Pierre Allorant, agrégé d’histoire et docteur en droit, est professeur d’histoire du droit et des institutions, doyen de la faculté de droit d’Orléans, président du Comité d’histoire parlementaire et politique, président des Amis de Jean ZAY et président du CESER Centre-Val de Loire. Il travaille sur l’histoire du corps préfectoral, des ingénieurs des ponts-et-chaussées, de la société de législation comparée, de la décentralisation et des mémoires des guerres. Il a publié notamment Jean ZAY. Jeunesse de la République (Bouquins 2024, avec Olivier Loubes), Jean Moulin, le préfet de la Résistance (Calype), Léon Gambetta. Défendre la patrie et fonder la République (avec Walter Badier, Calype) et 1870, entre mémoires régionales et oubli national : se souvenir de la guerre franco-prussienne, avec Walter Badier et Jean Garrigues (PUR, 2019).
Walter Badier, spécialiste de l’histoire politique de la Troisième République, est maître de conférences à l’université d’Orléans et secrétaire général du Comité d’Histoire parlementaire et politique. En 2025, il a publié Léon Gambetta. Défendre la patrie, fonder la République, avec Pierre Allorant ( Calype) et co-dirigé Alexandre Ribot, une vie en politique (PUR).
Vous avez établi, présenté et annoté l’édition de la Correspondance de la famille Montalivet qui paraît ces jours-ci aux éditions Honoré Champion. Depuis quand ces documents sont-ils accessibles et qu’est-ce qui vous a décidé à les publier ?
Pierre Allorant : Nous recherchions des sources sur Georges Picot depuis plusieurs années, contactant des héritiers des familles Montalivet et de Villeneuve, en particulier dans le Berry et en Eure-et-Loir. La clé nous a été fournie par Jean-Noël Jeanneney grâce à son amitié avec Olivier Nora, fils de Léonne Georges-Picot, piste qui nous a menés jusqu’à sa tante Emelyne Georges-Picot dans le Val d’Oise. Dans la maison de famille, nous avons été très généreusement reçus par elle puis ses enfants qui ont mis à notre disposition l’ensemble des documents privés, de la bibliothèque et des correspondances. Au sein de ce véritable trésor archivistique, Walter Badier a détecté la formidable correspondance sur la longue durée du comte de Montalivet et de son gendre préféré Georges Picot, une intense complicité intellectuelle, affective et une convergence politique déterminante pour l’histoire institutionnelle et intellectuelle de la France : la conversion d’une partie des libéraux orléanistes en républicains conservateurs. C’est d’autant plus frappant que le comte de Montalivet est un des proches de Louis-Philippe et son exécuteur testamentaire. Nous sommes convenus de publier dans un premier temps leur correspondance, très vivante, durant le siège de Paris, début de ce moment clé des « dix décisives ».
Pouvez-vous nous présenter les protagonistes de cette correspondance ? Georges et Marthe Picot, le Comte et la comtesse de Montalivet, parents de Marthe… Cette famille a marqué l’histoire politique de la France du XIXe siècle…
Walter Badier : Les protagonistes de cette correspondance appartiennent à l'une des grandes familles du libéralisme français du XIXe siècle. Au centre se trouve le comte Camille de Montalivet (1801-1880), ancien ministre et proche conseiller de Louis-Philippe. Il accompagne l’évolution d’une partie des orléanistes vers la République parlementaire, qui conduira au compromis des lois constitutionnelles de 1875.
À ses côtés, la comtesse de Montalivet joue un rôle essentiel dans la vie familiale et la sociabilité du château de Lagrange dans le Cher. C’est dans ce cadre que grandit leur fille Marthe, qui épouse en 1865 Georges Picot (1838-1909), récemment nommé juge suppléant au tribunal de la Seine. Même s’il ne parvient pas à se faire élire à la Chambre des députés, Picot occupe une position d’influence au sein des réseaux libéraux jusqu’à sa mort en 1909, en tant que secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques et par son engagement dans de nombreuses sociétés savantes et associations philanthropiques.
