Florilettres

Hélène Hoppenot, Journal 1940-1944. Par Gaëlle Obiégly

édition avril 2019

édition avril 2019
Articles critiques

Le journal de Hélène Hoppenot nous fait appréhender l’Histoire à l’échelle de l’actualité. Le paradoxe du troisième volume de son journal, qui s’étend de 1940 à 1944, est d’appréhender la guerre de loin et d’en donner un compte-rendu minutieux. L’épouse du diplomate ne connaît pas les difficultés de la majorité de ses compatriotes restés sur le continent européen. Elle se trouve, elle, d’abord à Montevideo, où Henri Hoppenot a été nommé, puis, après sa démission, à Washington. La vie de diplomate permet à Hélène Hoppenot de tenir une chronique de la guerre mondiale ; son point de vue, la qualité de ses informations, sa connaissance des coulisses de la politique, de la géographie, mais aussi un esprit aiguisé, tout cela engendre un témoignage comme on en a peu lu. Témoignage sur les incessants mouvements et déclarations se rapportant à la Seconde Guerre mondiale, témoignage aussi de la vie mondaine d’un couple de diplomates. Un couple uni, avec un enfant. Violaine, dont il est aussi question dans le journal. C’est un véritable personnage dont on guette les apparitions. La jeune fille, au caractère bien trempé, se concentre de plus en plus sur la politique et la sociologie. Les arts et la poésie, elle s’en écarte. La situation mondiale est-elle, seule, déterminante dans l’orientation d’une personne ? En décembre 1940, le « sentiment féérique » n’est plus suscité que par un arbre de Noël illuminé. C’est pour cette jeune fille désenchantée qu’Hélène Hoppenot est allée déterrer un sapin sur une route aidée de son chauffeur. On a fait connaissance avec Hélène Hoppenot dans le précédent volume de son journal ; ses expéditions étaient différentes. Elle exprime, ici, une certaine nostalgie pour ses années passées sur d’autres continents que celui-ci, humide, orageux. À Montevideo, dans l’immense maison, son esprit parcourt le monde et se tourne le plus souvent vers la Chine dont elle a le regret. Mais, hormis ces moments de mélancolie, Hélène Hoppenot porte toute son attention vers la France, l’Angleterre, l’Europe où se déroule la guerre. En effet, le journal qu’elle tient pendant ces années relate moins sa vie personnelle que l’actualité politique qui en est le contexte. Elle est principalement mobilisée par les  faits politiques, leurs enjeux ; les stratégies, leurs espoirs. Alors que les journaux personnels sont en général le lieu d’épanchements, d’analyse, on est en présence ici de recensions d’événements politiques d’envergures variables. C’est, du moins, le sentiment que l’on en a aujourd’hui, avec le recul. Car le récit historique a écrasé la chronique des années de guerre. Hélène Hoppenot exploite le double sens du mot journal puisque cette lecture ressemble à celle d’un quotidien. Sans qu’il s’agisse là d’une intention énoncée, c’est pourtant l’originalité de cet écrit. On peut s’interroger sur ce qui motive toutes ces notes prises quasiment chaque jour au sujet d’une situation gravissime à laquelle Hélène Hoppenot échappe. « Chacun parle d’abondance de la guerre mais personne ne sait ce que c’est », dit-elle à propos des conversations de son entourage. N’est-ce pas justement parce qu’elle n’y prend part que la guerre au loin, en Europe, l’intéresse tant, dans ses aspects stratégiques, politiciens ? Peut-on voir dans cet intérêt, dans ces abondantes notes, la marque d’une frustration ?  Pour cette femme prompte à l’action, il est difficile d’être à l’écart – à la légation de Montevideo, c’est-à-dire nulle part.  Mais ce journal de guerre, elle le tiendra n’importe où. D’abord en Espagne, au Portugal puis dans les pays d’exil : l’Uruguay et les États-Unis.  Sa matière est faite de lettres dont elle recopie de longs passages, lettres qui sont probablement adressées à H., comme elle nomme son époux, Henri Hoppenot qui aura accès à ces notes selon son désir.  Elles constituent une mine pour les historiens, prévoit le diplomate après avoir lu ce journal nourri de conversations, de lecture de la presse. Hélène Hoppenot fait preuve d’une mémoire intense. On s’en rend vraiment compte lorsqu’elle relate une histoire racontée par Alexis Léger, le poète St John Perse. Elle redonne tous les détails comme elle a détaillé les faits d’actualité, de politique tout au long de ces années de guerre.  Elle a émis au préalable des doutes sur la véracité des aventures prétendument vécues par Alexis Léger. Ce genre de suspicion est courant à l’égard des écrivains ; St John Perse, qualifié de grand mystificateur est celui que les Hoppenot fréquentent ces années-là. Alors que Paul Claudel était la personnalité littéraire du journal tenu entre 1918 et 1933 par la jeune Hélène égayée par l’insolence et les facéties de l’ambassadeur en poste à Rio. Darius Milhaud était son secrétaire. Le couple Hoppenot est devenu très ami de celui des Milhaud. Il est souvent question d’eux dans les pages américaines. La sensibilité esthétique de Darius est soulignée par Hélène Hoppenot qui retranscrit avec brièveté, avec précision, les attitudes de cet homme qu’elle voit en larmes dans un musée américain devant une toile de Cézanne. Ou bien, se souvenant d’une conversation, Hélène dit qu’après avoir entendu à la radio la voix du Maréchal Pétain annonçant le sort de la France, Darius Milhaud, plongé dans le désespoir, avait entendu, à la radio encore, les Préludes de Debussy. Il avait pensé : c’est cela la France, « celle qui ne peut périr en dépit de toutes les victoires de tous les Allemands du monde. » Hélène Hoppenot est l’alliée fidèle des artistes. C’est aussi une épouse complice.

Á la date de ses vingt-cinq ans de mariage avec H., elle donne des indications sur son parcours, comme si elle s’entretenait avec un tiers. Elle révèle qu’au moment où une carrière de musicienne s’ouvrait à elle, la toute jeune femme, issue de la grande bourgeoisie, a choisi d’épouser cet homme, Henri Hoppenot dont elle évoque souvent le sourire bon. Les notes qui concernent les artistes et celles qui concernent H. parlent dans les deux cas de son admiration, de son respect. Toutefois, ce n’est pas une femme exaltée. La mesure, la rigueur caractérisent ses propos et le style de la diariste, ainsi que son sens du détail. 

Henri Hoppenot démissionne en octobre 1942, peu après avoir reçu un télégramme de Vichy expliquant la politique menée contre les juifs. S’achève alors la partie du journal consacrée à la vie en Uruguay, « ce pays de tristesse ».  Cet exil aura été adouci par la vie culturelle que le couple soutient, accueillant conférences, concerts, théâtre ; notamment la troupe de Louis Jouvet. Il n’empêche, Hélène Hoppenot, malgré son goût pour les arts, trouve cette mission inutile en comparaison de ce qui se joue à Vichy. Au fil des quelques deux-cents pages rédigées en Uruguay, c’est moins de la vie à Montevideo, à la légation, dont il est question que des nouvelles en provenance de France et d’ailleurs. La préoccupation principale de Hélène Hoppenot, tout au long du volume, concerne la guerre, la diplomatie, les décisions politiques et leurs enjeux. Préoccupation constante à laquelle fait diversion, heureusement, la fréquentation d’artistes et d’intellectuels qui sont ses amis.