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Discours des lauréats Prix Sévigné 2025 - 20 janvier 2026

Prix Sévigné 2025 - 20 janvier 2026
Salons de Sotheby's, Paris.

Le Prix Sévigné 2025 a été attribué à Gustave Courbet, Correspondance avec Mathilde, publié chez Gallimard dans la collection Art et Artistes, en partenariat avec la Ville de Besançon. L’ouvrage a été édité par Ludovic Carrez, Pierre-Emmanuel Guilleray, Bérénice Rigaud-Hartwig et Laurence Madeline. La remise du prix a eu lieu mardi 20 janvier 2026 dans les Salons de Sotheby's
Le Prix Sévigné, présidé par Natalie David-Weill, bénéficie du soutien de la Fondation d’entreprise La Poste et de l’accompagnement de la Maison Hermès.

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De gauche à droite : Anne-Marie Jean, les lauréats et les membres du jury réunis,
Pierre Emmanuel Guilleray, Laurence Madeline, Bénédicte Hartwig, Ludovic Carrez
 

Pierre Emmanuel Guilleray
Conservateur en chef
Bibliothèque municipale de Besançon
Au nom de la Bibliothèque municipale de Besançon, où les lettres de Courbet ont été découvertes, merci à Mme de Lacretelle et à tout le jury du prix Sévigné. Ce prix est une belle surprise qui vient couronner un travail collectif à plusieurs mains, puisque nous sommes quatre auteurs pour ce livre : Ludovic Carrez, Pierre Emmanuel Guilleray, Bérénice Hartwig et Laurence Madeline. Bien sûr, les vrais auteurs sont en réalité Gustave Courbet et Mathilde Carly de Svazzema, dont nous avons retrouvé les lettres dans le grenier de la bibliothèque. Il y a 25 lettres de Courbet et 91 lettres de Mathilde, entre novembre 1872 et mai 1873. Ce sont des lettres érotiques, une rareté pour une correspondance du XIXe siècle. Et c’est certainement leur contenu explosif qui a retenu l’attention du jury, mais aussi sans doute leur qualité littéraire.
Incontestablement, ces lettres étaient inédites, condition essentielle pour le prix Sévigné. Elles ont été découvertes par hasard dans le grenier de la bibliothèque, en novembre 2023, parce que nous sommes en train de préparer notre déménagement. Pourtant, entre 1905 et 1987, il y a eu trois conservateurs qui en connaissaient l’existence, et qui se sont transmis ce brûlant secret par oral, sans rien écrire sauf une note sibylline dans les années 1950. Cette note nous a permis d’identifier le donateur, le docteur Blondon, un proche ami de Courbet qui a gardé ces lettres presque trente ans après le décès du peintre en 1877. Cet enchaînement de circonstances nous permet de mesurer la chance que nous avons aujourd’hui de pouvoir lire enfin ces lettres, à une époque où elles ne choquent plus autant (mais encore pourtant !). Surtout, le grand public les associe spontanément au tableau L’Origine du monde, exposé au musée d’Orsay depuis 1995 seulement.
Le secret a encore duré toute l’année 2024, le temps pour nous de préparer le travail d’édition, c’est-à-dire transcrire environ 400 pages manuscrites et élucider un certain nombre de questions en fournissant des annotations pour les chercheurs. Lorsque que cette découverte extraordinaire a été enfin révélée, elle a provoqué un tourbillon médiatique à la hauteur de la réputation de Courbet, car ces lettres viennent confirmer ce que les historiens de l’art avaient déjà décelé dans sa peinture.
En 2025, les lettres originales ont été exposées à la bibliothèque municipale de Besançon, où elles ont rencontré un public enthousiaste et différent de nos autres expositions. Au total 3600 visiteurs, et plus de 2000 exemplaires du livre déjà écoulés, ce qui me donne l’occasion de remercier Arnaud Jamin et Vanessa Nahon des éditions Gallimard, présents ce soir.
À présent, je vais vous lire un extrait de la première lettre conservée de Courbet. Je dois vous avertir que ce n’est pas la première lettre échangée avec Mathilde, et que le ton est déjà plutôt scabreux. Jugez plutôt :
« Petit lutin chéri, petit démon ardent ! Tu devances mes aspirations. J’étais ce matin dans mon lit, ne dormant pas depuis la pointe du jour, j’attendais le facteur, je pensais à toi, je n’ai pas besoin de de te le dire. Je me disais : comment pourrais-je arriver à exprimer à ma petite femme le besoin que j’aurai de sa petite rosette lorsqu’elle aura ses fins de mois ; cet Anglais brutal n’aura peut-être pas songé à lui prendre ce pucelage. Je me disais : je trouverai le moyen de m’y prendre délicatement, avec le temps elle y arrivera. Le facteur arrive, je l’aurais embrassé, j’étais sûr qu’il m’apportait le grand con de ma bien-aimée qu’il nous faudra agrandir encore tant que nous pourrons. Voyant cette ouverture magnifique, naturellement je commence à lire ta lettre par cette feuille découpée et que vois-je hélas !!! Mon pucelage était pris !! »
Je ferme les guillemets et je transmets la parole à Laurence Madeline, qui va nous exposer tout l’intérêt des correspondances d’artistes pour l’histoire de l’art, et de celle-ci en particulier.


