Professeur émérite à l’Université Côte d’Azur, Alain Tassel est spécialiste du roman français du premier vingtième siècle. Ses publications portent notamment sur les oeuvres de Joseph Kessel, Henri Bosco, Roger Martin du Gard, Jacques de Lacretelle, Henry de Montherlant, Jules Romains, Joseph Peyré. Ses derniers travaux prennent pour objet, d’une part, les relations entre le roman et l’histoire et, d’autre part, la correspondance d’Henri Bosco..
Vous avez organisé des colloques sur Henri Bosco, publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages qui rassemblent ses correspondances ou réunissent des textes qui lui sont consacrés. Ses lettres adressées à Jean Grenier, que vous avez présentées et annotées, paraissent aujourd’hui aux Éditions de l’Université de Bruxelles. Qu’est-ce qui vous attire ou fascine dans l’œuvre de cet écrivain ?
Alain Tassel : Poète, romancier, épistolier, Henri Bosco est un humaniste nourri par une riche culture gréco-latine. Il a su créer un univers fictionnel envoûtant. Sensible aux forces telluriques, aux pouvoirs de l’eau (le Rhône notamment), des plantes et des bêtes (le sanglier, le renard, l’âne, le chien), il nous invite à interroger le monde qui nous entoure, à ne pas nous satisfaire des apparences matérielles. C’est ce questionnement qui m’a toujours passionné. Dans son univers le roman soulève une foule d’interrogations, notamment sur les courants qui relient la matière et l’âme. Je me réfèrerai à une citation extraite de son premier roman, Pierre Lampédouze (1924) : « Sachez […] que le monde est plus grand que vous ne croyez. Je mêle à ma religion le culte discret du Mystère. […] Il est l’unique Réalité. Le méconnaître, c’est ouvrir toute grande sur son âme la porte basse de la Mort ». La Provence de Bosco, celle du Luberon, est le lieu de rencontre du paganisme et du Christianisme. C’est cette passerelle entre ces deux formes de croyance qui m’a toujours intrigué et qui m’a toujours conduit à repérer les convergences, les ramifications qui se dessinent entre les cheminements religieux. On retrouve chez Bosco toutes les manifestations d’un mysticisme syncrétique.
Chez l’épistolier j’apprécie le souci de l’élégance stylistique, l’attention portée au choix des mots. La veine comique affleure dans de nombreuses missives sous la forme de l’humour, ou, plus fréquemment encore, de l’ironie. Redoutable satiriste, Bosco est passé maître dans l’art de décocher des flèches contre les importuns. Et, dans ses lettres les plus intimes l’émotion perce à travers le choix d’une image.
Henri Bosco fait la connaissance de Jean Grenier à Naples. Pouvez-vous nous rappeler dans quelles circonstances ?
A.T. Professeur agrégé de philosophie, Jean Grenier a été nommé à l’Institut français de Naples en septembre 1924. Il remplace à ce poste le philosophe Camille Schuwer qui avait fait rencontrer Silvia Fondra et Henri Bosco dans sa villa de Naples. Très vite Bosco et Grenier se sont liés d’amitié. Ces deux humanistes partageaient la même passion pour l’antiquité grecque et romaine et, tous les deux, étaient fortement attirées…par de fort jolies napolitaines. Jean Grenier s’éprit d’une jeune napolitaine comme Bosco. Mais ces deux idylles s’achevèrent rapidement au grand dam des deux professeurs.
« L’Amitié, chose profonde », écrit Henri Bosco à Jean Grenier (à propos des amis présents à l’enterrement de son père). Ces lettres rédigées entre 1925 et 1968 témoignent précisément d’une forte complicité, d’une longue amitié. Quelles sont « les deux grandes périodes » que l’on distingue dans ce corpus ?
