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DISCOURS DES LAURÉATS PRIX WEPLER-FONDATION LA POSTE 2019

Lucie TAÏEB - Prix Wepler-Fondation La Poste

Lucie Taieb, le 11 novembre 2019, lisant son discours de réception du Prix Wepler

Lucie Taieb
Lundi 11 novembre 2019
© David Raynal

« - Ne te fie pas, mon enfant, à ceux qui te promettent de t’enrichir du matin au soir. Écoute-moi et rentre chez toi.
- Hé bien moi, je veux, au contraire, poursuivre ma route.
- Il se fait tard !
- Je veux continuer.
- La nuit est obscure.
- Je veux continuer.
- La route est dangereuse.
- Je veux continuer. »

Celui qui s’obstine ainsi, avec l’entêtement de l’enfant, c’est le jeune Pinocchio, à qui le renard et le chat, ces brigands, ont promis que, de quatre écus, il pouvait en gagner deux mille.
Il se fait tard, je veux continuer.
La nuit est obscure, je veux continuer.
La route est dangereuse, je veux continuer.
J’entends, dans l’obstination de celui qui ne veut écouter personne, et moins encore la sage voix du grillon-parlant, le désir de l’écrivain à sa table de travail, mon propre désir, qui n’est pas un destin subi, mais une joie qui n’écoute rien ni personne - à la seule différence peut-être que l’écrivain ne cherche pas à transformer ses quatre pauvres écus en deux milles. Il cherche autre chose. Il s’entête et s’obstine pour quelque chose qui n’existe pas encore, mais qui attend, qui doit advenir dans et par la langue, qu’il ne lâche et qui ne le lâche pas.
Lorsqu’il se fait tard, que la nuit est obscure, la route dangereuse, on a la chance, dans les contes, et dans la vie, de trouver quelqu’un qui vous aide, qui vous accompagne, qui vous accueille.
J’aimerais ici donc, dire toute ma gratitude au jury du Prix Wepler, à la brasserie Wepler, à la Fondation La Poste et à la librairie des Abbesses pour la merveilleuse surprise que représente son choix. Et je suis particulièrement heureuse de voir « Les Échappées » récompensées auprès du livre de Bruno Remaury, « Le Monde vertical », porté par la très belle maison d’édition José Corti.
Je remercie aussi très chaleureusement mes éditeurs, Benoit Laureau et Aurélien Blanchard, qui ont fondé il y a cinq ans les éditions de l’Ogre. Leur entreprise éditoriale, dans des temps où de toutes autres logiques sont à l’œuvre que celles de la recherche d’une langue et de l’amour de l’art, ne m’apparait pas seulement audacieuse, mais aussi courageuse. Ma gratitude va également, au-delà de la très heureuse occasion qui nous réunit aujourd’hui, à l’équipe du site et de la revue remue.net, et particulièrement à l’écrivaine Dominique Dussidour, morte au printemps dernier, qui a reçu, il y a dix ans de cela, mes premiers poèmes, et qui a accepté de les publier en ligne. Enfin, j’aimerais mentionner ici les éditrices qui publient mes poèmes et traductions : Frédérique Breuil, des Inaperçus, Catherine Tourné, des éditions LansKine, Isabella Checcaglini, des éditions Ypsilon et Françoise Favretto, de l’Atelier de l’agneau, engagée depuis des décennies dans l’édition de poésie et qui porte, notamment, l’œuvre de la grande écrivaine autrichienne Friederike Mayröcker.

Revenons à présent sur cette route obscure et dangereuse, dans cette nuit.
Je ne saurais dire quelle devrait être, pour la littérature d’aujourd’hui, cette route, ni où elle doit mener. Je sais seulement qu’écrire, pour moi, c’est avoir trouvé une telle route, et décidé de la suivre, coûte que coûte.
Par l’écriture, je recherche le transport et je recherche la justesse, livre après livre, avec une méfiance absolue de la recette, et du calcul. Je ne crois pas être la seule à « suivre ma route », et j’ai trouvé avec l’Ogre une maison d’édition qui accepte de m’y suivre, qui accueille mes tentatives.
Merci à vous, encore une fois, de cette générosité, elle est source de joie, mais aussi d’espoir – l’espoir que ce livre, qui est un livre adressé, puisse trouver ses destinataires.
J’aimerais pour finir dire quelques mots de cette adresse, et emprunterai pour cela ceux d’Ingeborg Bachmann : « Que l’écriture ait lieu hors de la situation historique, personne aujourd’hui ne pourra plus le croire. Voici ce à quoi l’écrivain peut, dans le meilleur des cas, parvenir : représenter son temps, ou représenter quelque chose dont le temps n’est pas encore venu. »
Ne vous y méprenez pas ici : représenter quelque chose « dont le temps n’est pas encore venu », c’est précisément s’ancrer dans une situation historique, affirmer qu’un autre monde est possible, et qu’une autre littérature est possible.
J’ai commencé à écrire ce livre en 2015, au moment des attentats, mais aussi des manifestations monstres contre la réforme des retraites. Manifestations dont nous avions vite compris qu’elles ne seraient pas écoutées.
Depuis, quatre ans se sont écoulés, et je dois avouer ici que la surdité du pouvoir vis-à-vis de son peuple, et le mépris affiché du gouvernement actuel à l’encontre notamment des plus fragiles ne cessent de m’atterrer, de me mettre en colère. Lorsque les voix ne sont plus entendues, ce sont les corps même qui entrent en jeu, corps sacrifiés, corps révoltés.
Écrivaine, ce n’est pas mon corps, que j’engage dans la lutte, c’est ma voix et c’est mon art, ne serait- ce que pour réfléchir sur la manière dont une parole poétique et une lutte politique peuvent s’articuler, et mutuellement se nourrir.
Représenter quelque chose dont le temps n’est pas encore venu, c’est tenter d’ouvrir une brèche, à l’adresse du temps présent. Ainsi, j’ai voulu, avec « Les Échappées », écrire un livre adressé. En suivant ma propre route, une route singulière, puisque c’est la mienne, j’ai toujours eu à l’esprit celui, celle, qui tiendrait un jour ce livre entre ses mains. Et la recherche formelle, celle d’une écriture la plus juste, la plus habitée, ne se dissocie pas de l’adresse, bien au contraire : c’est parce que ce livre est adressé qu’il se refuse à faire l’économie d’une telle recherche. Pouvoir l’affirmer devant vous ici ce soir est infiniment précieux.

