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Antoine et Consuelo de Saint-Exupéry : Portrait croisé. Par Corinne Amar

édition mai 2021

édition mai 2021
Portraits d’auteurs

« J’aime bien tout ce qui en toi n’est qu’à demi apprivoisé. Si tu savais ce que tu me donnes et combien j’étais las des visages qui n’avaient pas de race. (…) Mon ardente amie. Je voudrais vous aimer mieux. Vous me l’apprendrez ? – écrit Antoine de Saint-Exupéry dans sa première lettre à Consuelo – Je me souviens d’une histoire pas très vieille, je la change un peu : Il était une fois un enfant qui avait découvert un trésor. Mais ce trésor était trop beau pour un enfant dont les yeux ne savaient pas bien le comprendre ni les bras le contenir. Alors l’enfant devint mélancolique. » (Antoine à Consuelo, Buenos Aires, 1930.)*
Buenos Aires, septembre 1930. Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), chef d’exploitation de l’Aeroposta Argentina, dont le siège est à Buenos Aires y est installé depuis un an. Pilote averti qui cherche depuis qu’il est enfant à échapper aux limites de son milieu, rêveur habitué des déserts et des solitudes, attiré par l’ailleurs, il fait la connaissance de Consuelo Suncín Sandoval (1901-1979), alors jeune veuve salvadorienne de l’écrivain Enrique Gómez Carrillo. Leur coup de foudre est immédiat. Ils vivent ensemble quelques semaines en Argentine, s’épousent en France l’année d’après, en avril 1931, mais trop souvent séparé, le couple connaît des moments de chagrin, de houle, de dépression que leur affection réciproque, leur imagination exaltée parviennent à dépasser. Suivront ainsi treize années d’une relation intense faite de ruptures, de tendresse reconquise, de protestations d’amour comme s’ils ne pouvaient ni se séparer ni vivre ensemble, alternant entre crises violentes et réconciliations sincères, jamais longtemps sous le même toit, partagés entre deux appartements ou deux hôtels, à Paris, Casablanca, New York...
« Consuelo à Antoine, Saint-Maurice-de-Rémens, juillet 1931, Tonnio, (…) Je te remercie, chéri de ton télégramme. Mais t’en veux beaucoup. De Paris, tu pouvais bien avoir pris le téléphone deux minutes, pour me télégraphier. Toute une semaine, je n’ai pas eu un mot de toi (…) » Consuelo se languit de lui, malade de cette distance qui les sépare, le gronde, l’implore comme elle l’implorait six mois plus tôt. « Pendant de longs mois, tu vas vivre loin de moi. Qui va te réveiller chaque matin ? Qui va t’embrasser ?  Reviens-moi vite, Je t’adore, Ta Consuelo (1er janvier 1931) »
Lorsqu’Antoine rencontre Consuelo, c’est une jeune femme libre, artiste, voyageuse, déjà deux fois mariée, exotique de par ses origines, qui le charme, au sens propre du terme. Plume d’or, vous êtes la plus adorable femme du monde, une fée, lui écrit-il. Née dans une des familles riches du Salvador, d’un père colonel de réserve et planteur de café dans la petite ville d’Armenia, elle a grandi dans un paysage tropical, empli de musique, de couleurs et de fables, où l’on aime raconter des histoires. Elle a reçu une solide éducation chez les Pères. Pour sortir de son village, elle obtient une bourse d’études aux États-Unis. Études supérieures d’arts plastiques à l'École des beaux-arts de San Francisco, puis à la faculté de droit de Mexico. À vingt-deux ans, elle est déjà veuve. Franche, exubérante, assumant sa poésie et son côté excessif, aimant sortir, sculpter, voyager, bien qu’amoureuse, elle ne sera jamais l’épouse docile qu’attend Antoine. « Antoine à Consuelo, Toulouse, juillet 1931, Mon trésor bien-aimé, (…) Tu sais j’ai écrit plusieurs lettres mais elles sont restées inachevées ou dans ma poche. Je passe la journée au terrain et reviens fatigué. Je cherche mon recueillement pour te parler et ne le trouve pas. (…) Ma petite femme chérie, devenez vite forte pour me faire un tendre foyer et me rendre le jardin de douceur que vous êtes. » Ils se tutoient, se vouvoient, s’écrivent, se câblent – intenses télégrammes en lettres majuscules entrecoupés de STOP, lorsqu’un Noël passe loin l’un de l’autre, que la guerre est trop présente, ou que les lettres tardent à venir – immense besoin l’un comme l’autre, d’être consolés. 
Né à Lyon, d’une famille issue de la noblesse française, enfant rêveur, qui perd très tôt son père, devenu pilote durant son service militaire en 1922, Antoine est engagé en 1926 par la compagnie Latécoère, future Aéropostale, en charge du transport du courrier de Toulouse au Sénégal. Il rejoint l'Amérique du Sud, en 1929. Il devient écrivain, s’inspire de ses expériences d'aviateur, et ses premiers romans, Courrier sud (1929), Vol de nuit (1931), deviennent immédiatement de grands succès.
À partir de 1932, il se consacrera au journalisme et aux raids aériens. C’est en mission d'observation au-dessus de la France, parti de Bastia Poretta, en Corse, le 31 juillet 1944, qu’il disparaît en vol, au large des côtes marseillaises. Sa mort demeurera pour toujours un mystère.

