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Entretien avec Anne-Laure Sol, Nathalie Freidel, Geneviève Haroche-Bouzinac Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition mai-juin 2026

Entretiens
Anne-Laure Sol est conservatrice en chef du patrimoine, responsable du département des peintures et vitraux au musée Carnavalet - Histoire de Paris et la commissaire scientifique de l’exposition « Madame de Sévigné. Lettres parisiennes » 

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Vous êtes conservatrice en chef du patrimoine, responsable du département des peintures et vitraux au musée Carnavalet - Histoire de Paris et la commissaire scientifique de l’exposition « Madame de Sévigné. Lettres parisiennes », présentée depuis le 15 avril 2026 au musée Carnavalet, à l’occasion du 400e anniversaire de la naissance de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696). Ce n’est pas la première fois que le musée lui rend hommage, dans le lieu même qu'elle a habité et dans lequel elle a créé une sorte de colocation.… 

Anne-Laure Sol : Cette exposition a été conçue avec David Simonneau, responsable des dessins au cabinet d’arts graphiques du musée et Nathalie Freidel, et avec l’appui d’un important comité scientifique composé de conservateurs, d’universitaires mais également d’un danseur et d’une metteuse en scène et historienne du théâtre. Elle commémore effectivement le 400e anniversaire de Madame de Sévigné, dans les lieux même qu’elle occupa de 1677 à sa mort en 1696. Précédemment, deux expositions lui ont été consacrées au musée Carnavalet. La première en 1926, pour le 300e anniversaire de sa naissance, avait été inaugurée par le président de la République – Gaston Doumergue – le ministre de l’Instruction Publique et de très nombreuses personnalités. Cette exposition rendait hommage à l’une des rares femmes au début du XXe siècle à faire partir du « panthéon des grands hommes », selon une formule alors en cours. Il est intéressant de signaler qu’à cette occasion un cycle de conférence donnée par des femmes, parmi lesquelles Marie de Régnier, Lucie Delarue-Mardrus… s’était tenu au musée. En 1996, pour le 300e anniversaire de la disparition de Mme de Sévigné, nos prédécesseurs avaient fait le choix d’un parcours biographique et beaucoup approfondi la question de la parentèle et de l’ancrage familial et amical de l’épistolière. 

Comment avez-vous conçu l’exposition de 2026 ? 

A-L.S : Le renouvellement du regard porté sur Mme de Sévigné est le résultat d’une nouvelle approche critique à l’œuvre depuis une vingtaine d’années. Les travaux de Nathalie Freidel ont servi de point de départ à l’élaboration de notre projet car nous souhaitions revenir sur un certain nombre d’idées reçues – la question de l’intentionnalité de l’écriture de Mme de Sévigné, la « réduction » de sa correspondance aux échanges avec sa fille et les interprétations psychologisantes qui en ont parfois découlé, le fait également qu’on ait longtemps laissé dans l’ombre les cercles intellectuels animés par des femmes auxquels elle appartenait… Il nous a semblé important de prendre en compte et de restituer au public cette nouvelle approche, dans le contexte élargi de l’histoire des femmes au XVIIe siècle.  Enfin bien sûr, la Correspondance a été notre fil rouge. Les citations, les lettres originales et les lettres lues sont très présentes dans le parcours de l’exposition. C’est l’écriture de Mme de Sévigné qui a présidé au choix des 250 œuvres (peintures, sculptures, dessins, manuscrits mais aussi instrument de musique, éventails, objets du quotidien…) présentées. Nous nous sommes d’ailleurs appliqués à ne pas évoquer des faits ou des personnages – si importants soient ils pour l’histoire de Paris sous le règne de Louis XIV – si Mme de Sévigné ne les évoquait pas. C’est donc véritablement à une traversée du XVIIe siècle via la correspondance que le visiteur est invité. 

Quel parti pris scénographique avez-vous adopté pour structurer le parcours de l’exposition qui réunit de nombreux objets, peintures, dessins et quelques lettres ? 

