Florilettres

Dernières parutions, édition novembre 2022. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition novembre 2022

édition novembre 2022
Dernières parutions

RÉCITS 

Sigrid Nunez, Sempre Susan. Souvenirs sur Sontag. Traduction de l’anglais (États-Unis) Ariane Bataille. « Aujourd’hui, il me semble que le fait d’avoir été celle qui étonnait les autres par sa force et sa résistance hors du commun, celle qui était trop vivante pour mourir, en dit long sur sa personnalité extraordinaire. » L’écrivaine Sigrid Nunez livre ses souvenirs de sa rencontre déterminante avec Susan Sontag. Au printemps 1976, elle se présente dans son lumineux et dépouillé penthouse new-yorkais. La célèbre intellectuelle américaine se remet alors, à quarante-trois ans, d’un cancer du sein et a besoin d’aide pour répondre au volumineux courrier entassé pendant sa maladie. La jeune femme lui a été recommandée par ses amis de la New York Review of Books.  À vingt-cinq ans, Sigrid Nunez, qui ambitionne d’écrire, mesure très vite la chance qui s’offre à elle de pénétrer dans l’intimité de celle qui s’est révélée comme un phare de la vie intellectuelle américaine, dès la parution de Notes on « Camp » en 1964. L’essayiste, romancière, féministe et militante politique, qui place l’intelligence au-dessus de tout, va être d’une influence considérable. « Elle voulait élever les esprits, raffiner les goûts, apprendre aux gens des choses qu’ils ne savaient pas (et que, dans certains cas, ils ne désiraient même  pas savoir, mais Susan pouvait les persuader qu’ils le devaient.) » Devenue la petite amie de David Rieff, le fils de Susan, Sigrid Nunez emménage un temps avec eux au 340 Riverside Drive et observe l’incroyable vitalité de cette femme, son obstination à vouer son existence à la lecture et à l’écriture. D’une curiosité insatiable, avide de savoir, de découvertes culturelles, de voyages, aimantée par la beauté physique ou dans l’art, par tout ce qui véhicule des idées et des émotions intenses, terriblement audacieuse, elle n’a de cesse de repousser les limites de la conscience. Sigrid, travaille à ses côtés dans sa chambre-bureau, se nourrit des échanges avec les nombreux visiteurs qui se succèdent dans l’appartement. Elle est aussi le témoin de sa relation passionnelle avec son fils, qu’elle a traité très tôt comme un adulte, estimant que l’enfance était une perte de temps. Susan Sontag ne cache rien à sa jeune amie, de sa dépendance affective, de ses échecs sentimentaux, de sa peur de la solitude. « Malgré ses passions, son appétit démesuré pour la beauté et le plaisir, son avidité notoire, le rythme effréné d’une vie dont on pouvait envier la richesse, Susan était profondément insatisfaite ; et son agitation n’était pas de celles que les voyages peuvent calmer. » Ce qui la peinait alors au plus haut point c’était d’être davantage reconnue pour ses essais, pour sa pensée critique que pour ses romans, alors qu’elle désirait plus que tout être perçue comme une véritable écrivaine. Éd. Globe, 160 p., 16,50 €. Élisabeth Miso

