Florilettres

Entretien avec Yves Delmas. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition février 2021

édition février 2021
Entretiens

Yves Delmas est COO (Chief Operating Officer) Europe / Executive VP (Vice President) at GeoPost / DPD Group. Il a publié Protest Song - La chanson contestataire dans l´Amérique des sixties, co-écrit avec Charles Gancel, (Textuel, 2005, Le mot et le reste, 2012) et Vietnam, la première guerre rock de l´histoire co-écrit avec Charles Gancel, dans « Musiques populaires underground et représentations du politique», E.M.E, collection Proximités sociologie,18 septembre 2007.


Photo de Charles Gancel

Charles Gancel
© Éditions Le mot et le reste

Vous cosignez avec Charles Gancel, Beatlestones. Un duel, un vainqueur, publié aux éditions Le mot et le reste pour lequel vous avez reçu en janvier le prix des Postiers écrivains. Que représente pour vous ce prix littéraire ?

Yves Delmas Une joie certaine, parce que je sais que nous avons de prestigieux prédécesseurs et que de nombreux postiers écrivent, mais aussi car ce prix nous a dans le même temps permis de procéder à un deuxième tirage du livre, pour la grande joie de notre éditeur.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre qui confronte ces deux groupes britanniques, les Beatles et les Rolling Stones ? Une question à laquelle vous répondez d’ailleurs à la toute fin du livre…

Y.D. L’envie de trancher de la façon la plus documentée possible, bien qu’évidemment subjective, un éternel débat enflammé de fin de repas auquel je me suis souvent adonné avec passion et qui n’avait étonnamment fait l’objet d’aucun livre au moment où nous avons commencé à écrire Beatlestones. L’histoire du rock aime nous rappeler que l’on ne peut être à la fois Stones et Beatles. Il faut choisir, être apparemment conservateur ou rebelle, sage ou turbulent, déluré ou taciturne, sexuel ou romantique, rock ou pop... Au-delà des préférences que chacun peut avoir, nous souhaitions surtout tordre le cou à ces clichés et malmener les frontières érigées souvent de façon caricaturale entre les uns et les autres. 
J’avais aussi la volonté présomptueuse de clouer une fois pour toutes le bec à mes contradicteurs… mais ils peuvent encore exercer leur droit de réponse. 

Écrire est généralement un acte solitaire. Qu’est-ce qui vous a décidé de vous lancer dans une écriture à deux, dès votre premier ouvrage intitulé Protest Song, la chanson contestataire dans l’Amérique des sixties ?

Y.D. Un concours de circonstances. Charles et moi faisions partie d’un groupe informel d’amoureux de rock et un ami nous a un jour dit avoir rencontré une éditrice qui souhaitait publier un livre sur la chanson contestataire « écrit par des aficionados et pas des journalistes ». Comme on était en terrain pas mal connu et beaucoup aimé, chacun avec ses préférences musicales au cœur de la période, on a décidé de relever le défi à deux, en y prenant beaucoup de plaisir.

Est-ce que cette collaboration s’arrête à la phase de préparation, de recherches, ou concerne-t-elle également une rédaction commune ?

Y.D. Chacun lit et cherche de son côté mais nous partageons bien sûr le fruit de nos recherches. Nous établissons ensemble la structure du livre, puis chacun rédige ses propres chapitres, tout en laissant évidemment à l’autre le soin d’amender, proposer, corriger la partie de l’autre. La susceptibilité n’a pas de mise. Ça ne va pas toujours de soi mais c’est la clé, et le regard et l’exigence de l’autre permettent de bonifier notre travail…

Comment avez-vous pensé, élaboré la construction de Beatlestones qui prend appui sur quantité de documents, et se compose de dix-huit chapitres ?

Y.D. Le fil conducteur était d’explorer les parallélismes mais surtout les intersections dans l’itinéraire des deux groupes sous à peu près tous les angles possibles (le sexe, les drogues la religion, la musique, les paroles, la politique, leurs prestations scéniques, leurs guitares, les relations au sein de chacun des groupes ou entre eux, la comparaison entre les différents musiciens ou chanteurs) tout en faisant progressivement se dégager notre vainqueur dont le triomphe n’apparaît de façon irrémédiable  – et éclatante – qu’à la fin du livre.
Il était surtout important pour nous de prendre parti, de façon tendre ou narquoise, dans ce débat qui reste musical et finalement pacifique. 

Parfois, vous choisissez une date, un moment ou un lieu et à partir de là vous vous concentrez sur deux personnalités opposées, deux styles de vie ou de jeu musical...

