Florilettres

Sarah Moon : Portrait. Par Corinne Amar

édition mars 2021

édition mars 2021
Portraits d’auteurs

« C’est un vrai cadeau quand c’est l’image qui devance, qui même exclut la mise en scène, l’image qui s’impose. Ces moments-là sont rares. Ils arrivent sans qu’on les attende, souvent dans les temps morts, quand ça n’a pas d’importance et que soudain quelque chose me fait cligner de l’œil, comme ça en passant et alors, j’appuie pour voir (…). » *

Le Musée d’Art Moderne de Paris présente – jusqu’en mai 2021 et toujours en attente de sa réouverture – l’exposition PasséPrésent autour de l’œuvre de Sarah Moon. Photographe de mode depuis la fin des années soixante, notamment pour la marque Cacharel où elle créa l’image d’une jeune fille romantique au milieu des fleurs, elle imposa naturellement son style et sa poésie, au-delà de la mode et au niveau international. On la reconnaît à ses paysages de prédilection, animaux, enfants, visages de femmes, modèles perdus dans leurs pensées, fêtes foraines ou natures mortes ; des images flottantes dans la gravité silencieuse d’un monde en noir et blanc, à peine parfois, une touche de couleur. Sarah Moon aime la nuit, comme un monde ancien où affleureraient la disparition, la menace, le sentiment de perte et la mort, mais aussi la beauté, l'enfance – et la matière de la photographie animée, vivante, qu’elle apprit en autodidacte.

Dans un entretien pour Le Monde publié par Valentin Perez en septembre 2020, où elle définissait la photographie comme une chasse au trésor, Sarah Moon expliquait son nouveau rapport au temps et à la patience, prenant son matériel pour sortir dans les rues désertées de Paris au printemps dernier : « Avec le temps ralenti par le confinement, j’ai vu ce que je n’avais jamais remarqué et qui était pourtant devant mes yeux. »

Née en 1941, à Vernon, dans l’Eure, dans une famille juive française contrainte de fuir en Angleterre, Marielle Sarah Warin – avant de s’appeler Sarah Moon – gagne d’abord sa vie en tant que mannequin dans les années 1960, puis se tourne vers la photographie. Elle publie ses premiers travaux en 1967 pour le journal L’Express, mais se consacre véritablement à la photographie à partir de 1970, et travaille rapidement avec des marques reconnues. Au milieu des années 1980, elle approfondit son travail, initiant une pratique plus personnelle, plus introspective, purement artistique, créant aussi des films. « Toute ma vie, j’ai aimé raconter des histoires, j’ai eu la chance de pouvoir en réaliser », dit-elle de ses films que montre l’exposition, que décrit le catalogue ; Circuss [2003], L’Effraie [2004], Le Fil rouge [2005], Le Chaperon noir [2010], Où va le blanc ? [2013] autant de courts métrages de fiction qui forment des îlots reliés les uns aux autres par un assemblage de photos où se mêlent la mode, les paysages, les animaux, l’animé, l’inanimé́, sans chronologie particulière, mais avec une mise en scène volontaire : un scénario avec une dramatisation, une action, un ou plusieurs personnages, et des acteurs pour les incarner. Elle va puiser dans le cinéma des années 1930, source majeure d’inspiration que l’on reconnaît, mais on peut retrouver aussi l’empreinte d’un cinéma expressionniste allemand.

De la photographie de mode, elle dira plus volontiers que la direction est improvisée, que c’est une avancée sans script, qu’il s’agit d’éviter la pose, de rechercher la présence à l’intérieur de codes. Pour Sarah Moon, l’image doit évoquer un instant, un vingt-cinquième de seconde d’un film sans début ni fin qui ne sera jamais tourné.
Plus loin, elle expliquera comment elle dut s’approprier de nouveaux outils comme la vidéo ou le numérique, qu’elle n’aimait pas, pour trouver de nouvelles directions, ne pas répéter indifféremment la même forme, affectionnant particulièrement le format du Polaroïd et l’échelle infinie de ses gris, son bord un peu destroy. « Quoi que je photographie, ce qui m’anime est la quête de ce moment ténu qui fait que l’image a un écho et qu’advient une résonance entre le monde et soi. C’est une rencontre. »
Si l’on va chercher dans les anciennes collections, dans les albums photos de Sarah Moon, il arrive qu’on tombe sur de délicats livres d’art devant lesquels on reste en contemplation, page après page, longtemps.