A-L.S : L’exposition est conçue en 5 sections qui, à l’exception de la première, constituent un parcours à la fois chronologique et thématique. Après une longue introduction consacrée aux visages de la postérité de Mme de Sévigné depuis le début du XVIIIe siècle, l’exposition aborde toutes les étapes de son existence et établit le lien entre celles-ci et la Correspondance. Nous revenons sur l’excellente formation reçue par Marie de Rabutin-Chantal avant son mariage, puis ses premières lettres – dès le milieu des années 1640 – sont l’occasion d’aborder le sujet des cercles qu’elle fréquente. Le rôle décisif de personnalités aussi fortes que Madame de Rambouillet ou un peu plus tard de Madeleine de Scudéry dans le contexte de l’élaboration de la culture galante est décisif pour Mme de Sévigné. Ces cercles sont des lieux d’émulation où les jeux lettrés qui s’y pratiquent nourrissent la culture de l’épistolière. La dimension politique de la Correspondance au moment de la régence d’Anne d’Autriche et de la Fronde puis lors des premières années du règne de Louis XIV, fait l’objet de la section suivante – dans laquelle le procès du surintendant des finances Nicolas Fouquet tient une grande place.  Ce regard, souvent critique, offre un contrepoint important à l’historiographie officielle du règne. On le perçoit dans les lettres qui traitent du cérémonial de cour, dans les années pendant lesquelles sa fille Françoise-Marguerite fait partie de l’entourage proche du jeune roi ou lors des visites à Saint Germain en Laye, à Versailles ou encore à Marly. Enfin, un tiers de l’exposition est fondé sur les lettres à sa fille écrites après 1671 (moment où celle-ci rejoint son époux à Grignan). Ces lettres, les plus nombreuses, constituent en effet une chronique extraordinaire des faits – grands et petits – du règne et de la vie à Paris et constituent une archive précieuse. L’exposition se termine avec l’évocation de l’installation de Mme de Sévigné à l’hôtel de Carnavalet en 1677 – dans un espace où nous avons souhaité plonger le visiteur dans l’intimité de l’épistolière pour lui faire partager son quotidien.  La scénographie, imaginée par Violette Cros, insiste sur cette partition des différents thèmes. Le choix des couleurs de l’exposition, fidèle à celles prisées au XVIIe siècle, l’aménagement d’alcôves rappelant les ruelles des cercles galants, l’importance de la musique diffusée dans le parcours et bien sûr l’omniprésence des lettres que l’on peut entendre tout au long de l’exposition, tout cela concourt à une immersion dans l’œuvre et dans la biographie de Madame de Sévigné. 

La première section de l’exposition interroge la postérité de Madame de Sévigné et montre l’engouement qu’elle a suscité au cours des siècles. Que représente-t-elle à sa mort et que peuvent être les effets d’une telle consécration ?

A-L.S : Il nous a semblé essentiel de revenir à la construction de la postérité de Mme de Sévigné, depuis les premières éditions de la correspondance jusqu’à nos jours. Le visiteur peut ainsi apprécier les différentes utilisations qui ont été faites de son image, bien souvent fondées sur des raisons sentimentales. Admirée pour son style mais également pour ses qualités morales (veuve à la conduite irréprochable, se consacrant à l’éducation de ses deux enfants…), Madame de Sévigné va d’abord devenir une figure littéraire majeure, éclipsant au passage toutes les femmes qui écrivent au XVIIe siècle. Dès le XIXe siècle de nombreux auteurs font revendiquer le legs sévignéen et manifester leur admiration au point, comme Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, d’en faire tout à la fois un modèle et une source d’inspiration. 
Dans le même temps, Mme de Sévigné est l’objet d’une sorte de culte sentimental ainsi que le prouvent les « reliques » exposées au musée Carnavalet dès la fin du XIXe siècle. La IIIe République va quant à elle en faire un exemple pour l’éducation des jeunes filles, obligatoire dès 1880, et instituer un type de représentations qu’on retrouve dans les nombreuses effigies sculptées la représentant. Le XXe siècle va prendre quelques libertés avec cette renommée et utiliser de manière plus commerciale cette effigie, dans la publicité ou au cinéma. 