A.T. : On peut distinguer une première période entre 1925 et 1929 : les deux amis partagent des soirées conviviales à Naples ; ils se retrouvent en France à Lourmarin (où Jean Grenier passera deux mois au château en qualité d’écrivain invité et où il se mariera) ou à Paris. Bosco a également rendu visite à Jean Grenier dans sa patrie de Saint-Brieuc. Grenier est le confident de Bosco : des échanges intimes sur leurs rencontres, sur leurs lectures, sur leurs amis napolitains. C’est pendant cette période que Bosco se confie sur les difficultés rédactionnelles qui accompagnent la publication d’Irénée, un roman nourri par sa relation passionnée et tumultueuse avec la belle Silvia Fondra, de seize ans sa cadette. Il accepte toutes les corrections que suggère le philosophe. C’est Jean Grenier qui, auprès du comité de lecture de Gallimard, soutiendra ce roman et en obtiendra la publication. De son côté, Bosco conseille également Grenier qui écrit sur les paysages méditerranéens.
À partir de l’automne 1930, Bosco, marié, s’installe au Maroc, à Rabat. Leurs échanges épistolaires s’ouvrent sur des considérations géopolitiques, sur la montée des périls, mais aussi sur leurs découvertes littéraires. Ainsi Grenier fait-il découvrir l’œuvre de Louis Guilloux à son ami absorbé par la création et la direction de la revue littéraire Aguedal. Désormais, les deux amis se penchent sur leurs œuvres respectives et sur les comptes rendus qu’ils envoient aux revues littéraires de l’époque. Ce sont alors des témoins du conflit mondial et des guerres d’indépendance : d’abord les émeutes au Maroc jusqu’à l’indépendance, puis les échos de la guerre d’Algérie. Enfin, les années 1960-1970 correspondent aux reconnaissances officielles et à la publication des œuvres majeures de Jean Grenier.
Est-ce que ces lettres mettent en lumière des aspects de la personnalité de Bosco qu’on ne connaissait pas ?
A.T. : Bosco appréciait beaucoup les belles jeunes femmes. Il s’en ouvre souvent à son ami. Une fois marié, il se montrera beaucoup, beaucoup plus discret sur ce sujet…Étonnant ! Prudent surtout ! Lorsqu’il est animé par un sentiment d’injustice (le fait d’avoir été repoussé par Silvia Fondra), Bosco sort ses griffes et peut se montrer très rude dans ses commentaires. Le personnage féminin central d’Irénée est très fortement inspiré par Silvia Fondra. Bosco a tourné en dérision sa versatilité comme sa superficialité. C’est une caricature féroce qui met en lumière l’intensité de sa déception et de son amertume. Dévoué et très généreux envers ses amis, Bosco aimait beaucoup recevoir, notamment à Rabat dans sa villa. C’est un écrivain hospitalier et chaleureux que l’on retrouve dans ses lettres. On connaissait cette facette de sa personnalité mais elle apparaît plus nettement que dans d’autres recueils de lettres.
Henri Bosco fait preuve de beaucoup d’humour dans ses lettres. Il a un regard moqueur sur la réalité, sur les autres et sur lui-même. Il joue avec les mots… Son écriture épistolaire est rythmée, drôle très souvent…
Par exemple, lettre du 18 avril 1927 « Très cher, À l’instant, je reçois votre lettre. Je réponds. Voilà : 1.‑.Peinture. / A). Il n’existe plus chez Schröder aucun tableau cubistomorphe. Tous détruits. Justement. Par conséquent rien à attendre. Nous posons ce principe comme un roc. Nous sommes contre Chagall, Picasso et autres Kokochkas. Absolument. Nous sommes pour Raphaël, Titien, Poussin, Klaude Lorrain, Henri Bosko. J’ai dit. Là‑dessus pas de transactions. »
A.T. : Bosco se plaît à inventer des mots, à créer des rapprochements sonores et graphiques, à jouer de la gradation comme de l’antithèse. Il sollicite de nombreuses images, comparaisons comme métaphores. Il n’est pas rare que ses lettres crépitent comme des feux d’artifice ! C’est l’inventivité du poète que l’on retrouve sous la plume de l’épistolier. Et quel talent de satiriste ! S’il élit une cible il se plaît à la cribler de ses traits les plus acérés !
La correspondance permet de suivre les réflexions d’Henri Bosco sur le métier de romancier, la matière narrative, « l’alliance de la poésie et du roman ». Il écrit à Jean Grenier en 1937 (Lettre n° 90) : « Je n’écris pas des romans. Je raconte des rêves. »...