Ce sont cinq grands cahiers carrés, à la couverture gris acier pour les quatre premiers, rouge vif pour le dernier, numérotés simplement de 1 à 5, intitulés Sarah Moon et publiés aux éditions Robert Delpire ** – le compagnon de toujours. D’emblée, tel un Journal, elle en explique la démarche. « Voilà, j’ai un nouveau projet, un projet à reculons pour le futur, ce sera un livre que je voudrais comme un film avec un début et une fin. Je voudrais mettre à jour le temps passé, anticiper l’échéance, repousser la limite, je voudrais ouvrir l’œil gauche sur l’œil droit aux trois quarts fermé à force de cligner, ou plus exactement, avoir les yeux en face des trous comme on dit. J’ouvre les tiroirs fermés, je retrouve des photos de longue date, je m’y reconnais à peine, je trie, je jette, je classe, je scanne, j’enregistre, pomme S, pomme V, pomme U (…), alors je me souviens, par bribes et en vrac, de ce qui ne s’est pas encore effacé. Déjà un titre s’impose : « Que reste-t-il ? » Déjà, il me pèse. Puisqu’il y aura cinq cahiers, ce sera 1, 2, 3, 4, 5 (p.3). » Ainsi, elle égrène les souvenirs des débuts lorsqu’elle était mannequin, les amies, les autres modèles qu’elle photographiait pour s’amuser ou parce qu’elles le lui demandaient, dans les studios, tandis qu’elles attendaient longtemps pendant les collections. Ce qui advient à ce moment-là, c’est la spontanéité, l’expression de celle qui photographie alors sous un angle jusqu’ici inconnu : ses photographies de mode expriment une complicité qui les différencie du travail des hommes photographes. Cahier après cahier, il y a les photographies qu’elle retrouve, qu’elle décrit, les années hippies qui [nous] venaient d’Amérique, ce passé plein d’images et sans photo – un passé qu’elle ne veut pas oublier, et pourtant, qu’elle ne parvient à raconter que par bribes. Elle prend en photo celles qui le lui demandent pour le plaisir de les transformer, les sortir du cadre de la mode ou de la publicité, mais ce n’est pas encore son métier, elle en explore tout juste les rudiments. Et puis, tout va très vite, le journal L’Express lui fait signer une première commande, premier voyage à Londres, rencontres essentielles, dont celle avec celui qui sera son assistant pendant quinze ans, son coéquipier, son ami, Mike Yavel – celui qui lui apprendra tout ce qu’elle ne sait pas –, puis celui avec qui elle partagera sa vie et son œuvre jusqu’à ce qu’il meure, l’artiste, éditeur, galeriste et directeur du Centre national de la photographie, Robert Delpire (1926-2017).

Dans le Cahier 3, en réponse à une interview avec la journaliste Magali Jauffret sur ce qui l’intéresse le plus dans la photographie, elle revient sur l’allusion constante à la perte, à la mémoire, à la mort, mais aussi à l’illusion comme un éblouissement dans une fraction de seconde, avec ce que cela implique d’incertitude et de questionnement : est-ce vrai ? est-ce faux ? (…) « cette étrange alchimie entre le désir et le hasard. » De ce dernier regard au moment précis de la prise de la photographie, elle dira qu’il est aussi fragile que l’inspiration, qu’elle ne saurait le théoriser, que « c’est toujours accidentel ».

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*Catalogue, Sarah Moon, Passéprésent, éditions Musée d’art Moderne de Paris, 2021, Quand ce qui est vu ne peut pas être vu, p. 13
** Sarah Moon, Cahiers 1, 2, 3, 4, 5, éditions Robert Delpire, juillet 2008.