Laurence Madeline
Conservatrice en chef du patrimoine
Je remercie les membres du Jury du Prix Sévigné pour avoir distingué cette correspondance étrange, dérangeante, ainsi que notre travail de transcripteurs, « annoteurs » (désolée, j’invente un premier mot) et de préfaciers.
La découverte de cette correspondance doit nous rappeler, en toute humilité, la vertu qu’il y a, pour les gens des bibliothèques, et des musées dont je fais partie, à ranger, à inventorier, à ouvrir les chemises poussiéreuses, à se livrer à ces tâches que d’aucuns qualifieraient d’ingrates.
Ingrates, oui, mais jusqu’au miracle qui nous rassemble ce soir autour de ces deux insoumis, de ces deux séditieux, Mathilde de Svazzema et Gustave Courbet. Svazzema et Courbet qui ont flirté sur les ruines sulfureuses de la Commune, et ont rejeté tous les carcans de la moralité.
Cette aventure épistolière n’aurait certainement pas été arrachée à la poussière sans la figure énorme et écrasante de Courbet.
Peintre colossal qui offre ici à l’historien le maillon indispensable à sa totale compréhension.
Courbet est un artiste qui se met en permanence en scène avec ses excès, ses frondes et sa corporalité (son appétit, sa soif, son ventre, ses hémorroïdes). Un artiste qui a peint le sexe d’une femme dans (presque) toute sa « naturalité » (je vous impose un autre néologisme). Un artiste qui, sans façon, livre dans ses lettres à Svazzema, l’origine de l’Origine du monde : sa passion, crue, naturelle, impudique, brutale, égrillarde, même, pour la chair, pour la vie. Les historiens le soupçonnaient depuis toujours d’un goût peu châtié pour la luxure. Ils avaient raison. Mais ils avaient tort, aussi, car Courbet a certainement dépassé leurs suppositions. Comment imaginer ces débauches épistolaires ?
Il convient toutefois d’oublier Courbet quelques instants et de nous arrêter sur Svazzema. Femme abandonnée dont l’expérience contribue à notre connaissance de la condition de ses congénères au XIXe siècle, mariées ou rien. Ou alors condamnées à la misère, aux humiliations, au proxénétisme ou à l’escroquerie.
Svazzema, à laquelle Courbet n’aurait certainement pas pu, s’ils étaient allés jusqu’au bout de leurs projets exaltés, couper la tête, sabrer l’identité, comme il a pu le faire au modèle de l’Origine du monde. Parce que Svazzema a tenu tête à Courbet, a imposé ses besoins à elle, d’argent, de reconnaissance, de plaisir, de confort, les lui a jetés à la figure d’homme momentanément déchu, mais tellement favorisé simplement par sa condition d’homme. Parce que Svazzema, dans un geste follement audacieux, a livré à son amant virtuel la représentation, physique, cruelle, de son sexe, plus facilement d’ailleurs que la photographie de son visage.
C’est ce type de hardiesse, de délire, de lucidité manipulatrice aussi, et de subversion, que permettent les correspondances et l’intimité qu’elles créent grâce au papier, à la plume, à l’absence, au désir, au besoin.
Alors merci à Mathilde, à Gustave, à Gallimard et à vous.


