Florilettres

GPS de Lucie Rico. Mention spéciale du jury Wepler-Fondation La Poste 2022. Par Corinne Amar

édition décembre 2022

édition décembre 2022
Articles critiques

 « Une tonalité. Deux. Trois. Puis quatre. Tu te lèves. « Bonjour, c’est Sandrine. Je ne suis pas là pour le moment, mais laissez-moi un message et je vous rappellerai dès que possible. » C’est classique, nous avons tous tenté de joindre quelqu’un à qui nous voulions parler et, au prénom près, sommes tombés sur ce même message. Mais là, c’est tout de même un peu spécial et notre narratrice entraînée dans un début de road-movie, nous entraîne avec elle. Le roman s’intitule « GPS », et l’exergue nous prévient d’emblée : Tournez à droite – tel un GPS déjà connecté et personnage à part entière du roman. On sait dès les premières pages que l’héroïne a trente-trois ans, qu’elle a un compagnon, Antoine, avec qui elle vit. Pompier de métier, homme du paysage et du réel. « Quand Antoine rentre du travail, il pose sa veste sur la chaise et ses clefs sur la table. Il étire ses bras, fait craquer son cou et le plus souvent, baille. » Ce n’est pas juste un soir ou de temps en temps, c’est un rituel chez lui et même, avant la fin de ce rituel, il ne regarde personne. Mais ce n’est pas lui le deuxième personnage principal de l’histoire, c’est Sandrine, l’amie intime – celle qui lui a demandée d’être témoin à ses fiançailles, dans ce lieu réservé pour la fête avec des hectares de parc boisé. Ou plutôt, non, c’est le GPS, parti sur les traces de Sandrine. Parce que le lieu élu n’est pas tout près et que la narratrice n’a jamais quitté sa région, sauf pour quelques vacances, alors quand elle sait qu’elle est attendue sans prétexte et sans refus possible, elle est bien contente qu’un message sur son téléphone lui affiche : Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous. D’autant plus qu’Antoine a autre chose à faire que de l’accompagner. Alors, elle clique sur son téléphone, et tout à coup, le prénom Sandrine lui apparaît qui affiche la destination du lieu du mariage, cette fameuse Zone Belle-Fenestre, près du lac.

C’était rassurant, ce point rouge qui clignotait et affichait la distance en kilomètres comme en un dialogue avec Sandrine, comme si elle était tout près. Comme au temps béni de leur colocation, dans l’appartement qu’elles partageaient, étudiantes. Et puis, le jour J arrive, Ariane est prête, elle y va, le GPS l’aide – voix bienheureuse qui lui tient compagnie, qui la guide jusqu’au lieu des fiançailles.

Et puis, voilà que ça se corse, voilà que le récit bascule. À vrai dire, Ariane, ne va pas très bien dans sa vie – deux ans de chômage, recherche d’emploi, manque de confiance en elle ; aux fiançailles, collée au buffet près des petits-fours, elle n’est pas très à l’aise, et puis, elle n'aime pas le fiancé, elle se demande bien ce que Sandrine lui trouve. Quant aux invités, elle les observe critique, étrangère à ceux qui l’entourent et qui ressemblent tous à des clones du fiancé. La soirée passe avec ses animations et ses bons vœux. Mais dans la nuit, Sandrine semble avoir disparu – a-t-elle renoncé à ses fiançailles, est-elle partie avec un autre ? Le lendemain, Sandrine est introuvable. Or le partage de localisation n’a pas été désactivé et le point rouge continue de se balader sur l’écran de son téléphone. Un promeneur découvre un corps calciné au bord du fameux lac. Le corps de Sandrine. Et pourtant, le point rouge ne cesse de circuler, prend de la place, toute la place, ultime point de repère qui se fait obsession. Qui se saisit de la maîtrise du temps et du récit : on croit s’en approcher, il échappe sans cesse. Il faudrait prévenir la police, agir, faire quelque chose de ce point rouge à disposition, de cet « outil complet de voyeurisme », et pourtant. « Le point prend toujours à droite, tu te demandes s’il sait où il va, ou s’il erre selon cette contrainte que pourrait donner un GPS détraqué : prendre toujours à droite, jusqu’à la fin du monde. »

Entièrement rédigé à la deuxième personne, le roman s’adresse tout autant à la narratrice qui se parle comme pour exorciser sa propre solitude qu’au lecteur.

