Florilettres

André Breton – Jean Paulhan. Correspondance 1918-1962. Par Gaëlle Obiégly

édition Janvier 2022

édition Janvier 2022
Articles critiques

Le livre refermé, la lecture de cette correspondance s’est poursuivie pendant mon sommeil. Non pour en rêver mais, plus étonnant, pour produire une méthodologie. Quelqu’un qui voudrait réaliser un biopic sur Breton, me suis-je dit, ou une docufiction sur Paulhan, ou un podcast sur le surréalisme, ou une série sur l’institution littéraire au XXe siècle, n’aurait qu’à adapter ces lettres pour obtenir d’authentiques dialogues.

Les lettres oscillent entre trop d’amabilités et des injures. C’est ce qui en fait l’attrait. Jean Paulhan est absent pendant la première partie du livre. Disons, il est le destinataire de nombreuses lettres d’André Breton qui aura soufflé et craché sur cette amitié comme sur un feu récalcitrant. Les lettres sont inégalement réparties entre les deux épistoliers. Les échanges sont irréguliers ; parfois ils se répondent par retour de courrier ; parfois le silence s’installe. Bref, cette amitié à laquelle Breton tient beaucoup semble fragile, pourtant elle perdure malgré les obstacles. Elle reprendra après une rupture puis s’essoufflera dans les années 1950. La rupture intervient en 1926 après un moment d’une grande violence verbale. Breton en est l’auteur. À ses témoignages d’admiration vis-à-vis de Jean Paulhan succèdent des injures en cascades. Face à cela Paulhan conserve une expression aussi distante que bienveillante. Est-ce ce que Breton considère comme de la lâcheté ? Le critique, éditeur de la NRF affiche une constance, une mesure qui contrastent avec la fureur et la fébrilité du chef du surréalisme. Leur correspondance révèle à la fois les profondes convergences de vue entre les deux hommes et la radicale différence de leur nature et de leur ton. Le premier aspect de cette révélation étonne plus que le second. Car il semble aller de soi que ces deux personnages s’opposent dans leur expression puisqu’ils incarnent chacun deux positions littéraires aux antipodes. Il est surprenant qu’ils se rejoignent, en revanche.  Ainsi donc cet important volume de lettres offre un nouveau regard sur l’histoire du surréalisme. On l’aborde ici à travers la relation littéraire qu’ont tissée le chef du surréalisme et la figure d’autorité de La Nouvelle Revue française. Pendant 40 ans ils ont correspondu, non sur des sujets intimes, non sur des sujets littéraires, mais dans le cadre de la littérature. Cadre qu’ils ont eu à cœur de déplacer, élargir, briser, reconstruire. Breton incarne l’avant-garde artistique ; Paulhan représente l’institution littéraire. Pourtant ils se rejoignent dans une philosophie qui fait de l’art, et de la littérature en particulier, un élément essentiel de l’existence. Et cette conception se traduit autant dans leurs œuvres que dans leurs gestes critiques. Pour Breton, comme pour Paulhan, on ne peut appréhender une œuvre qu’en l’intégrant à sa propre vie. La critique d’art qu’ils exercent, et celle qu’ils respectent répond à cette idée. Cela prend le ton de l’injonction chez Breton. Tandis que Paulhan garde une attitude plus froide mais toujours aimable ici, comme dans toutes les correspondances qu’on lui connaît. Si dans son métier d’éditeur, il s’est appliqué à discerner « la littérature littéraire » d’une littérature fabriquée, il accorde à quiconque une légitimité à faire de la littérature. Il partage cela avec Breton pour qui, justement, l’art échappe à la valeur. N’importe qui peut faire de l’art, peut faire de la littérature, à partir de n’importe quoi. Pour Paulhan, dès lors qu’on s’essaie à l’art, on en pénètre la communauté. Et dès qu’il y a une intention d’expression, une tentative de littérature, on peut reconnaître la littérature. Cette