Dans l’exposition, de grandes cartes retracent les lieux que Madame de Sévigné a fréquentés, ses différents logements dans Paris, ses séjours dans des villes et châteaux. Ce qui atteste d’une riche sociabilité...

A-L.S : Le Musée Carnavalet est consacré à l’histoire de Paris, aussi était-il indispensable de montrer combien la capitale a joué un rôle déterminant dans la formation et dans la vie de Mme de Sévigné. Dès la deuxième section du parcours, une très grande carte, qui reproduit celle de Jouvin de Rochefort datée de 1672 dont Mme de Sévigné possédait un exemplaire présenté plus loin dans l’exposition, montre tous les lieux où elle a habité – exclusivement dans le Marais, un quartier très prisé de l’aristocratie au début du XVIIe siècle. Sont également représentés les adresses de ses amis, celles des cercles, des lieux de pouvoirs, des églises, des lieux de promenades qu’elle fréquentait. Le visiteur se rend immédiatement compte de la relative « petitesse » de ce Paris, quasiment limité à la rive droite, au cœur de la ville alors la plus peuplée d’Europe.  À proximité, une autre carte montre les lieux dans lesquels elle se rendait pour des séjours chez des amis, lors de visites à la cour, ou en villégiature auprès de son oncle l’abbé de Coulanges à Livry. Nous nous sommes pour cela amusés à calculer le temps de transport nécessaire pour se rendre dans ces différents lieux, à partir de la place Royale (actuelle place des Vosges) et en fonction du réseau routier du XVIIe siècle.
La lecture de ces deux cartes matérialise immédiatement l’importante sociabilité de Madame de Sévigné, ce dont rendent compte avant tout ses lettres adressées à de multiples correspondants. 


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Nathalie Freidel est professeure au département de Langues et de Littératures, Université Wilfrid Laurier, Waterloo, Canada. Conseillère scientifique de l’exposition « Madame de Sévigné. Lettres parisiennes », elle a publié notamment Madame de Sévigné, Lettres choisies, (Gallimard, Folio classique), recueil paru en 2016, puis 2026, Madame de Sévigné, Lettres de l’année 1671 (Gallimard 2012), La conquête de l'intime. Public et privé dans la correspondance de madame de Sévigné, (Honoré Champion, 2009), Le temps des écriveuses. L’oeuvre pionnière des épistolières au 17e siècle, (Classiques Garnier, 2022) et Sévigné dans le cercle des femmes, (Hermann éditeur, avril 2026).

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Vous avez présenté et annoté l’édition établie par Roger Duchêne (1972) des Lettres choisies de Madame de Sévigné, recueil publié chez Folio Gallimard en 2016 puis réédité cette année en janvier 2026. Quelle est l’histoire des publications successives de la correspondance ? Et que peut-on dire de sa réception ?

Nathalie Freidel : Tout d’abord, à propos des deux dernières éditions parues en Folio classique (Gallimard), aucune ne reprend le choix de Roger Duchêne (1972). Celle de 2012, Lettres de l’année 1671, a été conçue pour le concours de l’agrégation, sur une sélection faite par le jury du concours. J’ai préfacé et en partie annoté cette édition ). Puis, en 2016, j’ai donné une nouvelle anthologie, Lettres choisies, qui est rééditée cette année, toujours en Folio classique. La formule de cette dernière édition est un peu différente : j’ai réuni les lettres par parcours thématiques et séquences de 5 ou 6 lettres, pour faciliter l’entrée dans une œuvre imposante. 
L’histoire des éditions de la Correspondance de Sévigné est complexe. Les toutes premières éditions, au début du 18e siècle, ne comportent que peu de lettres, souvent tronquées. La première édition autorisée par les descendants de l’épistolière est donnée par Denis Marius Perrin en 1734 et 1754. Puis au 19e siècle, des érudits comme Monmerqué s’attachent à reconstituer l’édition la plus complète possible à partir d’autographes, de copies manuscrites et des premières éditions. Enfin au 20e siècle, Roger Duchêne donne la version qui demeure l’édition de référence aujourd’hui, en mobilisant et recoupant toutes les sources possibles.