Ludovic Carrez
Bibliothèque municipale de Besançon.
Merci au jury pour ce prix qui récompense un travail passionnant tout au long de la transcription des 540 pages de cette correspondance véritablement unique.
Je souhaiterais attirer l’attention sur une lettre de Gustave Courbet qui est l’une de celles qui m’a le plus marqué. Une lettre datant du 4 ou du 5 janvier 1873.
Lettre marquante, car profondément émouvante et riche en informations sur l’état d’esprit du peintre, et par ailleurs tout à fait représentative des missives qu’il envoie à Mathilde Carly de Svazzema entre la fin novembre 1872 et la fin avril 1873.
Ainsi commence-t-il par une adresse à Mathilde : « Écoute […] ma putain adorée, qui remplit mes nuits et mes jours : je n’aurais jamais cru que je pourrais encore aimer, et mieux que cela je crois que jamais dans mon existence je n’ai eu une expansion semblable pour une femme ni de semblables désirs. »
Et c’est vrai : Mathilde l’obsède depuis le début. Courbet – qui a beaucoup peint le sommeil – profite de la nuit pour rejoindre en songe l’inconnue qui a su le séduire par les mots.
Il poursuit en se montrant fidèle à l’image qu’il a toujours voulu donné de lui-même, celle d’un artiste plus grand que nature, sûr de sa démarche : « Je suis un homme comme chacun le sait à ne reculer devant rien, pourvu que je puisse raisonner la chose, et la rapporter à ma conception, à ma logique. »
Un artiste seul contre tous, dont l’orgueil le fait se comparer à un phénix (« je renais de mes cendres en affrontant la société ») ou à un montagnard, figure symbolique riche de sens :
« Mais comme j’ai dans ma nature le ressort d’un montagnard, jamais je ne me laisse abattre […], affirmant continuellement ma nature, et ma manière d’exister, de sentir, et de me libérer malgré les hommes, les moutons et leurs lois dans la vie ; en un mot je suis continuellement à la recherche de mon indépendance et de ma liberté […]. »
Mais dans le même temps le lecteur ne peut que constater sa naïveté : « Laisse-moi je t’en supplie me mettre en mesure pour accepter tous tes trésors de nature que tu m’offres spontanément, généreusement, librement […] »
Et constater que le montagnard Courbet se soumet à sa propre imagination : « tu es dans les conditions les plus complètes, les plus ravissantes que mon imagination a pu inventer. » ; rappelons qu’il n’a jamais rencontré Mathilde, il préférera les fantasmes à la réalité.
Cette imagination émane d’un Courbet Désespéré, suscitant la sympathie immédiate lorsqu’il fait part de son état de peintre aux abois :
« Comment veux-tu cher amour, chère Vénus, chère putain idéale, que je refuse tous les trésors de ton esprit, de ton coeur, toute l’élévation de ton âme, le dévouement de tes sens, de ton beau corps, justement quand je n’espérais plus rien, et que je m’étais soumis à la tristesse, à la mort anticipée, au culte machinal de l’art, n’ayant plus de mobile pour l’exercer avec la croyance, la ferveur de la jeunesse qui croit à tout, qui croit au génie, à la gloire, au dévouement aux grandes idées, à l’humanité dévouée, aux efforts couronnés, respectés, ne demandant que de l’estime dans son dévouement, sans récompense aucune comme fortune ni bien être. »
Et puis, bien sûr, il y a le Courbet tout en excès, qui passe du coq à l’âne, qui surgit sans transition, « brute de décoffrage », avec une verve jaculatoire :
« Oh Mathilde ! Grand con adoré, réceptacle de toutes mes pensées, de toutes mes aspirations. J’entrerai dans ton corps aussi profondément que je le pourrai, sois en sûre, comme tu le désires, entre tes belles fesses en t’enculant, dans ton grand con doré, et jusqu’au fond de ta bouche […]. Chère putain si vierge, dis-moi toujours que tu bondes, que tes beaux seins sont en érection, que leurs boutons sont durs et gros comme des fraises-ananas, et que tes petites langues sont fermes. »
Désarmant Courbet, qui repasse au coq : « Envoie-moi donc la grandeur de ta taille, quant à moi j’ai 1 mètre 80 centimètres ou 83. »
Avant de repasser à l’âne : « Oui ma petite cochonne, ma bonne putain, ma pine te barbouillera la figure avec du foutre. »
Sidérant, non ?
Loués soient Gustave et Mathilde, merci pour eux.


