Florilettres

Henri Bosco Lettres à quelques amis écrivains. Par Gaëlle Obiégly

édition été 2019

édition été 2019
Articles critiques

Henri Bosco eut de nombreux lecteurs ; certains furent ses amis. Quatre d’entre eux correspondirent avec lui. Ce sont ces lettres qui sont rassemblées ici. Amis de l’homme et amis de l’œuvre bosquienne. Il s’agit de quatre écrivains très différents les uns des autres et qui suscitent, chacun, une relation épistolaire ciblée. Ce sont, par ordre d’apparition dans le volume, Henry Bonnier (né en 1932), Georges Duhamel (1884-1966), Gabriel Marcel (1889-1973) et Joseph Peyré (1892-1968). La plupart des lettres sont datées des années 1950.

Celui par lequel débutent ces pages de correspondance est âgé de 22 ans. Bosco a 67 ans alors. Malgré cet écart, il ne néglige pas les sollicitations d’Henry Bonnier. Et même, Bosco s’implique particulièrement dans ses échanges avec Bonnier, bien que parfois il tarde à répondre aux longues lettres du jeune homme. Celui-ci s’adresse à un maître, en apprenti-écrivain. Et Bosco n’est pas avare de conseils et de commentaires sur les écrits que lui soumet Bonnier qui trouve en son aîné un confident et un guide.

Si la spécificité de cette correspondance tient à l’amitié qui lie Bosco à ces quatre personnes, quelque chose de plus s’exprime dans les courriers échangés avec Bonnier. L’esprit de Bosco y est plus manifeste. Il expose ses vues, tant littéraires que philosophiques, en même temps qu’il commente le roman pour lequel Bonnier lui a demandé son avis. Cette correspondance, entre le jeune employé d’un magasin de photographies qui commence à écrire et un homme d’âge mûr à l’œuvre accomplie, est la plus importante du volume. Car non seulement, elle comporte de nombreuses et longues lettres mais surtout des pages d’un grand intérêt. Les propos de l’un et de l’autre épistolier sur l’économie des textes et ses enjeux pourraient servir de méthode à tout écrivain en herbe. On devine que l’objet de leurs conversations porte sur cela principalement ; Bonnier y fait allusion pour revenir sur ce que Bosco lui a dit. Par exemple sur la manière de faire voir un « stylographe », dans un texte. Quels sont les procédés ? Faut-il exagérer l’importance de l’objet ou le déplacer ? Henry Bonnier a médité la leçon de Bosco. Quelque temps plus tard, il y revient pour exprimer son désaccord. Selon lui, « l’optique grossissante » préconisée par Henri Bosco ne convient pas au genre romanesque. Mais au théâtre, oui. On découvre alors, dans cette lettre du 21 septembre 1955, que les vues de Bonnier et Bosco divergent fortement. Peut-être Bonnier découvre-t-il d’ailleurs sa propre pensée grâce à cette divergence. C’est l’occasion pour lui d’un développement, ajouté à la lettre sous forme de note, comme si la lettre était un texte en soi. Le jeune homme rédige alors ses premiers articles et un essai sur Albert Camus tout en écrivant un roman. Il établit une distinction claire entre le théâtre et le roman. L’objet du théâtre, ce sont les mœurs. Celui du roman, c’est l’existence. Partant de ce constat, il examine la manière dont l’un et l’autre genre pratiquent la description. Les arguments d’Henry Bonnier en faveur d’un excès propre au théâtre et d’un laconisme plus adapté au roman qui « doit laisser la part belle à l’indicible » sont convaincants. Cette question de l’économie rejoint le sujet du Trop dire ou trop peu de la passionnante philosophe Judith Schlanger.