Ces lettres écrites entre juillet 1870 et janvier 1871, pendant le siège de Paris par les armées prussiennes, évoquent les difficultés de la vie quotidienne, les enjeux politiques et aussi l’attachement du gendre pour son beau-père, leur connivence, leur affection mutuelle…
W. B. : Ces lettres constituent un témoignage précieux sur le siège de Paris. Elles évoquent les combats, les gardes, les nouvelles reçues des autres fronts, mais aussi les difficultés de la vie quotidienne et l'angoisse provoquée par l'absence de nouvelles des proches. Le principal sujet de préoccupation des épistoliers demeure le sort des enfants. Cette correspondance illustre la séparation des générations imposée par la guerre. La grossesse de Marthe rend cette situation encore plus éprouvante. Les lettres laissent également entrevoir, en arrière-plan, les réflexions politiques de Georges Picot. Il commente la situation militaire, l'attitude des Parisiens et les perspectives politiques après les deux événements que constituent la chute du Second Empire et la signature de l’armistice. Enfin, elles révèlent l'attachement profond de Georges Picot à son beau-père, le comte de Montalivet. Au fil des lettres transparaissent une complicité intellectuelle et une affection familiale qui donnent à cette correspondance une épaisseur humaine.
Dans les lettres, il y est souvent question des pigeons voyageurs car c’est la seule voie efficace de transport d'informations de la province vers Paris durant le siège. Ils seront d’ailleurs réutilisés pendant la Première Guerre mondiale…
Pierre Allorant : Effectivement, le siège de Paris interrompt durablement toute correspondance entre les Parisiens et leurs familles et entre les membres du gouvernement et de l’armée restés dans la capitale et la Délégation du gouvernement de la Défense nationale sortie en ballon et installée à Tours avec Léon Gambetta le 7 octobre 1870. Juste avant ce blocage des communications, mille cinq cents pigeons-voyageurs sont acheminés de Roubaix-Tourcoing, installés et nourris au bois de Boulogne et au Jardin d’acclimatation, exportés par 64 ballons aéronefs en province pour être utilisés d’abord pour le gouvernement puis dès le 4 novembre pour faciliter la correspondance privée entre les assiégés et leurs proches. Mais beaucoup de pigeons se perdent, sont désorientés par le mauvais temps, capturés par l’ennemi, ou arrivent à bon port, mais sans le message microfilm. Toutefois, la bonne nouvelle de la victoire de Coulmiers le 12 novembre est communiquée aux Parisiens par le pigeon Gambetta, qui redonne espoir aux assiégés. Léon Gambetta va jusqu’à menacer de la peine capitale tout chasseur de pigeon voyageur. Le rôle des pigeons voyageurs au cours du siège convainc Edgar Quinet après le conflit de proposer d’associer un pigeon voyageur aux armoiries de Paris.…
L’édition de cette correspondance comprend aussi des extraits du journal du Comte de Montalivet qui contextualise l’échange qui suit et de la copie du compte-rendu des événements de Reverseaux par Mme la Marquise de Gouvion Saint-Cyr… Les réponses de cette dernière aux questions qui lui sont posées sont impressionnantes et témoignent du rôle des femmes pendant la guerre et de leur héroïque dévouement…
P. A. : Ici encore, notre regard renouvelé sur la guerre de 1870 doit beaucoup au développement de l’histoire du genre depuis quelques décennies, et au renouveau historiographique de l’histoire des conflits, de la “brutalisation”, du rôle de la vie privée, familiale et conjugale.
Cette correspondance témoigne effectivement du rôle exceptionnel des femmes, de l’héroisme de la Marquise de Gouvion-Saint-Cyr à proximité immédiate des terrifiants combats de Châteaudun et de Loigny-la-Bataille. Face à l’envahisseur et à l’occupant, elle fait preuve d’un courage incroyable, et d’un dévouement aux blessés, de sa classe sociale (la grande noblesse) jusqu’aux « Turcos », qui lui vaut la vénération au sein de son “ambulance”, son hôpital de campagne, mais qui ruine durablement sa santé.
Par ailleurs, ses soeurs connaissent des sorts très différents, la norme étant l’éloignement de Paris des femmes et des enfants pour les protéger des crimes de guerre allemands, y compris du viol. Marthe constitue une exception en restant dans la capitale du fait de son état de grossesse avancée et de son refus de s’éloigner de son mari Georges Picot. Paradoxe, tous les deux ignorent la situation de grand danger que courent leurs enfants, les imaginant à l’abri chez leurs grands-parents Montalivet sur la Côte d’Azur, alors qu’ils sont à proximité immédiate de tragiques combats et de l’occupant.
Où le conflit franco-prussien trouve son origine ?