Y.D. Nous nous sommes notamment intéressés aux moments de bascule où la vie de deux groupes comme les nôtres est marquée par le hasard, par ces coïncidences qui font que le destin semble plutôt choisir le bon côté. Paul rencontre John le 6 juillet 1957 au concert de la paroisse St Peter à Woolton auquel il s’est rendu parce qu’il pensait qu’il y aurait des filles... Mick adresse la parole à Keith en gare de Dartford le 25 octobre 1960 parce que ce dernier a des disques de blues sous les bras… Quelle serait aujourd´hui la physionomie du rock anglais des années soixante s’il avait plu le 6 juillet 1957 ou si Keith avait pris le train d’après, nul ne le sait. Mais rendons grâce à l’alignement des planètes rock pour avoir rendu possibles ces rencontres.
Il y a beaucoup de moments clés, de lieux cultes ou de témoins privilégiés évoqués dans le livre, mais c’est probablement autour de l’histoire des chansons que se cristallise le mieux la nature de leur relation, avec ses tensions et ses moments de communion aussi. Mais les chansons ne naissent pas hors-sol et les lieux sont fondamentaux. Malgré les détours importants par Liverpool, creuset des Beatles, qu’ils chanteront dans Penny Lane et Strawberry Fields Forever, par les États-Unis qui consacrent les deux groupes ou par l’Inde qui éveille les Fab Four à l’Orient, c’est surtout le Swinging London des années soixante qui est le théâtre le plus structurant de ces deux belles aventures collectives. Les Stones y deviennent les académiciens du blues et du rock, les Beatles y créent la pop la plus polyphonique, inventive et débridée de la décennie.     

Vous avez réussi à faire un récit qui peut être lu par tout le monde tout en étant précis, pointu, que ce soit sur une partition, une mélodie, ou par exemple une intro que vous découpez pour expliquer qu’un son a été inventé et qu’il est difficilement reproductible… Est-ce une volonté de s’adresser à la fois à des spécialistes et au grand public ?

Y.D. C´était un grand écart difficile à opérer. La controverse Beatles vs Rolling Stones est la plus marquante de l’histoire du rock mais devient de plus en plus, les années passant, un débat de niche et, disons-le, de « boomers » plus que de quadras... Le lectorat visé était donc en premier lieu les fans des deux groupes, ce qui nous a permis de faire l’économie du rappel de leurs biographies respectives, mais nous avons parfois pensé « aux autres » en prenant parfois soin de rappeler qui étaient quelques personnages clés ou d’expliciter certains moments évoqués dans le livre.  

Les Rolling Stones ont été créés à l’initiative de Brian Jones, mais Mick Jagger s’est imposé… Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Y.D. Alexis Korner, célèbre bluesman britannique, aurait dit à Brian Jones : « Prends-en un mais ne prends pas les deux » lorsque ce dernier venait de rencontrer Mick Jagger et Keith Richards. Jones n’a pas suivi les conseils de son aîné et les « Glimmer Twins » se sont vite imposés, par leur charisme, leur talent et leur ambition, face à un Jones qui était brillant musicien mais incapable de composer et qui s’est vite perdu dans la consommation effrénée de psychotropes… Puis, c’est incontestablement Jagger, chanteur hors pair doublé d’un businessman implacable, qui a été le moteur des Stones et l’artisan de leur longévité, particulièrement durant les longues années que Richards a passées dans les bras de Morphine. Mais les Stones ne seraient jamais devenus ce qu’ils sont sans les riffs de Richards.        

L’idée de groupe et de fraternité est plus forte chez les Beatles que chez les Rolling Stones…

Y.D. Les Beatles – « hydre à quatre têtes » selon certains – ont vécu une formidable histoire d’amitié fusionnelle pendant près de 10 ans. Un groupe dont chacun connaissait le nom des quatre membres, sans préséance ni chanteur attitré.  Leur rupture n’en a été que plus violente et amère et le fait qu’ils ne se soient jamais revus tous les quatre, ensemble, après leur séparation, est probablement l’illustration que leur aventure collective avait été trop belle et intense pour pouvoir être reprisée ou cicatrisée. Les Stones ne se sépareront jamais car ils n’ont jamais vraiment été « ensemble », ils sont davantage une communauté d’intérêts business qu’un groupe uni. Jones a été rapidement isolé – ni Mick ni Keith n’ont d’ailleurs assisté à son enterrement –, Bill Wyman et Charlie Watts ont toujours cultivé leur indépendance et les liens personnels qui les ont unis à Jagger et Richards, aussi anciens soient-ils, ont toujours été lâches. Paradoxalement, le groupe le plus uni a laissé ensuite s’exprimer, avec des bonheurs divers, des carrières solos souvent extraordinaires alors que les Stones, fruit d’un regroupement né de circonstances plus que de connivences, ne sont jamais parvenus à s´épanouir en solo.  

Adolescents, écoutiez-vous davantage les Beatles ou les Stones ? Est-ce que vos goûts ont évolué à force d’écoutes ?

Y.D. J’ai écouté beaucoup plus les Beatles, toujours aimé les Stones, mais ce que les Beatles ont réussi à produire en 7 ans d’enregistrements, a fortiori si on le compare aux soixante ans de production musicale des Stones, me conforte toujours dans mes préférences adolescentes…
Je découvre toujours de nouveaux sons, de nouvelles sources d’intérêt dans la musique des deux groupes. Je suis un éternel promeneur musical, avec encore des émerveillements de touriste.

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https://www.fondationlaposte.org/projet/yves-delmas-remporte-le-prix-des-postiers-ecrivains-2021