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Nathalie Sarraute, Lettres d’Amérique. Par Gaëlle Obiégly

édition été 2017

édition été 2017
Articles critiques

Écrivain majeur du XXe siècle, Nathalie Sarraute a connu le succès tardivement. Ces lettres-là témoignent de l’effet que lui fait cette reconnaissance soudaine, comment elle l’accueille. Invitée à donner des conférences aux États-Unis, elle y est reçue en véritable star littéraire. Cette expérience nouvelle se trouve relatée dans les lettres qu’elle adresse à Raymond Sarraute, son mari qui est resté en France. Ce sont des rapports à la fois détaillés et succincts, qu’elle-même qualifie de roman-fleuve avec ironie. Elle signe Fox. Et son mari, elle l’appelle son Chien Loup. La romancière donne à voir un aspect surprenant de sa personnalité, du moins pour ceux qui se sont jusqu’alors contentés de ses œuvres. Mais peut-être aussi pour l’époux, puisqu’il lui fait remarquer sa mégalomanie.

Lui est resté en France pour des raisons qui tiennent à son emploi du temps et à des contraintes financières. À maintes reprises Nathalie Sarraute l’enjoint à venir la rejoindre et pour le convaincre des bienfaits d’un tel voyage elle en minimise les frais et en valorise les bénéfices. « Idiot que tu viennes. Idiot d’économiser, pour quel avenir ? » Elle parle de « l’enrichisse-ment fabuleux » que représenteraient 15 jours dans ce pays abondant en musées. Elle lui fait part de ses visites, en marge des réceptions et mondanités qui occupent l’essentiel de sa tour-née de conférences. Le vendredi 7 février 1964, à l’aube, elle expose dans la même lettre son éblouissement face aux œuvres de la collection Frick, et particulièrement celles de Rembrandt, Bellini, Vermeer, et le charme qu’exerce sur elle le quartier de Washington Square. Le ton, la brièveté, l’enthousiasme ne diffèrent pas de ceux d’un guide touristique, au fond. Alors, qu’est-ce qui fait la particularité de ces lettres d’Amérique ? Une sorte de fièvre parcourt ces écrits rapides, en style télégraphique par moment, à la fois laconiques et touffus. Le ton général est enfantin. Cela étonne, compte-tenu de la maturité de la romancière.Elle fait état de son programme, peut-être moins pour tenir son mari au courant des multiples déplacements qui attendent la romancière que pour lui montrer qu’elle aura besoin de vacances. Pas seulement pour se reposer puis-qu’elle ne ressent pas de fatigue, mais plutôt pour partager sa visite enthousiaste en compagnie de son mari. L’intérêt qui lui est porté par les étudiants américains la soulève. Et ce rythme trépident a pour Nathalie Sarraute plus de vertus que d’inconvénients. L’anxiété, les doutes qui ont pu être les siens s’effacent dans ce temps de consécration académique. Elle aime aussi la simplicité des habitants du pays chez lesquels elle retrouve la « tendresse, générosité spontanée, candeurs » des Russes.

Née en Russie, elle a quitté ce pays avant la Révolution. Elle y a cependant gardé des con-tacts puisque une partie de sa famille y vit et que la langue de l’Union soviétique est aussi la première langue de l’auteur d’Enfance. Elle parle aussi remarquablement l’anglais, ayant d’abord étudié à Oxford. Durant son voyage, elle prononce ses nombreuses conférences en anglais. Elle dit d’ailleurs dans une des lettres qu’on l’a félicitée pour sa maîtrise de cette langue qu’elle pratique aussi dans les conversations.

Dans ses lettres, son attention se porte aussi bien sur les aspects prestigieux que triviaux de son voyage en Amérique. Et qu’en est-il de la création littéraire ? Qu’en dit-elle ? Que perçoit-on de la personnalité de l’écrivain ? Les conversations y sont-elles transcrites, narrées, qu’en retient-elle ? Quelles anecdotes raconte-t-elle ? Aucune des lettres ne s’appesantie sur aucun sujet mais elles livrent impressions et jugements concernant l’accueil qui lui est fait, comme à une reine, son ennui parfois, son émerveillement. Le ton enthousiaste n’en est pas moins sarcastique. Sarraute distingue les ovations. Il y en a qui émanent d’un public « bébête » et il y a les laudateurs pertinents. Elle-même fait un éloge quasi constant de l’Amérique qu’elle découvre et qu’elle aimerait partager avec Raymond Sarraute. Elle lui en donne un aperçu, au fil de ses déplacements. Ainsi de San Francisco dit-elle que c’est d’une beauté parfaite, « impression d’avoir séjourné au paradis. » Son destinataire est donc alléché par toutes sortes de descriptions nerveuses. L’écrivain l’encourage à venir la rejoindre dès la fin de ses conférences. Mais les choses partent mal puisque Raymond Sarraute se voit refusé le visa. Ce qui trouve sa justification dans son passé à la Libération où il a aidé des déportés par le biais d’une association. Celle-ci dépendant du Parti communiste, les États-Unis ont fait obstacle à l’entrée de Raymond Sarraute sur leur territoire comme à tout membre ou ancien membre d’une organisation communiste.

La politique occupe peu de place dans les propos de Nathalie Sarraute qui, pourtant, se trouve, au beau milieu des années 1960, dans une Amérique en tension. Ce sont surtout les mœurs dans leurs détails qui retiennent son attention. Elle remarque l’utilisation intensive du téléphone, observe que les hommes portent du gris ou du bleu-marine pour sortir et à son époux qui devrait la rejoindre elle enjoint de prendre ses chaussures noires. « Tous les hommes ne portent que ça ». S’agit-il de se fondre dans la masse ou d’adopter un style de vie dont, manifestement, Sarraute est tombée amoureuse ? Elle montre un intérêt complet pour les États-Unis, est en belle forme, sans anxiété et toujours transportée par ce qui l’environne. Certes, il n’est pas question de politique et l’écrivain avoue d’ailleurs ne pas savoir comment s’exprimer sur ces sujets, néanmoins une des lettres témoigne d’un rapport personnel à ceux-ci. Il s’agit d’une conversation avec une femme blanche, cela se passe à la Nouvel-le-Orléans. Sans la commenter aucunement, Nathalie Sarraute laisse toutefois entendre l’incongruité de cette conversation banale où son interlocutrice s’exprime à propos des noirs avec un racisme manifeste. Ce que la transcription souligne.

Si l’excellente introduction d’Olivier Wagner se porte particulièrement sur la figure intellectuelle de premier plan qu’est Nathalie Sarraute, la correspondance se démarque de l’œuvre et de la réputation de l’auteur de L’ère du soupçon. On l‘a dit, il s’agit de notes brèves qui nous fournissent les détails d’une consécration tardive et soudaine. Alors qu’elle occupait jus-qu’alors une place marginale dans le domaine littéraire, à soixante-trois ans Nathalie Sarraute découvre la notoriété. Cette situation nouvelle est concomitante d’un long séjour en Amérique avec laquelle l’écrivain fait connaissance. L’étonnement, voire la stupeur, donnent sa tonalité à cette correspondance que l’on peut lire comme un récit. Mais un récit qui se tient vraiment à l’écart de son œuvre tissée avec une patience en opposition avec la rapidité, la forme brouillonne de ces comptes rendus quotidiens. À l’intérieur du gigantesque pays, elle se déplace beaucoup. Chaque arrivée dans une ville donne lieu à une énumération précipitée qui installe le décor de scènes de gloire ayant pour centre Sarraute et sa passion, à savoir la littérature.