conception généreuse a guidé l’intérêt de Paulhan, de Breton et plus tard de Dubuffet vers les poètes du dimanche, les artistes amateurs et les figures de l’art brut. Paulhan leur offre une existence institutionnelle et Breton les inclue dans l’intensité de sa réflexion littéraire. Sur cette longue période qui s’étend de 1918 à 1962, on voit perdurer leur compagnonnage intellectuel malgré une amitié en dents de scie. Les témoignages d’admiration voisinent avec les insultes. Un silence de dix ans n’empêchera pas leur relation de renaître en 1937. Le 6 avril, Paulhan le remercie de son envoi de L’Amour fou. Cela dit beaucoup, par métaphores, du parcours de leur amitié. La dédicace est magnifique. Elle résume les échanges de lettres qui ont précédé cet envoi : « À Jean Paulhan, en souvenir de sa fenêtre très lumineuse à mes yeux durant la guerre – je n’ai pas oublié malgré la pluie de cendres – drôle d’entente ! Souvenir en forme de pont traversé comme la vie. André Breton. » Cela mérite de s’y attarder un peu. On perçoit la nostalgie de Breton vis-à-vis des tout premiers débuts de leur relation, la rencontre pendant la guerre de 14-18. Il était alors un jeune médecin qui, avec son ami Aragon, lisait Lautréamont en faisant des gardes à l’hôpital militaire. Breton fait allusion dans sa dédicace à cette époque et à l’attraction personnelle qu’il éprouva pour Paulhan. Les lettres qui précèdent la rupture en donnent témoignage. En 1926, Breton a fait savoir en une phrase à Paulhan qu’il le tient pour un con et un lâche. Ils renoueront lentement douze ans plus tard, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. C’est à cette rupture qu’il fait allusion dans sa métaphore de la « pluie de cendres ». L’autre métaphore de la dédicace, « le pont traversé », revient aux liens initiaux et à l’intérêt des deux hommes pour les rêves et l’ésotérisme de l’esprit. Ésotérisme autour duquel Breton ne parviendra pas à rassembler la jeune génération dans la dernière saison du surréalisme. Mais l’art magique aura uni Paulhan et Breton dès les débuts de leur aventure amicale. « Le pont traversé de la vie » est aussi une image pour redéployer une « drôle d’entente », c’est-à-dire une complicité intellectuelle profonde mais distante et instable. Après dix ans de rupture, Breton met en place un pont de mots afin de regarder en arrière et reconsidérer leur histoire, leur connivence. En vue de se retrouver. Dès 1918, Breton a exprimé opiniâtrement son désir d’amitié. « Vous êtes précisément l’ami que j’attendais à cette époque de ma vie. J’ai 22 ans ». Jean Paulhan lui a fait connaître Paul Éluard qui deviendra aussi un ami et un poète important du mouvement surréaliste. Cette relation épistolaire permet de découvrir le rôle décisif de Jean Paulhan dans les origines du groupe surréaliste. Non seulement sur le plan social mais aussi intellectuel. Il prend part à la pensée critique du surréalisme. On le voit précisément quand, sollicité à la veille du Congrès international pour la détermination des directives et la défense de l’esprit moderne, Paulhan envoie des questions qui pourraient être débattues pendant la première séance. Il y expose sa réflexion sous forme interrogative. Son art de la question est remarquable. Il problématise l’esprit moderne et ses enjeux esthétiques.  S’agit-il d’une nouvelle façon de concevoir? Pour, avec cet esprit nouveau, aborder l’extérieur. Cela déboucherait sur un retournement des valeurs. Ainsi l’art ne serait plus l’apanage des romans, des tableaux, des poèmes mais se trouverait dans les faits divers, dans la science. Paulhan se demande : l’esprit moderne est-il la prévision d’un tel retournement ? La Révolution surréaliste a su s’emparer de l’intelligence de Paulhan qui, vis-à-vis du groupe, a gardé ses distances.