FloriLettres

Dernières parutions, édition février 2026. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition février 2026

Dernières parutions

Romans

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Virginia Evans, La Correspondante. Traduction de l’anglais (États-Unis) de Leïla Colombier. Sybil Van Antwerp, divorcée, retraitée d’une brillante carrière dans le droit dans le Maryland, écrit des lettres et des emails à toutes sortes de destinataires. À ses proches, aux écrivains qu’elle estime, aux deux hommes qui la courtisent, au fils d’un ancien collègue juge dont elle est la confidente ou encore à un réfugié syrien ingénieur qu’elle souhaite aider professionnellement. Depuis que ses parents adoptifs lui ont remis, quand elle avait huit ans, la lettre de sa mère biologique, elle est obsédée par ce besoin de se connecter aux autres par l’écriture. Ça lui est plus aisé que de s’exprimer de vive voix. La maladie qui lui fait perdre la vue la terrifie, elle qui ne peut se passer de lire ni d’écrire. Au fil des missives, la septuagénaire, au premier abord très sûre d’elle et des principes qui structurent son existence, lève le voile sur ses failles, sur ses émotions et sur les fantômes qui la hantent. Brisée par la mort de son deuxième fils, enfant, elle s’est jetée à corps perdu dans le travail pour ne pas sombrer. Une certaine distance affective s’est alors instaurée avec ses enfants, son couple a explosé. « Il n’y a, je crois, que deux issues possibles au chagrin partagé : soit on s’accroche désespérément l’un à l’autre et on résiste de toutes nos forces, soit on baisse les bras, et aussitôt s’érige un mur trop haut pour être franchi. », confesse-t-elle à l’écrivaine Joan Didion, dont elle admire la justesse de pensée déployée dans L’Année de la pensée magique et dans Le Bleu de la nuit, livres consacrés à la perte de son mari et de sa fille. Véritable best-seller outre-Atlantique, traduit en treize langues, La Correspondante esquisse, avec profondeur et légèreté, le portrait d’une femme qui fait un bilan lucide de son existence, déterre des questionnements enfouis, pour enfin s’ouvrir aux autres. Avec ce premier roman épistolaire, Virginia Evans sonde la fragilité des liens humains et souligne l’importance des mots sur le cours de nos vies. Éd. La Table ronde, Quai Voltaire, 336 p., 22,50 €. Élisabeth Miso

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Laura Alcoba, Minuit à bord. Enquête romanesque. « Dès que j’avais appris son existence, il m’avait fascinée. Chaque nouveau détail de sa vie, tout ce que je découvrais à son propos agissait sur moi comme un aimant. » En résidence d’écriture, dans l’hôtel du Belvédère à Cerbère, Laura Alcoba met à plat tout ce qu’elle a collecté, depuis des années, sur Benjamin Fondane, poète, philosophe et essayiste, d’origine roumaine, mort à Auschwitz en 1944. C’est comme si ce palace des années 1930, aux allures de paquebot, qui accueillait les voyageurs en transit vers l’Espagne, laissé à l’abandon après la Seconde guerre mondiale, s’offrait à elle comme le lieu idéal où déplier l’histoire de ce brillant homme de lettres et de Tararira, son film perdu. Né Benjamin Wechsler, en Roumanie en 1898, il grandit dans une famille juive de commerçants et d’intellectuels, porté par l’amour indéfectible de ses parents et de ses deux soeurs. Arrivé à Paris en 1923, il fréquente un temps les Surréalistes avant de se rapprocher étroitement du philosophe russe Léon Chestov. Avec sa femme Geneviève et sa soeur Line, qui l’a rejoint en France, ils forment un trio inséparable. En 1929, il rencontre chez son ami Chestov, Victoria Ocampo qui l’invite à donner, la même année, à Buenos Aires, une série de conférences autour des films d’avant-garde qui l’électrisent. Il traverse à nouveau l’Atlantique en 1936, pour tourner, toujours grâce à Victoria Ocampo, un film au budget ambitieux. Tararira ne sortira jamais sur les écrans. Ne restent que des bribes de pellicule. « Ce qui nous est parvenu est tellement bref, tellement beau et fragile. », que Laura Alcoba a voulu enquêter sur cette incompréhensible disparition. Elle s’est plongée dans ses cahiers de notes, dans les livres, les poèmes, dans la correspondance de Fondane avec Victoria Ocampo, avec Line et Geneviève. Elle a réécouté les interviews, réalisées en 2017 à Paris et à Buenos Aires, de personnes susceptibles de l’aider à élucider cette énigme cinématographique. Entre passé et présent, entre la France et l’Argentine, entre bâtiment Art déco d’inspiration maritime et paquebot sur l’Atlantique, Laura Alcoba traque les mystérieux fils qui la relient à l’auteur du Mal des fantômes. Éd. Gallimard, 210 p., 20 €. Élisabeth Miso

