Florilettres

L'Éphémère. Par Gaëlle Obiégly

édition mars 2022

édition mars 2022
Articles critiques
Affiche du Printemps des poètes, photo extraite du tout dernier spectacle de Pina Baush. : fond noir, danseuse en robe rouge portant un arbre sur son dos

Nous avons proposé à Gaëlle Obiégly d'écrire un texte libre sur
le thème de la 24e édition du Printemps des Poètes :
L'Éphémère.
La Fondation La Poste est partenaire de cette grande
manifestation poétique depuis 1999.


Lundi 14 mars 2022 je suis allée voir Christine Herzer, artiste en résidence au couvent des Récollets. Il y a une coupure de presse sur son mur avec une phrase entre guillemets qui dit que selon la place occupée dans la société le confinement n’a pas été vécu de la même façon. Où elle loge, c’est petit, c’est même minuscule, c’est condensé, mais tout le nécessaire s’y tient, c’est comme un bébé. Elle travaille là provisoirement. On appelle cela une résidence. La plupart des artistes désormais vivent ainsi – étant donné leurs faibles revenus et le prix des loyers. Artistes, poètes, écrivains, passent d’un habitat à un autre. Ils y créent quelque chose, parfois ils y créent juste une situation. Et c’est ce que l’on vient admirer. Les œuvres fleurissent dans un environnement où ils sont de passage. Ils écrivent une phrase sur un mur, par exemple. Ou Ils fabriquent une tour sans fin qui s’arrête le jour où il faut partir. À leur précarité ils donnent la grâce de l’éphémère, c’est leur travail. Leur travail se confond avec leur vie. Christine Herzer me parle de son lieu et de sa place. Elle énumère les questions qu’elle se pose quant à sa place. Comment on habite un endroit, ne serait-ce qu’un instant ? Avec Christine Herzer les choses sont dites simplement. Quelle est sa place, quelle est la mienne ? Au départ, je me suis assise dans le fauteuil vert, le siège le plus confortable du logis. Mais un dessin sur le mur m’a attirée vers lui. Je me suis levée pour le regarder de plus près. Et quand j’ai voulu retrouver ma place dans le fauteuil, Christine y était. Je me suis alors mise par terre, sur un coussin. J’ai regardé tout, de cette place-là. En contreplongée. L’espace s’est alors dilaté. Le temps aussi s’est dilaté. En une matinée, il m’a semblé avoir fait une incursion dans un pays étranger et d’y avoir passé des vacances avec Christine. On a bu du thé au goût d’épices, on a mangé un Prince fourré à la vanille. Quand elle est devenue artiste, une de ses premières œuvres, c’était un Prince sur lequel elle avait gravé un mot. Elle l’avait enduit de vernis à ongles rouge. En regardant devant moi une soucoupe où reposent trois biscuits fourrés, j’ai la vision de la première œuvre dont le temps a dû faire un tas de miettes. Et cela me fait venir à l’esprit les ruines de Rome. Je ne sais plus quel mot elle a écrit sur le Prince parce que je n’ai pas souhaité prendre de notes. On a beaucoup parlé. Par moment, c’était surtout elle qui parlait et j’aimais l’écouter en déplaçant mon regard d’une chose à une autre. J’ai observé aussi l’implantation de ses cheveux. Il a été question de l’importance pour elle de : habiter. C’est quelqu’un qui même dans une chambre d’hôtel où elle ne reste qu’une nuit va faire des aménagements pour se sentir à sa place. Je lui dis que j’ai connu plusieurs personnes qui n’avaient jamais pu s’installer, des gens qui avaient vécu 40 ans dans le même appartement avec le sentiment qu’ils auraient à partir, à fuir d’un instant à l’autre, leurs valises étaient toujours prêtes, posées à proximité de la porte. Cela dit quelque chose de ta place dans l’Histoire. Elle et moi, nous aimons quand les gens racontent quelque chose, quand ils racontent leur existence. C’est vaste et compliqué et pourtant ça peut tenir en une phrase. Ou bien l’inverse : ce n’est rien du tout mais il faut une journée entière ou mille pages pour en venir à bout. Qu’est-ce que tu fais, en général, quand tu arrives dans une chambre d’hôtel, je lui demande. Elle me dit : je cherche tout de suite à l’habiter. Et donc, quand elle arrive dans une chambre d’hôtel, même si elle ne doit y passer qu’une nuit, elle cache toutes les choses qui la dérangent, comme le menu, la télécommande, le téléphone. Dans son lieu, il y a beaucoup à regarder. Il y a des phrases ; il y a des dessins en séries ; il y a des pansements. Des choses aplaties fixées avec du sparadrap. Il y a des fruits qui pourrissent et se fripent comme des vieillards, c’est magnifique.
Sur les murs, elle colle des phrases. Tout est écrit de la main gauche d’une manière pas naturelle. L’écriture est une invention, la grande invention des êtres humains. Ce n’est pas naturel, de toute façon. Ses phrases expriment des états éphémères. Des états naturels. Ils prennent de la valeur d’être ainsi formulés. Par exemple, ça me revient : Je ne suis pas cool. Et : Je cherche ma respiration. Et : Je dois gagner ma vie. Il y a des phrases politiques, des phrases mystiques, des phrases domestiques, des phrases psychiques. Tout est écrit de la main gauche, comme si c’était gravé au poinçon dans du plâtre. Tout est dit en une phrase, tout est dicté par les circonstances, tout est daté. Chaque phrase témoigne d’un instant. Par exemple, le jour de la Saint Valentin, elle écrit simplement qu’elle n’est amoureuse de personne. Elle le dit autrement mais comme je n’ai pas pris de notes… je le dis à ma manière. Les mots qui viennent d’eux-mêmes sont toujours les mots justes. S’ils viennent dans une autre langue, il faut les laisser tels. Christine Herzer est allemande. La nationalité des gens n’est pas importante. Je le mentionne ici à cause de la cohabitation des langues dans le for intérieur de cette femme poème. Dans ce petit endroit où elle vit et travaille temporairement je me sens au cœur du monde, au cœur de l’art, au cœur de tout ce qui existe et dans le toujours. Je rapporte ce que je vis en compagnie de la poète. Elle constate que sa vie spirituelle est endommagée. Je lui demande ce que c’est la vie spirituelle. Elle hausse les épaules. Je me demande si c’est comme ça qu’on appelle la relation avec l’invisible. C’est-à-dire ce qui n’a pas d’image mais qui vient loger dans les choses momentanément.
Elle écrit sur les vitres et ça reste. Par exemple, elle a écrit : It rains. Le jour de ma visite, il faisait soleil. Le matin, c’est son habitude, elle s’assoit dans le fauteuil vert, l’unique fauteuil. Elle lit. La petite table est couverte de livres. Elle regarde aussi l’arbre, longuement. Le matin où je suis avec elle, l’arbre est dénudé et se détache sur un ciel d’un bleu pale. Le fauteuil de Christine est en velours vert. Il y a des pulls empilés au-dessus du dossier. Quand on va dans l’atelier d’un artiste, on se trouve face à une certaine façon de vivre parmi les choses. Dans ce petit logis, je vois ce qui fait l’œuvre. C’est d’accorder de l’importance à la moindre chose et la disposer de telle manière que s’impose la beauté singulière de la réalité. Les vieux pansements. Les mots. Le sac à pain. Les stylos de couleur. Le livre de Guillaume Dustan Dans ma chambre. Une soucoupe avec des Prince en miettes. Et ses sculptures faites avec du film alimentaire. Elle leur a donné pour titre : Choses.

