Romans
Jessica Francis Kane, Fonseca. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mona de Pracontal. Jessica Francis Kane admire l’œuvre de Penelope Fitzgerald (1916-2000), qui publia son premier roman à soixante ans, et dont l’existence fut marquée par la précarité avant de connaître le succès. Dans un de ses essais, l’écrivaine britannique, qui aimait brouiller la frontière entre fiction et réalité, fait référence à un voyage à Fonseca au Mexique, entrepris des décennies plus tôt. À partir des éléments biographiques dont elle dispose, Jessica Francis Kane déroule un fil romanesque autour de cet épisode mexicain. En novembre 1952, Penelope Fitzgerald débarque dans le nord du Mexique, accompagné de son fils Valpy, âgé de six ans. Elle a répondu à l’intrigante invitation des Delaney, deux vieilles femmes qui tirent leur richesse des mines d’argent. Sans héritiers, ces dernières songent à un legs, motivées par les liens anciens qui unissent leurs deux familles. À trente-six ans, enceinte de son troisième enfant, inquiète pour l’avenir des siens et de la revue littéraire qu’elle dirige avec son mari, Penelope Fitzgerald espère beaucoup de ce séjour. Résider à Mirando, c’est pénétrer dans une troublante demeure, où règnent deux vieilles excentriques autoritaires, portées sur la boisson, entourées de nombreux invités. Les prétendants à l’héritage ne manquent pas, prêts à tout pour s’attirer les faveurs des deux fortunées maîtresses de maison. Loin de son quotidien londonien, l’écrivaine sonde ses tourments : la pauvreté qui guette sa famille, la fragilité financière de sa revue littéraire, l’alcoolisme de son mari, son désir ardent de se consacrer à l’écriture. Fonseca n’existe pas, c’est à Saltillo qu’a en fait séjourné Penelope Fitzgerald, ville où elle aurait pu rencontrer à la même période le peintre Edward Hopper et sa femme Jo. Une coïncidence géographique dont s’empare Jessica Francis Kane pour tisser une relation imaginaire entre eux et faire entendre les voix croisées de deux femmes créatrices. Les e-mails réels échangés avec deux des enfants de Penelope Fitzgerald, glissés au fil des pages, nourrissent le roman de détails sur sa personnalité et sur cette parenthèse mexicaine qu’elle n’évoquait jamais. Éd. La Table Ronde, 272 p., 22 €. Elisabeth Miso
Victoria Kaario, Mon œil. « Le strabisme a trait à l’oubli. À la nécessité d’oubli. Loucher, c’est prendre la tangente. Mais ce n’est pas lâche. C’est de la survie. » Bien qu’opérée des yeux à l’âge de onze ans, la narratrice de Mon oeil, double de l’autrice, souffre d’un strabisme intermittent qui se manifeste immanquablement en situation de stress, de joie ou de tristesse. Elle égrène ainsi quelques moments embarrassants puis explore l’impact de ce strabisme sur sa manière d’être au monde depuis l’enfance, d’envisager les êtres et les évènements déterminants de son existence. Ses réflexions sur les strabismes divergents de Rembrandt, de Léonard de Vinci, de Sartre, de Victorine Meurent, modèle de Manet, ou sur la myopie et les lunettes à épaisses montures de Duras interrogent le geste créatif, la clairvoyance de l’artiste, de l’écrivain. « Être en prise avec le réel, ouvrir les yeux sur le monde, c’est dangereux. » La narratrice tient à distance ses parents, leur violence et leurs paroles sans filtre, mais quand son père octogénaire lui avoue qu’il a tenté d’étrangler sa mère, elle doit prendre les choses en mains. Sa mère dépressive et alcoolique, la harcèle au téléphone, exige son aide mais se dérobe à toute prise en charge thérapeutique. Dans ce premier roman autobiographique, Victoria Kaario, met en place un habile jeu de regards, de langage, d’ajustements entre flou et clarté, pour revisiter son histoire familiale dysfonctionnelle. Entrelaçant des scènes du passé et des faits ancrés dans le présent, elle restitue le climat de tension avec lequel elle et sa sœur ont toujours dû composer. La grande force du récit est de ne pas s’appesantir, de s’appuyer sur la drôlerie, sur ce regard décalé, ce point de vue littéraire afin d’appréhender avec subtilité la réalité des violences intrafamiliales. Éd. Verdier, 128 p., 17,50 €. Elisabeth Miso
Récits
Lize Spit, Autobiographie de mon corps. Traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuelle Tardif. Fin 2021, la mère de Lize Spit annonce par mail, à ses quatre enfants, qu’elle est atteinte d’un cancer de l’œsophage incurable. La perspective de sa disparition pousse l’écrivaine à se rapprocher de cette mère, qui a toujours été une énigme pour elle. Toute son enfance et son adolescence, elle a été aux aguets, surveillant ses états dépressifs, son irritabilité, ses silences, ses soupirs, son addiction à l’alcool. Elle l’a observée s’anesthésier, se retrancher dans un monde embrumé qui n’était qu’à elle, pour supporter son quotidien de mère et d’épouse. Une tension permanente flottait dans la maison entre cette mère, « composée d’évitements et de rejets », et son père qui cherchait désespérément à l’atteindre en occupant tout l’espace. « Enfant, on devine tout de suite ce qu’il y a dans le silence de quelqu’un, on perçoit la tension, on s’en éloigne de tout son être. Comme