Parue soixante-dix-sept ans après la disparition d’Antoine de Saint-Exupéry, c’est une correspondance amoureuse, conjugale, émouvante et déchirante. Lui, toujours en mission, résistant difficilement aux femmes, amoureux de la sienne, et voulant tout posséder ; elle, souffrant de ces séparations – Tu ne peux pas te faire idée de ma solitude – souffrant de ses trahisons, de ses incartades… Pourtant, Antoine de Saint-Exupéry ne voudra pas se séparer de Consuelo, avec qui il est marié religieusement. Avec elle, il s’est ainsi « forgé un amour idéal que l'absence, la solitude et la distance qui les séparait favorisaient ».
C’est à elle qu’il écrira d’Alger un 1er janvier 1944 : « J’ai vécu cette nuit tout seul. Je n’avais pas le cœur à aller voir avec des camarades. Et je n’ai point d’amie sur ce continent où je vis en moine. Consuelo, Consuelo, il me faut toi pour me sonner l’heure du repas, ou du repos, ou du travail. Je n’ai plus d’heures. Je suis sans heure dans un monde terriblement semblable à une pendule arrêtée. (…) »
Consuelo reste le point de repère, l'ancrage. Et lorsqu'en 1942, il entreprend l'écriture du Petit Prince à Long Island, près de New York, c'est Consuelo qui lui inspire le personnage de la Rose. Le Petit Prince, écrit pendant la guerre, est publié avec ses propres aquarelles en 1943 à New York, puis en 1946 aux Éditions Gallimard, en France. C’est un succès mondial. Ce conte philosophique pour enfants qui semble fait d’insouciance, est concentré de gravité et de profondeur, et vient nous rappeler la solitude de l'enfance : « J'ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu'à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans », et livre les indices de son message futur : « Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux » ou encore : « Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur »… Consuelo vient de se réconcilier avec Saint-Exupéry quand il écrit ce conte, dans une grande maison paisible qu’elle a trouvée non loin de New York. Comme le Petit Prince revient vers sa fleur après avoir croisé sur son chemin d’autres roses et comprend qu’elle est unique au monde, il est revenu près d’elle.

Dans son livre de souvenirs, publié après sa mort, Mémoires de la rose, Consuelo écrit : « Lui, le Chevalier Volant, m’offrait tout, son cœur, son nom, sa vie. Il me disait que sa vie était un vol, qu’il voulait m’emporter […] il croyait que ma jeunesse pouvait résister aux surprises qu’il me promettait : nuits sans sommeil, changements imprévus, jamais de bagages, rien d’autre que ma vie suspendue à la sienne. » ** Elle lui survivra trente-cinq ans.


*Antoine de Saint-Exupéry, Consuelo de Saint-Exupéry, Correspondance (1930-1944), Éditions Gallimard, établie et préfacée par Alban Cerisier – Avant-propos de Martine Martinez Fructuosa et Olivier d’Agay.

**Consuelo de Saint Exupéry, Mémoires de la rose, Éditions Plon, 2000.