ROMANS

Couverture du livre La Paix des ruches

Alice Rivaz, La Paix des ruches. Préface de Mona Chollet. « Certaines présences, et surtout celle de mon mari, me coupent de mes propres racines, m’empêchent même de m’approcher de moi. » Jeanne Bornand, la narratrice suisse de ce roman, envisage de divorcer et consigne dans son journal sa profonde insatisfaction, son amer constat de la condition féminine. Alors que lui parviennent les atrocités de la guerre d’Espagne et que l’ombre d’un conflit mondial se profile, elle ausculte la révolte qui couve en elle. Sans enfant, elle travaille comme secrétaire à mi-temps et ne supporte plus sa vie de couple, l’attitude arrogante et dominatrice de son mari, leurs silences, les journées à jongler entre ses obligations professionnelles et les tâches ménagères non partagées. Avec lucidité et rage, elle pointe la nuisance du patriarcat, le déséquilibre entre les sexes et l’injustice qu’il engendre. Elle mesure le poids du regard masculin, la manière dont il influence le comportement des femmes, les cantonne au rôle de ménagère, de mère ou d’objet désirable. « Mais une femme ne peut rien tolérer de laid sur elle sans souffrir, sans se sentir diminuée, elle qui a toujours eu partie liée avec la beauté du monde. C’est une de ses cartes depuis la nuit des temps. Une  carte que l’homme lui a fait jouer, comme il lui a fait jouer celles du dévouement et du sacrifice. » Jeanne ne se sent vraiment elle-même, libre et en sécurité, que seule ou entourée d’autres femmes. Avec ses collègues de bureau ou une de ses amies intimes, elles confrontent leur perception de l’amour, du mariage et se confient leurs frustrations domestiques. Malgré ses griefs et ses désillusions, la narratrice veut croire qu’un rapprochement entre les sexes est encore possible, que les femmes ont le pouvoir de  renverser les règles qu’on leur impose et d’inventer un autre modèle relationnel. « Nous ne serions plus ce vase qui se fait vide pour mieux se remplir de ce qui est eux. Nous ne serions plus ces manieuses d’éponges sur le tableau noir de leurs fautes, nous ne serions plus ce chœur laudatif de servantes. » Avec La Paix des ruches, publié en 1947, deux ans avant Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, Alice Rivaz (1901-1998) signe un puissant plaidoyer féministe qui n’est pas passé inaperçu à l’époque. Farouchement attachée à son indépendance, l’écrivaine vaudoise a refusé le mariage et la maternité. Éd. Zoé, 144 p., 16 €. Élisabeth Miso

Couverture de Où es-tu monde admirable, dessins de personnages assis sur fond bleu

Sally Rooney, Où es-tu monde admirable ? Traduit de l’anglais (irlandais) par Laetitia Devaux. C’est un roman en forme de conversation épistolaire entre deux trentenaires Alice et Eileen qui se racontent leur quotidien et comment elles tentent de survivre à l’histoire du monde contemporain. La première, jeune romancière à succès, a quitté Dublin après une dépression pour s'installer dans un ancien presbytère isolé, à la campagne. Via une application de rencontres, elle fait la connaissance de Félix, qui habite la région, qui vivote comme manutentionnaire dans un entrepôt. Après une première rencontre ratée, ils commencent une relation amoureuse. Eileen, la meilleure amie d'Alice, est journaliste dans une publication littéraire. Affectée par sa séparation d'avec un homme avec qui elle a vécu pendant quelques années et qui l'a quittée, elle renoue avec Simon, un ami d'enfance avec qui elle a toujours eu une relation ambiguë. « Suite à mon mail sur le parfait inconnu, Félix, puisque tu me demandes si j’ai couché avec lui, la réponse est non, mais je ne pense pas que cette information t’éclairera. (…) Pour moi, quand on rencontre des gens, c’est normal de se les représenter d’un point de vue sexuel, sans nécessairement coucher avec eux (...) » Entre leur vie quotidienne avec l’un ou avec l’autre et des dialogues savoureux qui s’ensuivent, elles échangent des e-mails sur les sujets qui les préoccupent – l'amour, le désir, le sexe, Dieu, l'argent, l'amitié, l'horloge biologique, la politique… Réflexions vives sur le monde d’aujourd’hui, ses grandes espérances, ses grandes déceptions. Une grâce, et un génie aussi, puisque cette jeune auteure irlandaise s’est fait connaître avec son roman précédent, tout aussi doué, Normal People (2021). Éd L’Olivier, 385 p., 23,50 €. Corinne Amar

NOUVELLES

Couverture du livre un fils comme un autre, photo d'un adulte tenant un enfant d'un bras par le col

