Florilettres

Extraits choisis - « Dong ! » et « Ne change jamais ! »

édition février 2020

édition février 2020
Lettres et extraits choisis

Revue Dong ! # 5
© Actes Sud

Marie Desplechin écrit à Greta Thunberg

Couverture du numéro 5 de la Revue Dong, 2020

Chère Greta,

(…)
Je me demande si tu serais moins attaquée à quatre-vingts ans. Je me demande si ton âge ferait qu’on te respecte. Je ne crois pas. On dirait qu’il faut t’envoyer en maison de retraite. On se moquerait de tes rides, tes tresses seraient tournées en ridicule. Tu passerais pour une vieille folle, manipulée par tes enfants, incapable de penser par elle-même. Les vieux, à l’hôpital. Les jeunes, à l’école.
(…)
À qui appartient la raison ? À la femme politique qui en appelle à la violence en rêvant qu’on te mette une fessée ? Au « philosophe » qui t’insulte et te compare à un cyborg et doute de la réalité du changement climatique ?

Ce sont les mêmes qui te reprochent ton âge et qui prétendent vénérer Rimbaud, Sophie Scholl, Guy Moquet, Anne Frank, ou même Jeanne d’Arc… Il faut croire que leur classe d’âge comprend autant d’idiots que les autres.
(…)

Tiens bon, Greta. Nous sommes des millions avec toi.

Marie

 

Reportage - CLIMAT

« Un jour, notre maison de famille sur la côte pacifique disparaîtra à cause de la montée des eaux. »

Sahara Valentine, 15 ans

Il est 11 heures le lendemain matin à Eugene. Sahara Valentine a encore les yeux gonflés de sommeil. Elle a fêté ses 15 ans la veille au soir. Dans la cuisine, sa mère, Toña lui prépare un encas pour l’après-midi. Pendant les vacances, Sahara travaille à mi-temps dans une ferme biologique. Asthmatique, l’adolescente ressent elle aussi très concrètement les effets du réchauffement climatique. « Les feux de forêts ont été si forts ces derniers étés dans la région d’Eugene que les gens ont dû porter des masques pour aller dehors tellement l’air était mauvais. Pour moi, impossible de sortir, soupire la jeune fille. Ce qui me peine aussi, c’est de penser qu’un jour notre maison de famille sur la côte pacifique disparaîtra à cause de la montée des eaux. C’est triste, car c’est une mémoire qui passe et quelque chose que je ne pourrai pas transmettre à mes enfants. »

À Eugene, ville de 170 000 habitants – la taille du Havre ou de Saint-Étienne –, on est à une heure de la côte pacifique à l’ouest, à une heure d’une station de ski à l’est. On voit couler la Willamette, principal affluent de la Columbia River, et la Forêt nationale toute proche est l’une des plus grandes des États-Unis. C’est dire si la ville est un lieu privilégié d’observation de la nature. On y fait du surf et du ski pendant les vacances, on pêche le week-end, on court beaucoup aussi. C’est en effet à Eugene qu’est née en 1964 la compagnie qui allait devenir Nike, et c’est là encore qu’a démarré la mode du jogging. Lorsqu’on traverse la ville à vélo – et on fait beaucoup de vélo à Eugene –, on y découvre une forêt urbaine, une énorme roseraie, et de nombreux jardins partagés dont l’origine remonte aux années 1960, époque à laquelle la communauté hippie était très active dans la ville. Tous les jeunes plaignants le disent, ici ils rencontrent un grand soutien. Dans les écoles, les élèves peuvent s’inscrire à des clubs d’écologie, et les jeunes sont invités à rejoindre des associations de protection de la nature. Les plaignants d’Eugene se sont d’ailleurs connus par l’école. Le père de Kiran était enseignant au Village School, une école alternative où l’avocate Julia Olson scolarisait ses enfants. En réalisant que la plus grande menace pour eux était le changement climatique, Julia a concentré son travail sur la représentation des jeunes pour faire entendre leurs voix auprès du gouvernement. « L’idée de mettre en avant les enfants s’inspire de l’exemple d’une autre affaire portée dans les années 1990 devant les tribunaux aux Philippines par un avocat et militant écologiste. Quarante-trois enfants ont lancé une action contre leur gouvernement pour mettre fin à la déforestation autour du village. Ils ont gagné », raconte Dany.