Walter Badier : La crise diplomatique de l’été 1870 naît de la question de la succession au trône d’Espagne, avec la candidature d’un prince Hohenzollern, parent du roi de Prusse. Bien que cette candidature soit rapidement retirée, la droite bonapartiste durcit le ton pour exiger des garanties. La publication de la dépêche d’Ems, remaniée par le chancelier Bismarck afin de provoquer la France et de favoriser l’unité des États allemands, pousse le chef du gouvernement français, Émile Ollivier, ancien républicain rallié à l’Empire libéral, à demander au Corps législatif le vote des crédits militaires. La plupart des leaders de l’opposition républicaine, menés par Gambetta et Ferry, votent ces crédits supplémentaires pour la guerre. Déclenché le 19 juillet 1870, le conflit commence par une série de défaites françaises en Alsace et en Moselle.
Lorsque Napoléon III déclare la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870, il est probablement loin d’en envisager toutes les répercussions qui se feront sentir jusqu’au milieu du XXe siècle... [la chute du Second Empire, la proclamation de la Troisième République, l’unité allemande, la Commune de Paris, la perte de l’Alsace-Lorraine, ainsi qu’un antagonisme franco-allemand qui pèsera sur les relations européennes jusqu’en 1945]
Pierre Allorant : Oui bien sûr, c’est le retour de “l’événement”, du surgissement de l’inattendu, l’imprévisible en histoire militaire et politique. Au moment du succès du plébiscite impérial de janvier 1870, la plupart des observateurs et des acteurs politiques, en France et à l’étranger, estiment que la dynastie bonapartiste est ancrée et consolidée et va évoluer vers une forme de monarchie constitutionnelle et parlementaire à l’anglaise. Or, rien ne se passe comme prévu, avec un effet boomerang du soutien de Napoléon III aux unités italienne et allemande. Comme souvent en France, le changement brutal de régime politique s’opère à la suite immédiate d’une débâcle militaire dont l’opinion rend le pouvoir en place responsable, le 4 septembre 1870 comme en juin 1940. La Troisième République est ainsi née et morte d’une défaite et de l’humiliation patriotique.
La Commune de Paris associe ce traumatisme national, ressenti très vivement par les Parisiens, au sentiment de trahison des élites militaires (la capitulation du maréchal Bazaine à Metz, l’absence d’offensive pour libérer Paris du siège prussien) et de défiance politique envers des provinciaux qui votent majoritairement en faveur des monarchistes aux élections du 8 février 1871 et entendent “décapitaliser Paris” au profit de Versailles, Blois ou Bourges. La perte de l’Alsace-Moselle redouble ce sentiment de trahison qui provoque la protestation et la démission des représentants alsaciens, de Victor Hugo et de Gambetta.
Dans la préface, vous parlez de « l’indifférence historiographique » dont a longtemps souffert la guerre franco-allemande de 1870…
P. A. : oui longtemps, à l’exception du centenaire de 1970 et bien sûr des nombreux témoignages immédiats des contemporains (d’abord chefs militaires puis politiques et enfin simples civils), la guerre de 1870 a peu intéressé l’historiographie française, uniquement polarisée sur l’épisode révolutionnaire pionnier et tragique de la Commune. Il a fallu attendre François Roth et Stéphane Audoin-Rouzeau pour susciter un regain d’intérêt pour ce conflit de masse, industriel, matrice des guerres du XXe siècle, à l’instar des guerres de Crimée et de Sécession tardivement revisitées, à l’aune du renouveau historiographique de la Grande Guerre au moment du centenaire et de la “grande collecte” des archives familiales. En un sens, le souvenir de 1870 a été recouvert par le traumatisme profond, dans chaque famille, des “poilus”, de “Ceux de 14” de Maurice Genevoix. Et pourtant, comme nous l’avons montré dans un précédent ouvrage et colloque, si la mémoire nationale a été défaillante, les souvenirs régionaux et associatifs n’ont jamais disparu, et pas uniquement sur les lieux des terribles combats, et internet ou encore le goût des reconstitutions ont même relancé ces traces mémorielles avec de nouveaux vecteurs.
Quelles sont les nouvelles perspectives que les récits de cette correspondance familiale apporte à l’histoire de France ?
P. A. : Cette publication s’inscrit dans un courant de valorisation des sources du for privé, puissamment encouragé par le centenaire de la Grande Guerre et alimenté par l’attention renforcée à l’histoire du corps, des sentiments et des sensations, de la famille et des couples, des enfants. Des publications complémentaires d’autres extraits de cette magnifique correspondance sont envisageables pour d’autres périodes décisives de l’établissement de la République en France par la conjonction des Républicains et des libéraux, convergence à la base de l’adoption des lois constitutionnelles de 1875.