On doit à Lucie Rico, un premier roman remarqué, « d’une parfaite dinguerie », avait résumé une journaliste de Télérama à sa sortie ; un conte au titre tout autant énigmatique que le second : Le Chant du poulet sous vide (2020), qui mettait en scène une héroïne végétarienne et citadine qui reprenait la ferme de sa mère et son élevage de poulets dont elle décidait pour chacun d’eux de « raconter leur vie pour accompagner leur mort » ; une biographie par empathie collée sur chaque emballage - bien que sa préférence fût tout de même de « tordre les cous ».

Et voilà que le véritable héros tout aussi inattendu dans cette nouvelle fable n’est plus ici un gallinacé qui mériterait bien sa biographie avant de mourir, mais un assistant de navigation, un GPS et ses « possibilités infinies ». Sandrine est morte, mais le point rouge continue son mouvement, clignote, indique sa présence. Le réel n’est plus mais le virtuel existe. Bientôt, Ariane ne va vivre que pour ce point rouge, revivant dans sa tête les lieux du passé commun, oubliant le présent à fuir. « Tu appelles Sandrine. Les quatre tonalités s’enchaînent. Bonjour, c’est Sandrine. Sa voix tranquille te porte un coup. La voix est encore celle d’une vivante, mais filtrée par du plastique, portée depuis des satellites. Tu dis :  Sandrine, si tu m’écoutes, si tu as encore ce téléphone, prouve-le-moi. J’ai besoin que tu me rejoignes à la coloc. Tu connais l’adresse. Elle t’a entendue. Tu ignores comment, mais c’est indéniable. » Le point rouge mène la danse, les souvenirs remontent, les dix-huit ans, leurs étés, leurs amis, leur quartier, leur personnalité : Sandrine ne savait pas nager, mais elle voulait devenir pisciniste : creuser des piscines, c’était sa vocation, et pourtant, elle était douée pour tout, même pour une carrière prestigieuse. « Ça te paraissait aberrant que Sandrine ne puisse pas nager et passe ses journées à parler filtration d’eau et forme de bassin plutôt que d’être avocate, ou journaliste, comme toi. »

L’obsession, l’addiction viennent englober le drame, le désœuvrement et la solitude d’une seule et même personne, et soudain la voilà occupée, cloîtrée dans son appartement, transformée en inspecteur Columbo affecté aux faits divers morbides : arpentant sans relâche les paysages que lui indique son GPS, Ariane a les yeux rivés sur l’écran de son smartphone et sur ce point rouge qui la dirige. Pas question d’arrêter le partage de localisation. Pas question de faire le deuil de l’amitié. Jusqu’où aller ? Jusqu’au bout ? Quel bout ? Bizarrerie ? Folie ? Disparition du monde ? Enfouissement de soi ? Et comment différencier la réalité de la fiction ? Dans ce monde dont, insidieusement, le virtuel prend possession au fil des pages et du récit, l’auteure nous emmène au gré des divagations du point rouge dans l’espace et des divagations de son héroïne – une héroïne sous l’emprise de son avatar numérique. Un sujet inédit de littérature contemporaine dont elle s’empare avec une forme certaine de jouissance. « Ton téléphone vibre dans ta poche. Malgré tous tes efforts pour te retenir, ne pas décevoir Antoine, tu y jettes un œil, tu te promets, c’est juste un coup d’œil, et tu vois : Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous. Sandrine qui est morte et enterrée veut partager sa position avec toi. »