Florilettres

Je t’écris du Japon • Histoire de la carte postale japonaise colorisée. Par Corinne Amar

édition octobre 2020

édition octobre 2020
Articles critiques

« (...) Si la silhouette du mont Fuji était visible de Tokyo par temps clair, la montagne sacrée dominait alors tout le paysage. Beaucoup d’étrangers l’avaient déjà aperçue à leur arrivée puisque celle-ci se faisait invariablement par la mer. Avant même de pouvoir distinguer le port de Yokohama, les passagers des steamers étaient subjugués par la beauté du cône enneigé du Fuji-san qui grandissait petit à petit sur l’horizon.
Si le Fuji est impressionnant pour les étrangers qui le découvrent, il laisse un sentiment immuable aux Japonais. »

Dans le livre, une légende et une illustration accompagnent ce chapitre consacré au mont Fuji, Le Fuji vu de Shizuura, qui nous le montrent photographié depuis la rive ou la mer, un ensemble de couleurs aux tons pastel, de la végétation ici et là, une jetée dans la mer, deux barques qui traversent et lui, dressé, loin, tout au fond et majestueux du haut de ses 3776 mètres, avec sa collerette de neige et de mystère. Sans autre légende, le texte nous rappelle combien le Fuji-Yama – qui eut aux IXe, Xe, XIe siècles de fortes périodes d’activité puis, s’endormit trois siècles durant avant de se réveiller et d’entrer en éruption en 1707 – est un symbole puissant du Japon, montagne sacrée qui domine de très haut les villes alentours, lieu de pèlerinage privilégié des Japonais, source d’inspiration, si souvent représenté par les peintres sur les estampes et par un nombre considérable de marques de savons, de pellicules, de timbres-poste ou encore, de billets de banque…
C’est une édition délicate en couleurs et en images d’autrefois, un grand format beau livre de 310 pages et découpé en une quarantaine de chapitres volontiers didactiques : au milieu de l’ouvrage, après une familiarisation progressive avec l’histoire de la carte postale apparue au Japon pour la première fois en 1873, un chapitre incontournable est consacré au Mont Fuji.
À la fois, précis d’histoire et de civilisation japonaises, voyage géographique et culturel à travers le Japon – ses ports, ses villes phares ; Kanagawa, Yokohama, Tokyo, Osaka, Nikko, Kamakura (devenue capitale du Japon, sous le premier shogun en 1192), ses villages – c’est aussi un recueil de Choses vues, de rencontres autour des us et coutumes japonais, de propos d’écrivains voyageurs connus ou moins connus ; c’est surtout une prodigieuse édition illustrée de cartes postales qui datent des ères Meiji (1868-1912) et Taisho (1912-1926), collection unique de deux auteurs, Jacky Quétard et Sanae Kushibiki – le premier, natif d’Orléans, la seconde, originaire de l’île de Hokkaido au Japon, et l’un et l’autre, collectionneurs hors pairs, férus de Japon et de peinture – peintres par ailleurs – qui font parler ces documents d'époque combien fascinants pour des voyageurs occidentaux. Ils nous donnent à voir, depuis le système postal au Japon sous le régime des Tokugawa (1603) aux éditeurs de cartes, en passant par les techniques de fabrication, une histoire de la carte postale japonaise colorisée.
Page 11 : une fine illustration en noir et blanc, à l’encre, intitulée Tayoriya, postier de ville, vers 1850, nous montre un jeune homme en tenue de postier. « Il apparaît là, prêt à la course, chaussé de ses sandales de paille tressée (waraji), et pans du kimono relevés. Il transporte la boîte à courrier marquée au nom de sa compagnie. Devant lui, fixée sur le manche, une raquette (hagoïta) est ornée d’une tête de diable. La sonnette passée dans la cordelette tinte à la cadence de ses pas. » Le texte qui l’accompagne nous dit que le système postal fonctionnera de la sorte jusqu’en 1871, nous apprend qu’il existait ainsi des compagnies privées qui, moyennant une somme, acheminaient le courrier dans les provinces, par voie terrestre ou maritime. Un temps très lent évidemment, sinon pour les shoguns et les daimyos qui eux, avaient leurs coursiers particuliers.

En 1877, le Japon fut admis dans l’Union postale universelle et, en 1885, le congrès de l’Union postale universelle de Lisbonne allait autoriser la circulation internationale de la carte postale jusque-là limitée aux territoires nationaux. Une quinzaine d’années plus tard, des compagnies privées proposeraient leurs cartes postales, faites à partir de photographies. Elles connurent un franc succès populaire. Quant au timbrage, il fut en vigueur avec les premières relations internationales en 1854, alors que plusieurs puissances internationales ouvraient leurs bureaux de poste. Le Japon du milieu du XIXe siècle n’était plus ce pays mythique, figé dans le passé, il s’ouvrait enfin au monde extérieur. « La France mit une agence postale en service en 1865 à Yokohama. Les timbres utilisés étaient donc des timbres français oblitérés avec des cachets spéciaux. » La photographie – dont la majeure partie des cartes postales étaient issues – connut ses débuts au Japon dans les années 1860, grâce aux enseignements d’étrangers de passage ou installés, puis une vulgarisation progressive qui permit un essor de la carte illustrée avec une production à plus de la moitié nationale. Photographies mais aussi, aquarelles, laques, timbres et tampons commémoratifs, vinrent ajouter aux souvenirs de voyage que les Européens se plairaient à rapporter dans leurs bagages, en plus de l’exotisme propre à ce pays ressenti – architecture, scènes de vie, tenues traditionnelles, coutumes, nourriture, paysages… On se plut à voyager.

Avant 1899, les ports ouverts par le traité étaient accessibles aux étrangers, sans passeport. Ils pouvaient y résider et y circuler dans un périmètre limité. Au-delà d’une quarantaine de kilomètres, il fallait un passeport pour visiter l’intérieur du pays, demande faite via son consulat d’origine et validée par le ministère japonais des Affaires étrangères, avec un itinéraire préalablement défini. Après 1899, une convention franco-japonaise autorisera aux étrangers le droit de résidence et de commerce sur tout le territoire. Le voyage s’effectuait en chemin de fer. L’écrivain Pierre Loti raconte, dans Japonaiseries d’automne, un recueil de textes paru en 1889, trois ans après sa visite – où il décrit la société japonaise de l'époque à travers ses rencontres – son voyage par la voie ancestrale qui menait à Nikko. « Après deux ou trois kilomètres de chemins ordinaires à travers une plaine cultivée, nous nous engageons enfin dans cette route unique au monde, qui fut tracée et plantée il y a cinq ou six cents ans pour mener à la montagne sainte. Elle est étroite, encaissée entre des talus qui font muraille ; son luxe incomparable est dans ces arbres gigantesques, sombres, solennels qui la bordent de droite et de gauche en doubles rangées compactes. » Faire revivre Pierre Loti et ses descriptions émerveillées devant des phénix d’or qui déploient leur queue ou deux bonzes en costume de cérémonie qui se rendent probablement à quelque office religieux et passent devant une entrée somptueuse, est un régal poétique et littéraire qui ajoute au charme de cet ouvrage. Une île, plus loin, nous appelle, Miyajima – petite île et réputée, non loin d’Hiroshima – avec son sanctuaire bâti sur pilotis et son fameux torii, Itsukushima ; une île de douceur où l’on ne pouvait ni naître ni mourir (jusqu’à la restauration de Meiji) où les animaux étaient en paix, où les arbres n’étaient jamais coupés où les daims encore aujourd’hui, vivent en liberté et viennent sans crainte quémander boulettes et galettes de riz au touriste…