Eduardo Halfon, Un fils comme un autre. Traduction de l’espagnol (Guatemala) David Fauquemberg. Eduardo Halfon  poursuit l'exploration de son autobiographie familiale, y intégrant désormais ce que lui inspire la paternité, puisque les dix-huit nouvelles de ce recueil ont été écrites au cours des cinq premières années de la vie de son fils. Comme à son habitude, l’écrivain guatémaltèque tisse un subtil canevas où s’entrelacent les fils de la fiction, de souvenirs réels, du passé, du présent, de la tragédie, de la nostalgie ou de l’humour. Il raconte comment de retour au Guatemala à vingt-trois ans, après avoir grandi en Floride, un diplôme d’ingénieur en poche, il ne se sentait nulle part à sa place, étranger à ses véritables aspirations, avant de se tourner vers la littérature. « Ce n’était pas dû à un livre ou à un auteur en particulier, mais au concept même de fiction, au projet fondamental consistant à raconter des histoires, à cette idée que la littérature, d’une manière bien réelle, pouvait aussi être une planche de salut. Alors je me suis mis à lire. Je suis devenu un lecteur.» Puis de lecteur insatiable, il est devenu cet écrivain qui sonde, au détour d’une phrase, le mystérieux processus de l’écriture, des pensées et de « leur lutte pour se faire corporelles, pour se vêtir de mots. » De son hypocondrie et des manifestations physiques de ses angoisses, il tire de purs moments de grâce et d’autodérision, porteurs de révélations profondes. En témoigne, par exemple, le récit qu’il fait de ses allergies depuis la petite enfance, jusqu’à ce jour où les aiguilles et les questions d’un acupuncteur lui ont ouvert les yeux sur son désir de consacrer sa vie à la littérature. Il passe d’une époque, d’un pays à l’autre, des déplacements géographiques aux mouvements de la pensée, de l’histoire intime à l’histoire collective, de la douceur des jeux avec son petit garçon à la violence de la guerre civile guatémaltèque. Il contemple  le lac de son enfance, sur les rives duquel  se dressent dans sa mémoire la villa de son grand-père paternel et le fantôme de son oncle mort noyé à l’âge de cinq ans, mythe familial  au cœur du magnifique Deuils (2018). Eduardo Halfon convoque ses morts, ses deux grands-pères juifs, l’un libanais, l’autre polonais rescapé des camps, son ami de jeunesse qui s’est suicidé mais aussi tous ses éclairs de vie intense, de doute, de joie, de poésie que provoque la proximité de son enfant. Dans un vertige d’amour et d’inquiétude, il endosse à son tour le rôle de celui qui transmet, accompagne et élève. « Nos enfants tiennent notre cœur dans leurs petites mains d’enfants. Ils le serrent. Ils l’étirent. Ils le lancent en l’air et le regardent tomber dans l’herbe et le laissent là, par terre, tout palpitant. » Éd. La Table Ronde, Quai Voltaire, 208 p., 17,50 €. Élisabeth Miso

AUTOBIOGRAPHIES

Couverture du livre Le Fil de midi avec photo de l'auteur en noir et blanc

Goliarda Sapienza, Le fil de midi. Traduction de l'italien par Nathalie Castagné. En 1962, l’écrivaine Goliarda Sapienza a trente-huit ans. Sicilienne d’origine, comédienne qui a décidé de lâcher le théâtre pour l’écriture, en pleine crise conjugale, elle survit à une tentative de suicide. Dans une clinique de Rome, elle subit une cure d’électrochocs censée la guérir de sa dépression, mais elle en sort d'autant plus ravagée qu’elle a perdu la mémoire et ne se souvient plus de ses dix dernières années. Elle commence alors une psychanalyse conseillée par son compagnon, avec le jeune docteur Ignazio Majore qui doit l’aider à retrouver la mémoire, à désamorcer la folie qui l’habite. « Ne vous effrayez pas ainsi. Doucement, donc : votre mère a fait les valises et puis vous êtes parties. Vous ne vous souvenez pas d’un train ? », « Oh si, et maman a aussi pris des œufs durs pour le voyage et du pain et… Non, du café non. Il n’y avait pas grand-chose, et on ne trouvait pas de café : c’était la guerre. », « Bien, madame. Vous avez pris ce train et vous êtes arrivés à Rome, et puis ? », « Ah ! Oui, j’ai passé l’examen à l’Académie. J’ai été reçue tout de même. » Une thérapie qu'elle raconte comme une sorte de Journal où les séances seraient retranscrites par bribes, par dialogues, par images, par flashes, d’une étrangeté, d’une singularité crue, sans artifice, pour tenter d’apprivoiser le chemin sombre et tortueux béant devant elle, éclairer le désordre de son esprit et de ses phrases, leur fragilité tourmentée : remonter coûte que coûte le fil des années, se réconcilier avec elle, exorciser sa souffrance. Née en 1924, morte en 1996, comédienne chez Visconti, anarchiste, féministe, résistante, Goliarda Sapienza se fait connaître en France en 2005 par son chef-d'œuvre, découvert dix ans après sa mort, L'Art de la joie. Quatorze ans après sa première traduction, Nathalie Castagné, la traductrice officielle de Goliarda Sapienza propose une nouvelle version du Fil de midi. Éd. Le Tripode, 255 p., 18 €. Corinne Amar