J’ai demandé à Christine si elle avait eu un nom éphémère au cours de sa vie. Elle a dit qu’elle a un nom éphémère, c’est Rose, quand elle va chez Starbucks Coffee. Chaque fois, elle se sent vraiment incarner cette Rose qui n’existe que dans ce commerce. Cela m’évoque une fleur, la plus fameuse des fleurs. Une fleur qui fait l’objet d’un poème de Ronsard où il est question d’éclosion, de beauté, d’éphémère. Mais ce matin-là, rose le mot nous envoie surtout une giclée de couleur. Indian rose. L’évocation de ce prénom éphémère me ramène soudain de l’enfance une poupée en robe d’un rose soutenu. Une adulte m’avait dit un jour à propos de ma poupée : comme c’est beau ce indian rose. Et le mot m’avait poussée dans la splendeur. Par sa grâce j’avais franchi un seuil, j’étais entrée dans un monde secret, exaltant, étendu. Le langage vient dans nos creux. A ce petit logis il donne une dimension infinie.


Bibliographie de Gaëlle Obiégly

  • Petite figurine en biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique, Gallimard-L'Arpenteur. 2000.
  • Le Vingt et un août, Gallimard-L'Arpenteur. 2002.
  • Gens de Beauce, Gallimard-L'Arpenteur. 2003.
  • Faune, Gallimard-L'Arpenteur. 2005.
  • La Nature, Gallimard-L'Arpenteur. 2007.
  • Petit éloge de la jalousie, Folio, 2008.
  • Le Musée des valeurs sentimentales, Verticales, 2011
  • Mon prochain, Verticales, 2013.
  • N'être personne, Verticales, 2017.
  • Une Chose sérieuse, Collection Verticales, Gallimard, 2019.