Récits

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Chico Buarque, Un gamin à Rome. Traduction du brésilien de Mathieu Dosse. En 1953, l’historien et critique littéraire Sérgio Buarque de Holanda quitte, avec sa femme et leurs sept enfants, São Paulo pour Rome où il doit occuper un poste d’enseignant universitaire jusqu’en 1955. Son fils, le célèbre musicien et écrivain Chico Buarque, raconte ici ses souvenirs d’enfance dans la capitale italienne. Bien des choses peuvent sembler déconcertantes à un petit garçon de neuf ans qui se familiarise avec un pays inconnu dont il ne maîtrise pas la langue. La plus surprenante, à ses yeux, c’est l’absence de personnes noires. Dans ce nouveau décor, il a conscience d’être perçu comme un étranger et cherche à se fondre parmi les autres. « […] comme il n’y avait jamais non plus la moindre allusion au Brésil dans les pages intérieures des journaux italiens, je m’étais résigné à être vu comme un natif d’un pays insignifiant, parlant une langue moribonde, lointaine cousine d’un dialecte génois. » Il fréquente une école américaine et devine ce qui le sépare des autres élèves qui arrivent et repartent dans d’élégantes voitures. L’italien, il l’apprend dans la rue, dans les scènes qu’il saisit en sillonnant la Ville éternelle sur son vélo nickelé, dans les journaux et avec Amadeo, le fils de l’épicier avec qui il joue au football. Chico Buarque se remémore les craintes et les enthousiasmes qui l’occupaient alors : sa peur du Pape Pie XII, les poèmes qu’il écrivait à Sandrene, qui avait pour lui le visage de Leslie Caron dans Lili, sa fascination pour le papier peint-planisphère de la chambre qu’il partageait avec ses deux frères, ses premiers émois érotiques en espionnant la professeure d’italien de son père ou en dansant avec l’actrice Alida Valli, la mère d’un de ses camarades de classe. L’auteur-compositeur-interprète de Essa Moça Tá Diferente entremêle, dans son récit, images du passé et impressions récentes sur les lieux qui ont abrité cette période de son enfance. Lui qui avait renoncé à l’époque à tenir un journal de son quotidien romain a trouvé le ton délicieux sur lequel faire résonner en lui cette expérience culturelle et linguistique qui a aiguisé sa curiosité intellectuelle et sa sensibilité. Éd. Métailié, 160 p., 18 €. Élisabeth Miso

Autobiographies

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Marianne Jaeglé, L’ami du Prince. C’est une très longue lettre que le philosophe stoïcien Sénèque écrit à son ami Lucilius, où il met en scène, en un récit historique et dramatique, les dernières heures de sa vie. Ancien précepteur et conseiller de Néron, il est accusé d’avoir participé à un complot contre l’empereur. La sentence tombe : il doit mourir, et lui-même se donner la mort. Il s’enferme alors, dans sa bibliothèque pour réfléchir. « Le seul bruit qui me parvient est celui de la plume qui crisse doucement sur le parchemin. Combien j’ai aimé être de ce monde, Lucilius… Je m’interromps, le temps d’un coup d’oeil jeté dans le jardin : non, je n’ai pas rêvé. Les soldats sont bien là, postés alentour, exigeant ma mort. » Plusieurs années durant, il fut « l’ami du prince », le conseiller intime du jeune Néron – autrement dit, celui qui se tient au plus près du pouvoir, dans une position qu’il savait aussi prestigieuse que périlleuse. Lui qui avait tenté de guider son élève vers un règne modéré et juste, qui avait été écouté dans les premières années du règne de Néron espérait infléchir le pouvoir. Mais à mesure que l’empereur s’enfonce dans la violence et la démesure, l’illusion d’une influence bénéfique s’effrite. Soupçonneux, violent, imprévisible, Néron s’éloigne peu à peu des principes stoïciens. Lorsqu’éclate la conjuration de Pison, l’empereur voit des ennemis partout. Même son ancien maître ne lui inspire plus confiance. L’ordre de suicide est à la fois un acte politique et une trahison intime : l’ami devient suspect. Comment rester fidèle à une philosophie de la maîtrise de soi, du détachement et de la vertu, lorsqu’on évolue dans l’entourage d’un souverain imprévisible et bientôt tyrannique ? Le roman restitue la complexité morale de Sénèque. Son retrait progressif puis sa chute apparaissent comme les étapes d’un itinéraire tragique et surtout, d’une impuissance à changer le cours de l’Histoire. Éd. Folio Gallimard, 305 p., 8,60 €. Corinne Amar

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Mathieu Simonet, Le grain de beauté. L’auteur raconte les quinze ans de vie commune avec Benoît, l’homme qu’il a épousé peu après l’adoption de la loi sur le mariage pour tous en France. La mort de Benoît, due à un cancer issu d’un grain de beauté, constitue le point de départ d’un travail de deuil, de retour sur soi, d’écriture intense. À commencer par les premières années, puis leur mariage, l’époque miraculeuse d’amour, d’harmonie, de complicité. « Cet âge d’or de notre relation s’est fissuré en mai 2017, quelques jours avant nos anniversaires respectifs. Il allait bientôt avoir quarante-quatre ans. » Avec la maladie, puis la mort, l’absence, la souffrance, l’auteur décide de se confronter à ses souvenirs pour essayer de comprendre l’homme qu’il aimait – pudique, discret, amoureux –, de revisiter leur histoire et même, de restituer la part manquante dans l’histoire de Benoît : explorer les « zones d’ombre de sa vie ». Il cherche à retrouver ses amis d’enfance, le premier amant, découvrir son journal intime, telle une façon à lui de continuer à faire exister une vie. Il tente d’autres rencontres, pour se sentir vivant, désirable, désirant, à nouveau. Mathieu Simonet mêle émotion et réflexions sur sa découverte du Benoît intime, ses rencontres avec d’autres endeuillés, le choix du cimetière et les funérailles, les transformations de sa propre vie — déménagement, changements, possibilité d’honorer l’être aimé tout en continuant à vivre. Le roman s’appuie sur les relations humaines, analyse l’identité du couple et ce qui constitue réellement une vie à deux. Il dit le deuil et la manière personnelle de le vivre, la mémoire et le souvenir, la reconstruction de soi après une perte profonde, la façon dont l’amour continue d’habiter la vie des vivants. Éd. Philippe Rey, 352 p., 22 €. Corinne Amar