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Montesquieu Œuvres complètes. 20. Correspondance, III. Par Gaëlle Obiégly

édition avril 2021

édition avril 2021
Articles critiques

C’est une lecture particulièrement exigeante. Pour un lecteur simple le français écrit dans ces lettres est très compliqué à appréhender. Le français de nombre de lettres de cette correspondance paraît une langue étrangère. On en comprend les rudiments et peu à peu on se familiarise avec les tournures et l’orthographe du XVIIe siècle. D’où une sensation désagréable, de prime abord, récompensée tout de même par l’effort. Car on finit par aimer déchiffrer ces lettres écrites dans un français variable, tant dans les expressions, l’orthographe, la syntaxe. C’est donc moins le ton qui différencie les correspondants ici que leur aisance à formuler leur propos. Pour le lecteur d’aujourd’hui, non spécialiste de Montesquieu, cet ouvrage aura surtout pour intérêt de nous mettre en rapport avec une langue française étrange, voire étrangère aux francophones actuels.

Il s’agit du tome XX des œuvres complètes de Montesquieu. C’est le troisième volume de sa correspondance. Cette édition s’adresse à un lectorat déjà en possession des volumes précédents comme le montre le fréquent renvoi de notes vers des lettres et des commentaires publiés dans d’autres tomes de la correspondance. Les notes sont nombreuses, elles sont même pléthoriques. Nous exprimons ici le point de vue d’une lectrice qui fait connaissance avec Montesquieu. Alors que pour des connaisseurs, cet excès de notes permet assurément une étude approfondie.

Les sujets abordés par cette correspondance nécessitent sans aucun doute cette annotation enrichie. Si la méthode d’édition est la même que dans le volume précédent, publié il y a 6 ans, il fallait accompagner les lettres de plus d’explications. Cela tient à la période couverte. En juin 1747, au début de l’ouvrage, Montesquieu vient d’envoyer le manuscrit de L’Esprit des lois à Genève en vue de son impression. À la fin, en 1750, le livre doit affronter la congrégation de l’Index. Cette institution de l’Église catholique romaine examinait les livres et émettait un avis. Elle défendait absolument la lecture de certains  des ouvrages, du moins jusqu’à ce qu’ils aient été corrigés. Ce fragment de la correspondance du philosophe accompagne la publication de son ouvrage dans toutes ses étapes, y compris le déchaînement contre lui de la congrégation de l’Index. Lire cette correspondance permet aussi de suivre le processus d’édition à une époque où les éditeurs n’existaient pas encore. Qui sont alors les acteurs de la chaîne du livre ? Cet ouvrage est également l’occasion de le découvrir.

Ce qui domine cet ensemble de lettres tient au livre L’Esprit des lois et notamment aux inquiétudes que suscite cette publication. En juillet 1747, il s’adresse à l’abbé Guasco, pressenti pour la traduction italienne. Il lui dit qu’il a retranché un chapitre du livre, sur le Stathouderat. Et s’il a trouvé à propos d’agir ainsi, c’est parce qu’il craint qu’il soit mal reçu en France. L’auteur veut « éviter toute occasion de chicane ». Le Stathouderat était une fonction politique et militaire dans les anciens Pays-Bas. La correspondance est souvent allusive. Les notes sont donc indispensables pour comprendre les propos de Montesquieu et de tous les protagonistes de ce volume. Malgré cet appareillage, suivre les discussions s’avère parfois difficile. Il nous faut donc nous impliquer, rechercher, circuler dans l’ouvrage et cette lecture active à laquelle nous sommes forcés devient très stimulante.  
À certains moments, c’est la syntaxe ou l’orthographe erratique de certaines correspondantes, l’absence de ponctuation, qui nous font une lecture pénible ; c’est-à-dire lente et chaotique. Pourtant, l’ensemble est vivant. Il agit comme L’Esprit des lois sur certains de ses lecteurs, selon le témoignage de l’un d’eux.

Ainsi, une des belles réactions à L’Esprit des lois provient d’un auto-proclamé « citoyen obscur » : le comte de Forcalquier. Au mois de mars 1749, il adresse à Montesquieu une lettre où il vante de son ouvrage les vertus médicinales. Tout d’abord, il lui explique pourquoi il a mis si longtemps à lui exprimer son admiration. Il justifie ce délai par un calendrier, selon lui, à respecter pour faire connaître son opinion sur un livre. Comme une règle qu’il s’impose : « les compliments de ceux qui vous aiment ne doivent arriver qu’après ceux de ceux qui vous envient ». Puis, ces justifications exposées, il donne la vraie raison de son tardif éloge. On découvre alors qu’il s’agit moins d’une démarche que d’un cas de force majeure. Il a été gravement malade. C’est dans un état d’agonie, aussi bien de l’âme que du corps, qu’il a entrepris la lecture de l’ouvrage de Montesquieu. Et grâce au plaisir que celui-ci lui a procuré à penser, il a commencé à se sentir mieux. Et même, il a retrouvé toutes ses facultés intellectuelles à mesure qu’il lisait ce livre qui « nécessite de trouver en soi-même des idées ». Le plaisir de cette lecture a suspendu toutes ses douleurs physiques. Forcalquier parle de miracle. Il en a parlé à un de ses amis, Vernage, médecin de grande réputation. Celui-ci lui a ordonné de lire un livre pareil tous les trois mois. Ce traitement lui garantirait une longue vie. Qu’un livre puisse être un remède, c’est un éloge qui a sans doute plu à Montesquieu qui portait un intérêt certain à sa santé. À l’été 1749, l’auteur de L’Esprit des lois en recueillera les lauriers. D’autres lecteurs lui font part de leur admiration. Le livre est lu et relu, même étudié et bénéficie déjà d’une grande considération. Un fanal pour les princes ou chefs de républiques, selon le marquis Solar de Breille. Cerati, de Rome, écrit à Montesquieu à propos de l’ouvrage que ce sera toujours « le plus beau projet du monde d’avoir tenté avec une noble hardiesse de sauver les débris du genre humain des ravages de la puissance arbitraire ». On comprend l’enthousiasme des lecteurs en compagnie de ce texte apte à changer la vie. Cela ne va pas sans risque.

Dans les années suivantes Montesquieu est occupé sur plusieurs fronts. Contre les jansénistes, il lui faut bâtir la Défense de L’Esprit des lois. Et affronter la mise à l’Index à Rome et la censure de la Sorbonne. Le 22 juillet, il se vante à Venuti d’une lettre où Nivernais se répand en éloge sur L’Esprit des lois. Mais la réception du livre ne tardera pas à prendre une autre tournure. En février 1750, La Défense de L’Esprit des lois offre à Montesquieu l’unique réponse publique à ses critiques. La correspondance de ce volume couvre la période où s’élabore ce texte. On peut lire cet ouvrage comme un commentaire, comme le sous-texte, de La défense de L’Esprit des lois. C’est l’ambition d’œuvres complètes, en général, que de pousser à étudier tout ce qui peut approfondir la connaissance d’un auteur et de son œuvre. On trouve ici deux cent neuf lettres et vingt-cinq annexes qui seront d’une grande utilité pour savoir plus et mieux ce qui concerne l’accueil de l’ouvrage.