souviens du début du Chagrin. Tout le livre était contenu dans cette première phrase : À l’origine de ma venue au monde, de notre venue au monde à tous les onze, il y a l’amour que se sont déclaré nos parents. J’allais pouvoir approcher notre histoire sans colère : à l’origine de la catastrophe qu’allait être notre histoire familiale, il y avait deux personnes qui s’étaient aimées. J’écris pour comprendre comment tout ça a pu mal tourner.  J’ai compris vers 18 ans qu’il n’y avait rien de plus important que de mettre des mots sur cette question : qu’est-ce qu’on fait là ? Je regardais mes parents et je ne comprenais pas comment on pouvait être si irréfléchis pour faire des enfants comme on fait des pots de confiture. Ma mère m’a répondu : On n’allait tout de même pas vous mettre à la poubelle. » Impossible à oublier, et sans doute, faut-il aller chercher là le nœud de l’histoire d’une vie. Entre l’organisation du repas, l’accueil des uns et des autres, les voitures, les enfants qui déboulent, le brouhaha des retrouvailles dans le jardin, les moments infimes d’intériorité, Paul revient sur son passé à la lumière du présent et des conversations des uns et des autres – frères, enfants, petit-enfants –, ne peut s’empêcher de revenir sur la nécessité d’écrire coûte que coûte. « Je suis écrivain tout le temps. Les rares moments où je n’écris pas m’apparaissent comme du temps non vécu. Je me sens condamné à écrire. » Entre deux maux, l’écrivain a résolument choisi son camp : sa survie contre les autres. Alors, il s’est habitué, a beaucoup souffert il est vrai au début, les premières années, et puis s’est rendu compte petit à petit qu’ils ne lui manquaient plus, qu’il avait appris à vivre avec cette absence. Comme eux, sans doute. Qu’allaient-ils faire de ces retrouvailles ? Comment allait-il les vivre, dans ce réveil douloureux et tendre, précis, de sa mémoire ? Alors enfin, advient la compréhension, le partage. La colère, le chagrin, l’injustice ont fait place à l’acceptation de l’autre, à la paix. De temps en temps au cours du repas, une fulgurance, la précision d’un souvenir, un instantané, un, deux albums de photographies de famille tout à coup réclamés dont il accepte de se défaire, la beauté du ciel à ce moment-là, la grâce d’une fleur, celle d’un arbre planté dans le jardin, le sourire de l’une de ses filles ou la belle, émouvante complicité familiale. « J’ai longtemps pensé que mes enfants me sauraient gré de leur laisser tous ces livres à la fois sur eux et sur moi, et aussi, sur la vie, sur la mystérieuse horlogerie de la vie. Qu’ils ne s’arrêteraient pas à l’impudeur que tu me reproches, Agnès, et qu’on me reproche souvent. Que pèse l’impudeur au regard d’une tentative d’explication de ce qui nous fait cogner le cœur tout au long de la vie ? (…) Bon, mais j’ai bien compris que mes enfants me sauraient plutôt gré d’arrêter d’écrire, ce que je ne ferai pas. Voilà, je crois que le débat est clos. » De toujours, il évoque sa relation à l’intime. « Je trouve l’intimité d’un couple fascinante.
L’intimité dit ce que nous sommes : la beauté de notre dénuement et de notre nudité. La pudeur ne m’intéresse pas quand j’écris. » Et de la même façon qu’un livre peut vous sauver du désespoir, vous permettre d’exorciser une souffrance, écrire pour dire constitue l’acte de résistance à l’oubli et à la perte, par excellence. Ce livre, dont il dira qu’il est le livre de sa vie et s’en voudra presque de l’avoir écrit si court, est dédicacé à tous les siens.