Lucie Taïeb,
Le 11 novembre 2019,
à la brasserie Wepler, Paris.


Bruno REMAURY - Mention spéciale du Jury Wepler-Fondation La Poste

Bruno Remaury, lisant son discours de réception de la mention Wepler-Fondation La Postele 11 novembre 2019

Bruno Remaury
Lundi 11 novembre 2019
© David Raynal

Mon directeur de thèse, Yves Hersant, disait volontiers qu’il y a trop de livres. Il disait aussi, et l’image est belle, que la vraie vie d’un livre commence quand il n’est plus en librairie. Un propos étrange à tenir au sein d’un prix fondé et animé par une libraire, d’autant que le mien a la chance d’être soutenu par nombre de librairies formidables que je tiens à remercier ici. Un propos qui pourrait peut- être se nuancer en disant que la vraie vie d’un livre commence, non quand il n’est plus en librairie, mais lorsqu’il en a quitté les tables et la vitrine et qu’il se met à voyager de mains en mains, qu’elles soient celles du libraire ou des lecteurs eux-mêmes.

Mon livre a cette chance, ainsi que de recevoir ce soir la mention spéciale du Wepler, un des prix qui contribue le plus selon moi à la diversité littéraire ainsi qu’à la mise en avant d’auteurs réputés confidentiels – ce dont je veux pour preuve le fait que Marcel Cohen, pour moi le plus grand écrivain français contemporain et pourtant si peu mis en avant en regard de l’immensité de son œuvre, ait été récompensé ici.

Reste qu’en effet les livres se bousculent, dans l’espace et plus encore dans le temps, et que cela est d’abord une école de l’humilité : pourquoi un livre émerge-t-il ? pourquoi reste-t-il ? et surtout pourquoi sont-ils aussi nombreux ceux qui, pourtant non dénués de qualités, disparaissent ? Je repense à Julien Gracq, parlant dans La littérature à l’estomac de ces lumières vacillantes qui s’éteignent au fond des bibliothèque lorsqu’un livre ou un auteur tombe définitivement dans l’oubli. Dans ce monde où comme le disait Robinson nous ne sommes que des enfants confus essayant d’épeler le nom de Dieu avec un alphabet truqué, toutes ces mains qui continuent de faire passer des livres vers d’autres mains sont là, je crois, pour nous rappeler la nécessité de la pensée, en même temps que son infinie fragilité.

Mais avant celles du libraire et du lecteur, dans cette suite sans fin de mains qui président à la vie d’un texte, il y a d’abord celles de l’éditeur, et je voudrais bien sûr remercier ici Fabienne Raphoz et Bertrand Fillaudeau de m’avoir tendu les leurs, et ainsi accueilli dans cette magnifique maison qu’est José Corti.

Bruno Remaury,
Le 11 novembre 2019,
à la Brasserie Wepler, Paris


Photo de Philippe Deana, Philippe Wahl et Marie-Rose Guarnieri. Discours de Philippe Wahl lors de la soirée Prix Wepler Fondation La Poste 2019

De gauche à droite : Philippe Deana, directeur de la brasserie Wepler, Philippe Wahl, directeur général du Groupe La Poste, Marie-Rose Guarnieri, fondatrice de la librairie des Abbesses à Paris et du Prix Wepler-Fondation La Poste. © David Raynal

« Je voudrais redire à quelle point, il est important pour La Poste de soutenir les prix littéraires en général et le prix Wepler-Fondation La Poste en particulier. Je crois, et nous le voyons avec le jury qui change chaque année, que ce prix arrive à produire des résultats extrêmement originaux et qui contribuent à la progression de la littérature. C’est la raison pour laquelle, les postières et les postiers sommes très fiers d’être associés à ce prix au cours de toutes ces années.
Je voudrais en profiter, Marie-Rose Guarniéri, pour vous remercier de votre travail et de celui de vos équipes. Je voudrais aussi remercier l’équipe de La Fondation La Poste avec Marie Llobères, déléguée générale de la Fondation d'entreprise La Poste, qui travaille toute l’année avec son équipe au service de la littérature dans ce prix comme dans d’autres prix. Le prix Envoyé par La Poste, Clara pour les adolescents, Vendredi pour les enfants, Sévigné pour la correspondance et le prix des Postiers écrivains qui récompense pour ses talents d’écriture l’un des nôtres »
a rappelé Philippe Wahl.

 

Lieu

Brasserie Wepler, Paris

Dates

Le à 21:00