 

Correspondance - Là-bas, j’y suis

Arles / Cambridge
Lou-Mia habite Arles et Ishy vit à Cambridge. Elles ont échangé de la fin de l’été à la fin de l’automne.

De Lou-Mia à Ishy, le 24 août, à 16h08

Bonjour Ishy,

Je suis en Corse avec mon frère et deux amis : Ella qui est anglaise comme toi, et Paul, son demi-frère. La Corse, c’est une île au sud de la France.
Moi aussi je m’intéresse beaucoup à la nature, aux animaux (surtout les chevaux) et à la protection de l’environnement. Je voudrais même devenir vétérinaire.
Pourrais-tu m’envoyer une photo de toi, ton chat, et peut-être aussi ta famille et tes amis.

- Oui j’ai déjà visité l’Angleterre (Londres).
- Oui j’adore l’école parce que cela nous fait apprendre des choses.
- Oui, je m’intéresse à la politique, même que je connais un gilet jaune. Un gilet jaune, c’est quelqu’un qui est contre le président de France et qui porte un gilet jaune comme ceux qu’on met pour se faire remarquer sur l’autoroute.
- Je retourne à l’école le 2 septembre.
- Connais-tu le Brexit ? Moi je le connais c’est les Anglais qui veulent se retirer de l’Europe.
- Où se situe Cambridge ?

J’espère te reparler bientôt.

Lou-Mia


Ne change jamais !
© L’école des loisirs

C’est une déclaration de confiance. J’ai confiance en vous, les enfants, les adolescents, tous ceux qui habiteront le monde à venir et qui n’ont pas encore l’âge de voter. J’ai trois raisons pour cela. D’abord, vous êtes équipés d’un cerveau rapide et souple, nécessaire pour acquérir les savoirs dont vous avez besoin. Ensuite, vous avez une grande capacité d’empathie, vous partagez naturellement les émotions des autres, et vous êtes particulièrement sensibles à l’injustice. Enfin, vous n’êtes pas entrés dans la société des adultes, qui impose une quantité d’habitudes, de désirs et de craintes plus ou moins raisonnables. Bref, je crois dans le plus d’intelligence, de compassion et de créativité que vous détenez. J’admets qu’il vous manque encore des connaissances, des aptitudes et quelques centimètres pour prendre les choses en main… Mais je trouve très regrettable que les vieux se privent de vos avis et de vos émotions. Surtout aujourd’hui.

Vous vivez dans un monde qui change, énormément, gravement, définitivement. Vous le savez. L’activité humaine l’a transformé, sans que personne ne mesure les conséquences de cette transformation. D’un côté, les conséquences merveilleuses sur la santé, le confort, le savoir. D’un autre, les conséquences menaçantes sur l’air, sur l’eau, sur la vie. N’importe qui peut constater que les étés sont toujours plus chauds, et l’air des villes toujours plus étouffant. Tout le monde est au courant de la disparition des espèces animales et végétales, de la fonte des glaces et de la sécheresse dans les pays du Sud. Ce ne sont pas les informations qui manquent, ni sur le plastique, ni sur les polluants chimiques, ni sur l’urgence de changer nos façons de vivre. Pourtant rien ne change, ou pas grand-chose, et certainement pas assez vite… Il va bien falloir apprendre à vivre sur une planète chamboulée.

Comment ferez-vous ? C’est en réfléchissant à cette question que j’ai remarqué que vous possédiez quelques admirables qualités pour vous adapter. Et qu’elles correspondent souvent à ce qu’on vous reproche. (…)

« Zoom »

L’association « Zero Waste » (Zéro déchet) a lancé un grand défi en 2018 : ne rien acheter de neuf pendant un an. 15 000 Français l’ont relevé. Pour l’année suivante, l’objectif a été d’entraîner 100 000 participants. Ils partagent sur le site de l’association leurs méthodes, leurs recettes, et la solution qu’ils ont choisie, l’achat d’occasion ou pas d’achat du tout. Le site calcule les économies de matière qu’ils ont ainsi permis de réaliser. (…)

Ne change jamais !

Les nouvelles baskets ? Le dernier portable ? Les bonbons qui pétillent dans leurs sachets fraîcheur ? C’est dingue, tout ce que tu peux choisir de ne pas désirer. En plus, tu prends le pouvoir sur l’économie mondiale… Tout ça sans sortir de ta chambre. Trop de puissance… Elle est pas belle, la décroissance ?