Bérénice Hartwig
Bibliothèque municipale de Besançon
Les ressorts de cette relation épistolaire
Mathilde se disait femme de lettres et quelle femme de lettres ! Assurément, elle l’était.
Nous avons retrouvé 90 lettres de cette incroyable correspondante dans le grenier de la bibliothèque. Mathilde Carly de Swazzema est née à Orléans en 1839, elle a 20 ans de moins que le peintre. En 1872, elle a 33 ans, elle vit à Paris dans des logements précaires. Elle se décrit « peu jolie femme ou plus tôt point du tout. Figure longue, froide, sévère. Femme grande, assez forte de hanches et de poitrine. Cheveux cendrés foncés. Sourcils arqués Très grande bouche. Tout cela ne vous donne pas idée de la personne. Coeur d'or. Femme sensible, habituée au malheur, aimant par avance tous ceux qui souffrent !... »
Elle écrit la première à Gustave Courbet, le peintre, le Maître : « Vous êtes, Monsieur, artiste et un artiste rempli de talents. Il y a plusieurs années que j'admire vos œuvres, plusieurs années que je désire vous connaître et vous voir. Pardonnez à ma brutale franchise, l'envie qui me dévore n'a fait qu'augmenter. Vous êtes homme de génie ! Le génie n'habite pas toujours auprès de nous… J'avais fait sur moi-même un effort, espérant arriver jusqu'à vous. Je suis allée demander votre adresse à Monsieur Carjat, qui est votre intime ami. »
Bien sûr c’est Gustave Courbet qui donne le ton mais il est d’abord peintre et parfois maladroit dans ses expressions.
Mathilde répète, brode, ciselle, précise, enrichit chacune des idées de Gustave. Ensemble, ils vont très loin dans une intimité virtuelle. Evidemment, c’est un jeu dangereux, non sincère. Que veulent-ils ses deux amants de papier ?
Lui s’excite, il veut aimer, il veut vivre, oublier cette maudite colonne, il rêve probablement de quitter Ornans et de retrouver sa gloire passée et Mathilde sait si bien le flatter.
Mathilde, elle, a besoin d’argent, son mari l’a quitté dans l’été 1872 nous dit-elle. Elle obtient 100 francs de Gustave, puis une petite Marine et elle doit vendre un paysage de l’artiste à un client. Elle manipule, c’est prosaïque et cruel. Pendant six mois, nous dit-elle, avant d’être arrêtée, elle a beaucoup travaillé.
Mathilde vient à Besançon dans l’été 1873. Elle est emprisonnée. Gustave part en exil en Suisse. Il y meurt en 1877. Mathilde vit jusqu’en 1919.
Et pourtant, ils finissent par nous perdre ces deux correspondants. Se sont-ils aimés ? Qu’est-ce que l’amour ? Le désir, l’admiration, la soif de l’autre ? Leur désir mutuel pouvait-il être assouvi dans des étreintes réelles ? Leur amour aurait-il existé s’ils s’étaient rencontrés ?
Seulement, deux amants qui se rencontrent, ne s’écrivent pas. Seule, la séparation permet ces échanges épistolaires, une trace, un témoignage d’une rencontre mystérieuse, qui reste leur secret, leur vérité, leur jeu.

Lieu

Sotheby's Paris

Dates

Le