les animaux se méfiant des feux d’artifice, je n’aimais pas trop être dans votre voisinage. » Grandir dans un environnement problématique laisse des traces sur les esprits et sur les corps. C’est sa mémoire corporelle que convoque Lize Spit pour se plonger dans son histoire familiale et renouer un dialogue avec sa mère. L’enquête intime, lucide et crue, qu’elle déploie sur son rapport à son propre corps depuis l’enfance, sur sa vulnérabilité, sur ses carences affectives, révèle les conséquences néfastes des non-dits familiaux. Face aux silences du passé, l’autrice flamande rappelle le mécanisme de survie qu’est pour elle l’écriture. « Écrire, c’est faire le globule blanc. Combattre les éléments nocifs en les encapsulant, enfermer dans le langage tout sentiment étranger ou incontrôlable, et l’éliminer progressivement. » Sa mère qui s’est longtemps imaginé ne compter pour rien ni pour personne, s’est ouverte avec la maladie, laissant filtrer quelques confidences, des signes d’une tendresse réprimée. Lize Spit, qui excelle à disséquer l’âme humaine et la complexité de ce qui nous façonne, signe un adieu vibrant à sa mère. Éd. Actes Sud, 384 p., 23 €. Elisabeth Miso
Charlotte Milandri, Vous, Madame. Le récit est bref – cent pages –, retenues, resserrées, puis enfin, lâchées, pour dire le secret tu et la douleur du traumatisme de l’enfance violentée. Jeanne, devenue adulte, entre par effraction dans la maison de son ancienne professeure de sport, morte récemment, qui doit être vidée. Elle revient trente ans en arrière, alors collégienne. Caresses, attouchements, prise d’otage, après les cours de sport dans les vestiaires, l’enfant ne comprend pas ce que l’adulte lui fait. Des images surgissent, des associations, des gestes, des objets, des odeurs remontent… Soudain au cœur du mal et de l’incompréhension enfouis, elle voit le traumatisme faire surface, comme une tentative pour revenir à l’endroit où quelque chose s’est brisé. Dans la maison de la morte, elle monte jusqu’à la chambre, pénètre dans son espace privé, ouvre les placards, cherche des traces. Là, dans l’armoire, des tee-shirts pliés, rangés, d’enfants. Elle reconnaît un tee-shirt à elle, volé sûrement dans son cartable après un cours. « Je regarde mon tee-shirt d'enfant dans son armoire d'adulte sur d'autres tee-shirts d'enfants. J'ai une preuve, alors c'est réel ». La maison devient cette sorte d’inconscient rendu visible, il contient tout l’intime de sa propriétaire : ce qui a été caché, rangé, conservé sous une apparence ordinaire. L’auteure se concentre sur les souvenirs, les sensations et les pensées de Jeanne. Elle appelle son ancienne professeure, Madame, lui parle, comme pour régler ses comptes, mettre de la distance, évoque la surprise, le trouble qui l’envahit à la vue des tee-shirts d’enfants dans l’armoire : ainsi, tout ça a bien existé, est vrai. Ou encore, d’autres enfants aussi, ont subi. L’avait-elle aimée le plus, elle ? Les phrases sont courtes, sans métaphores : il faut se presser de dire, mettre en mots, ne plus résister à la formulation, pour éviter que le traumatisme ne continue de produire ses effets. Éd. Arléa, 112 p., 15 €. Corinne Amar
Biographie
Raphaël Meltz, Derniers mots d’écrivains, Cinq silences. Ce sont les derniers moments de cinq grands écrivains : Franz Kafka (1883-1924), Virginia Woolf (1882-1941), Albertine Sarrazin (1937-1967), Georges Perec (1936-1982) et Roberto Bolaño (1953-2003). À travers leurs dernières années, l’auteur ne présente pas seulement cinq biographies : il cherche à comprendre ce qui les relie dans leurs romans, dans leur rapport à la création. Il analyse la manière dont chacun d’eux construit son œuvre, malgré les difficultés de son existence. Le silence n’est pas seulement l’absence de paroles ou d’écriture : il peut représenter la maladie, le suicide, le doute ou encore la fin de la vie. L’auteur propose une réflexion sur la littérature et sur la place de l’écrivain face au temps. Les cinq auteurs racontés prouvent que créer n’est pas tâche facile, mais que l’écriture peut devenir une forme de résistance. Kafka recherche un idéal littéraire, Virginia Woolf lutte contre la dépression et la tentation suicidaire, la jeune écrivaine de La Cavale et L’Astragale, Albertine Sarrazin, passée aussi par les tentatives de suicide, par les cambriolages, résiste à l’enfermement en prison par le journal, l’écriture : sept ans de prison lui inspireront deux romans. Perec, grand admirateur de l’auteur de La Métamorphose, joue avec la contrainte et la disparition, tandis que l’auteur chilien, Bolaño, habité par « l’orgueil, la rage et la violence », qui écrira un poème intitulé « Promenade dans la littérature » composé de 57 fragments, dont le premier et le dernier centrés sur la figure de Pérec, poursuit son travail acharné de poésie, puis de fiction, malgré toutes ses difficultés matérielles. Meltz ne présente pas ses héros comme des écrivains éloignés du monde, mais comme des êtres humains. Ils s’incarnent avec leurs fragilités, leurs interrogations, leurs espoirs, leur désespoir. Que reste-t-il d’un écrivain, lorsque sa voix s’est tue ? Tout cela. Éd. Bayard, 395 p., 23 €. Corinne Amar