Florilettres

Mireille Havet : Portrait. Par Corinne Amar

édition avril 2005

édition avril 2005
Portraits d’auteurs

« Aller droit à l’enfer par le chemin même qui le fait oublier ». M. Havet. (Journal 1919-1924)

Née à Médan, en 1898, morte en 1932, dans le Montana, Mireille Havet a peu publié, beaucoup écrit, entre autres, des poèmes, des notes de voyage, des essais. Elle était merveilleusement intelligente, disaient d’elle ses amis. Enfant prodige à quinze ans, aimée et veillée par Paul Fort, Guillaume Apollinaire qui l’appelait la « petite poyétesse » Colette, Nathalie Barney, Jean Cocteau qui favorisèrent la publication de ses poèmes, de ses contes fantastiques et d’un roman à clef, Carnaval, elle était promise à la gloire. À vingt-cinq ans, sa vie d’écrivain paraissait déjà derrière elle : elle n’allait plus rien publier. Qui se souvient de Mireille Havet ? Qui connaît Mireille Havet ?
De 1913 à 1929, elle rédigeait un extraordinaire et monstrueux Journal, dans lequel elle allait décrire sa « vie de damnation » ; une vie de « guet et d’attente », de « songe et d’outrance » – soif d’absolu inséparable de l’impatience, d’un frémissement incessant du désir – une vie aimantée par son « goût singulier », pour les femmes  ; « J’aime les femmes ! toutes les femmes, si elles sont jolies, fardées à ce point, bien habillées, avec de belles perles... et qu’elles vous traitent en homme et les stupéfiants » ; « Nous déjeunions à trois heures. Nous fumions. Nous étions comme des damnés, et notre paresse était suffocante. »

Elle écrivait pour elle, elle écrivait au fil de ses impressions, de ses émotions, de ses souvenirs, elle consignait la vie visible, les faillites, les ruptures, le désespoir : « À force d’exigence et de retombements, de projets et de défaites froides comme l’averse qui donne la fièvre dont on crève à vingt ans, écrit-elle le 11 janvier 1919, je n’attends plus rien que moi-même, ma belle petite âme que parachève et paraffine chaque jour la vie parisienne et son fouet à neuf queues. Je suis un jouet entre les mains, les lèvres des foules, où mon nom, ma petite identité qui aspirait au lyrisme est balancée comme un numéro de foire, une attraction vernie qui ne coûte pas cher. Je suis une barque haletante et fracassée sur la mer sans étoile, où nous naviguons de compagnonnage avec les lames mauvaises, lourdes comme l’huile, et les petits poissons changeants qui se cachent dans la lune selon les marées. Hélas ! »
De ce monumental journal qui sera publié en plusieurs tomes, les éditions Claire Paulhan ont déjà publié une année de la vie de Mireille Havet ; 1918-1919, celle de ses vingt ans et de la fin de la guerre. Aujourd’hui, une autre partie du journal nous est donné à lire, celle des années 1919 à 1924. Autoportrait sans cesse repris, inventé, journal des confessions, des tourbillons et des désillusions. Mireille est belle, elle brille, mais le monde dans lequel elle évolue est vide. Apollinaire est mort, d’autres amis encore sont morts ou ont disparu.  Elle erre. Ses amours sont fébriles, désespérées, toxiques. Vide absolu. Aucune voix pour interdire, aucune voix pour guider. Ennui et impatience. Caresses de femmes, pipes d’opium « si facile, si facile à prendre, que vraiment elle [la drogue] est bien le plus grand danger », injections de morphine. « Je m’enlise et volontairement m’aveugle et m’assoupis. On me le reproche! Et, cependant, grâce à cela je vis, je peux vivre en souriant, sans mécontentement, sans reproche ! Que le cœur y soit, peu importe ! » 

Pour qui écrit-elle ? pour elle, pour cette part d’elle qui s’accroche à la vie, à la beauté des jours consacrés à l’amour, aux rêveries, à la poésie. Théâtre de l’intime, sentiment toujours vacillant de sa propre existence et de celle des êtres aimés. Œuvre ironique et diablement mélancolique, désintéressée, perdue d’avance. À tel point qu’elle cherchera désespérément à s’étourdir dans le demi-monde et le monde des Années folles.