Lorsque le peintre Edgar Degas (1834-1917) remarque une œuvre de l’artiste américaine, Mary Stevenson Cassatt (1844-1926), au Salon officiel de 1874, il ne tarde pas à lui rendre visite dans son atelier parisien et à lui ouvrir les portes du groupe impressionniste où elle sera la seule femme peintre avec Berthe Morisot. Elle va participer à leurs expositions collectives (1879, 1880, 1881 et 1886) et rendre ainsi visible son travail auprès des artistes, des critiques, mais aussi des marchands d’art. C’est à cette époque qu’elle rencontre le marchand de tableaux, Paul Durand-Ruel (1831-1922) qui commence à acquérir ses œuvres. Leur relation est essentielle pour comprendre la reconnaissance de l’impressionnisme, aussi bien en France qu’aux États-Unis. Au-delà du rapport d’une artiste talentueuse, au franc-parler, et de son marchand engagé dans la défense des peintres dont il aime les œuvres, ils furent unis par une même foi dans l’art et une absolue confiance réciproque. Elle devint même une amie de la famille Durand-Ruel.
Mary Stevenson Cassatt, née en Pennsylvanie, vient d’une famille aisée et cultivée, qui la fait voyager en Europe, dès son enfance. Tôt, elle est persuadée de sa vocation d’artiste – ce que souligne, dans la préface à la correspondance récemment parue, Mary Cassatt – Durand-Ruel, Correspondance entre l’artiste et son marchand, 1891-1926*, Flavie Durand-Ruel Mouraux, historienne de l'art, descendante du célèbre marchand d'art. Mary convainc son père « de la laisser poursuivre des études artistiques », il accepte, à condition qu’elle subvienne à ses propres besoins. Elle étudie notamment à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts, apprend à copier les tableaux de maîtres anciens, voyage en Europe. En 1874 – elle a trente ans – elle est installée à Paris, expose un portrait, Ida, au Salon. Dès cette époque, Cassatt cherche à se faire une place dans le monde de l'art. Elle s'intéresse aux nouvelles tendances de la peinture et force l’admiration de Degas. « Voilà quelqu’un qui sent comme moi ! », s’était-il exclamé, et le propos est resté mémorable dans les biographies. Edgar Degas devient une influence essentielle qui durera plusieurs décennies.
Dans les années 1880, Paul Durand-Ruel cherche à convaincre les collectionneurs américains d’acheter des œuvres impressionnistes, encore contestées par une partie du public français. Il va représenter Mary Cassat et lui achètera environ 400 tableaux ou pastels et bon nombre d’estampes. Leur collaboration fonctionne dans les deux sens. Tous deux souhaitent faire connaître la peinture impressionniste aux collectionneurs américains. Cassatt dispose d’un réseau précieux aux États-Unis : elle fait découvrir la peinture de Manet, Degas, Sisley, Monet ou Pissarro à des compatriotes fortunés qu’elle conseille ou aide à constituer leurs collections. Paul Durand-Ruel soutient Mary Cassatt comme artiste, tandis que Cassatt aide Durand-Ruel à conquérir le marché américain. Cette alliance contribue à faire entrer l’impressionnisme dans les grandes collections américaines, notamment celles du Metropolitan Museum of Art de New York.
Mary Cassatt à Paul Durand-Ruel, 19 mai 1896. « Cher Monsieur Durand-Ruel (la lettre originale est en anglais), Merci de votre gentille sollicitude et le chèque ci-joint reçu ce matin. Je suis maintenant installée ici pour l’été et je travaille dur. J’espère vous soumettre quelques pastels d’ici peu. Si j’étais peintre paysagiste, je n’aurais aucun mal à trouver de beaux sujets. »
Elle vit dans l’Oise, trouve le pays « ravissant », l’invite à venir la voir. Elle « travaille dur », fournit quelques travaux deux mois plus tard. De Paris, Paul Durand-Ruel lui répond aussitôt, le 13 juillet 1896, satisfait, encourageant : « Chère Mademoiselle, J’ai reçu ce matin le tableau et le pastel que vous aviez bien voulu me faire remettre par votre doreur. Je les aime beaucoup tous les deux et les enfants sont étudiés d’une façon remarquable. Vous seriez bien aimable de me faire connaitre le prix que vous désirez obtenir. (…) » La correspondance échangée entre Mary Cassatt et Paul Durand-Ruel, puis ses fils, jusqu’à la mort de l’artiste, nous donne à lire non seulement les relations de confiance dans les négociations entre l’artiste et son marchand, mais aussi, l’intéressante personnalité de Mary Cassatt qui entend bien rester maître de ses choix artistiques et de la manière dont son travail est présenté.
Si elle est aujourd’hui considérée comme une artiste impressionniste, surtout reconnaissable à ses représentations de scènes du quotidien, il est réducteur de dire qu'elle ne peignait que des mères et des enfants. Dans les premières années de sa carrière parisienne, elle représente aussi sa famille, des femmes au théâtre ou à l'opéra. Elle porte beaucoup d'attention aux gestes, aux regards, aux postures, aux relations entre les personnages. Il est sûr que son regard, sa sensibilité, ses modèles partagent plusieurs des caractéristiques de l'impressionnisme : l’observation de la vie quotidienne, l’importance de la lumière, la couleur radieuse, la composition du mouvement qui donne presque l'impression de l’instant spontané.
Dans une gouache intitulée Portrait de l'artiste, qui date de 1878, elle se peint, le visage ovale, le regard concentré, penché vers la diagonale, un rien mélancolique. Elle a les traits fins, prononcés, sous un chapeau de fleurs larges et de rubans, les mains rangées dans des gants blancs. Une liberté dans le portrait, une délicatesse du dessin, qui « forcent l’admiration ».
Cette délicatesse, on la retrouve dans une estampe qui s’appelle La Lettre (1891), où une jeune femme à la robe bleue ornée de motifs blancs porte à ses lèvres une enveloppe pour la coller. Les yeux sont baissés sur cette enveloppe blanche. Le secrétaire devant elle ne contient que la lettre qu’elle s’apprête à plier, à glisser. Derrière elle, le papier peint imprimé, les motifs de la robe apparaissent telle une écriture hiéroglyphique. Mary Cassatt a réalisé une série de dix gravures en couleurs, directement inspirées des estampes japonaises, et représentant des femmes dans leur intimité (La Coiffure, Le Bain, L’Essayage…). La Lettre appartient à cette série. Elle a saisi l’art de la nuance à la manière extrême-orientale. Lorsqu’elle visite la grande exposition d’estampes japonaises à l’École des beaux-arts de Paris, en 1890, elle est impressionnée et s’offre des œuvres des artistes Utamaro et Toyokuni. Le « japonisme » connaît à cette époque un certain succès en France et en Europe.
Paul Durand-Ruel met désormais Mary Cassatt à l’honneur dans ses galeries, à Paris et New-York, en lui consacrant des expositions monographiques, après qu’il avait exposé son travail dans des expositions internationales collectives.
Au début des années 1900, la vue de Mary Cassatt se dégrade, qui limite fortement son activité artistique. Elle cesse définitivement de peindre en 1914. Elle meurt en 1926 au château de Beaufresne (qu’elle a acheté en 1894), situé dans la commune du Mesnil-Théribus où elle est enterrée.
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* Mary Cassatt – Durand-Ruel, Correspondance entre l’artiste et son marchand, 1891-1926. Édition établie et annotée par Caroline Durand-Ruel Godfroy, Flavie Durand-Ruel Mouraux et Paul-Louis Durand Ruel, Musée d’Orsay/Flammarion, 2026.