On verra, par la suite, que cette franchise du jeune Henry Bonnier vis-à-vis de son grand aîné, qu’il taxe d’avoir lancé des affirmations à la légère, instaure un dialogue d’une grande sincérité. Ainsi, Henri Bosco avoue qu’il ne sait trop quoi dire à ce lecteur qui le harcèle. Il est vrai que Bonnier le presse de lui donner des nouvelles, que Bosco laisse passer des mois avant de répondre à une lettre. Mais il finit par s’y mettre. Et alors, il porte son attention sur ce qui rend sa tâche difficile. Comment ne pas décevoir les attentes de ce correspondant qu’il dit connaître « peu réellement ». Que lui dire qui puisse produire un effet ? A qui est-il en train de s’adresser ? À qui fait-il part de son diagnostic ? À l’homme en soi ou à l’homme dans son entreprise littéraire ? Peut-on les dissocier ? Et Bosco conclut que dans ce cas précis l’homme existe tandis que l’œuvre pas encore.  Et s’il reconnaît avoir tout de suite trouvé Bonnier sympathique, il voit aussi que c’est un homme qui veut et qui sait plaire.

L’échange avec Henry Bonnier porte sur l’écriture, sur son apprentissage. Bosco lui parle comme un maître à un disciple. Même son épouse, Madeleine Bosco, dans une lettre adressée à madame Bonnier donne des conseils sur le métier d’écrivain et la patience qu’il exige. Les critiques de Bosco inspirées par la lecture du Faux Témoin ne blessent pas leur auteur. Au contraire, Bonnier dit qu’elles lui sont utiles. Il les reçoit avec l’amitié de Bosco. Il veut aussi apprendre de lui. Sa démarche épistolaire est explicite : « J’ai mille choses à apprendre ».

Avec les autres correspondants, le ton n’est pas le même. La teneur des lettres est moindre. Notamment avec George Duhamel et avec Joseph Peyré, les propos sont plus fades. Avec ce dernier, toutefois, on voit Henri Bosco se moquer de lui-même et de ses manies. Pour satisfaire son besoin d’isolement, il se construit une pièce à lui – où se coucher, rêver, écrire, dormir et « grogner tout à (son) aise ». Ce qui différencie ces deux correspondances, avec Peyré et avec Duhamel, des deux autres du volume, Bonnier et Marcel, tient à leur périmètre. Ce sont des couples qui s’écrivent. Monsieur et Madame Bosco ont pour amis les couples Peyré et Duhamel ; ils se rendent visite, ils se rendent des services. Georges Duhamel, à l’époque de ces échanges avec Bosco, était très connu. Prix Goncourt, secrétaire perpétuel de l’Académie française, il a aussi présidé l’Alliance française entre 1937 et 1949. Bosco, qui a dirigé celle du Maroc lui annonce sa démission assortie de quelques commentaires inquiets sur la situation politique au Maroc. Grèves et manifestations anti-françaises sont réprimées dans le sang. Henri Bosco est anti-colonialiste. On peut lire dans la lettre datée du 8 mai 1953 envoyée à Duhamel : « Car ce pays, au fond, ne demande qu’à vivre en laissant faire Allah. Je vous l’assure. C’est nous et nos amis qui le troublons. » Et la suite du courrier montre la clairvoyance de Bosco, sa sagesse, bien plus qu’un positionnement. 

C’est également la sagesse de cet écrivain que met en lumière les lettres échangées avec Gabriel Marcel, philosophe existentialiste chrétien. Cette correspondance-là est très dense, ce sont parfois, comme avec Bonnier, de véritables textes. Lacunaire à ce jour, elle traite ici de deux sujets : du christianisme humaniste et des ouvrages de Bosco L’Antiquaire et Les Balesta. Henri Bosco reconnaît l’influence de la pensée de Gabriel Marcel sur sa vie : « Vous occupez dans mon esprit – et, aussi, mieux encore dans le monde – une place où nul autre que vous ne saurait entrer : celle du christianisme vivant. » Cette correspondance avec le philosophe souligne les liens profonds de l’œuvre de Bosco avec la foi chrétienne. On en comprendra la particularité en lisant les lettres échangées avec Gabriel Marcel.

Chacune de ces quatre correspondances met en lumière un aspect de la personnalité de Bosco et souligne une particularité de son œuvre. C’est un ami franc, serviable et fidèle. Mais surtout ce qui frappe dans ces pages tient à son exigence quand lui sont demandés des conseils littéraires. Sa bienveillance vis-à-vis de ses correspondants n’empêche pas la lucidité.