A.T. : En effet, les deux amis échangent sur l’art romanesque. Bosco ne s’inscrit pas dans la lignée des romanciers réalistes-naturalistes soucieux de rendre compte des évolutions comme des fractures sociales. Pas d’intérêt non plus pour l’histoire ou pour l’actualité. Il revendique son « inactualité ». Il ne se reconnaît pas davantage dans la lignée des romanciers psychologues. Il s’inscrit dans une lignée spirituelle qui unit Maurice de Guérin à Péguy. Il écrit des récits pour explorer à partir des trois racines que forment le terroir, la famille et l’enfance les zones les plus cachées, les plus obscures de l’âme humaine.
Dans la lettre 64, Bosco écrit à Jean Grenier un mot destiné aux responsables de la NRF (donc à Jean Paulhan qui lui a demandé Quelles sont vos relations avec Charles ? [Maurras]) : « Tous les Méridionaux se tiennent. Bosco est en relation avec tous, aussi bien avec Brémond qu’avec Maurras. Bosco est avant tout un écrivain et surtout un poète. Pas politique pour un sou. »… Il est question aussi de Maurice Barrès dont il partage les valeurs dans les années 1920...
A.T. : C’est l’une des facettes de Bosco que l’on connaissait mal. Cette correspondance met en évidence l’attrait de Bosco pour Barrès et pour les valeurs défendues par les Maurrassiens dans les années 1920 : l’attachement au terroir, les racines géographiques et culturelles ; l’amour de la langue française, de son lexique, de sa musique ; la défense des traditions. N’oublions pas que Bosco a combattu dans l’armée d’Orient, qu’il a été blessé lors des combats. Il en a gardé une grande méfiance à l’endroit des hommes politiques et des diplomates. Une méfiance qui n’est pas sans rappeler celle de Jean Giraudoux.
Par ailleurs, il savait que Gaston Gallimard avait une prédilection pour les écrivains progressistes, de sensibilité radicale ou socialiste. Il ne voulait donc pas heurter son éditeur. Après la Seconde Guerre mondiale, Bosco a souvent souligné son absence d’appartenance à un courant politique.
Ses relations avec ses éditeurs est un sujet particulièrement intéressant. En 1940, Hyacinthe a été très mal distribué en raison de l'Occupation. De plus, Gallimard ne lui avait pas versé de droits d'auteur pendant plusieurs années. Bosco s’est mis en colère – il était quelque peu colérique quand il estimait être victime d'une injustice – et en 1945, il a quitté Gallimard pour les éditions Charlot. Cependant, il a rencontré la même difficulté à obtenir ses droits d'auteur et il s’est brouillé avec Charlot. Finalement, il est revenu chez Gallimard ! Ceci dit, Un Rameau de la nuit a d’abord été publié chez Flammarion en 1950, avant de revenir chez Gallimard.
À votre avis, est-ce que les ouvrages d’Henri Bosco suscitent l’intérêt des jeunes générations ? (D’ailleurs, L’enfant et la rivière a été adapté en bande dessinée par un jeune auteur, Xavier Coste, un album paru chez Sarbacane en 2019...).
A.T. : Il y a chez Bosco une sensibilité écologiste qui se manifeste par une connaissance précise des variétés de plantes, d’arbres et d’oiseaux, par un amour des bêtes (chiens, chats, âne), par le besoin de protéger les espèces végétales. Il connaît, redoute et affronte les accès de violence de la nature méditerranéenne (orages, tempêtes, inondation). On relira Malicroix à ce sujet. Il a notamment signé une pétition pour protéger la culture de l’olivier. Son œuvre est traversé par un amour de la nature luberonnaise. C’était un grand marcheur qui aimait contempler et méditer dans l’Atlas marocain comme dans les collines autour de Lourmarin. Le jeune public se retrouve dans les liens étroits que Bosco a su entretenir avec les animaux : Barboche en est un exemple ; mais également dans sa familiarité avec des animaux sauvages comme le renard dans Le Renard dans l’île.