Dans la dernière lettre du recueil, datée du 15 octobre 1695, Madame de Sévigné s’adresse en ces termes à son « aimable cousin » Emmanuel de Coulanges : « Je viens d’écrire à notre duc et à notre duchesse de Chaulnes, mais je vous dispense de lire mes lettres : elles ne valent rien du tout »… Il semble que certaines de ses lettres étaient lues en public… Avait-elle conscience de son talent d’épistolière et était-il reconnu de son vivant ? Avait-elle le statut d’autrice bien qu’elle n’ait pas désiré être publiée ? 

N.F. : Le talent de Sévigné était bien connu des cercles familiaux, amicaux et sociaux qu’elle fréquentait. En tenant compte de la conception élargie de la famille noble à cette époque et de l’étendue du réseau social de l’épistolière, cela finit par faire quand même pas mal de monde… Elle savait qu’un destinataire comme son cousin Coulanges ne manquerait pas de faire bénéficier la bonne compagnie qu’il fréquente des passages les plus réussis des lettres qui lui étaient adressées. C’est pourquoi les textes les plus travaillés de Sévigné, comme la fameuse annonce du mariage de Mademoiselle, proviennent de courriers adressés à Coulanges. 
Dans le milieu qui est le sien, on ne revendique pas un statut d’auteur et encore moins d’autrice. « Être publiée », pour une femme du rang de Sévigné, correspond à une déchéance. « Je sais que la gloire d’une femme consiste à ne point faire parler d’elle », s’excuse Hortense Mancini au seuil de ses Mémoires. Celles qui veulent écrire trouvent donc des postures et des formules stratégiques susceptibles de préserver leur « réputation ». L’épistolaire est l’une de ces formules.

Parlez-nous du style de son écriture… Elle avait une façon spirituelle de créer des néologismes, une précision dans l’observation, une façon de ménager son suspens, une liberté de ton…

N.F. : En effet, Sévigné crée un style bien à elle, aisément reconnaissable, qui est pour beaucoup dans son succès. D’abord, elle prend des libertés avec la rhétorique, les formules d’usage, les règles du bien dire. Elle expérimente avec le langage, crée une foule de néologismes, ose des formules proverbiales peu prisées des doctes, imite à la perfection l’oralité de la conversation (« Je cause avec ma chère fille »). Dans un phrasé très soutenu, elle introduit des effets de disruption : exclamations, expressions familières (« s’en aller au diantre », « sentir la chair fraîche », « crotté jusqu’au cul »), formules humoristiques (« je suis toujours une petite dévote qui ne vaut guère »; il faut que je voie pied ou aile de ma chère fille ») ou expéditives (« Voilà qui est fait ! »). Surtout, elle emprunte à toutes les chapelles littéraires, cite à tout va (Corneille, Molière, La Fontaine) et s’approprie gaiement ici un vers, là une maxime ou une réplique de théâtre : « J’embrasse mille fois M. de Grignan malgré toutes ses iniquités. Je le conjure au moins que puisqu’il fait les maux, il fasse aussi les médecines ». 

Son importante correspondance avec sa fille, Françoise de Sévigné, débute en 1671, date à laquelle cette dernière s’installe à Grignan, mais Mme de Sévigné a eu aussi de nombreux autres correspondants. L’exposition au musée Carnavalet le montre d’une certaine façon…

N.F. : Le pari de l’exposition qui se tient en ce moment au Musée Carnavalet-Histoire de Paris était de renouveler le regard porté sur une œuvre trop souvent réduite à la relation entre Sévigné et sa fille, sur laquelle chaque époque a projeté ses valeurs et ses préjugés. À travers les portraits peints et écrits du temps, l’exposition témoigne de la présence de Sévigné, dès sa jeunesse, parmi les cercles galants et lettrés de la capitale. Elle entre alors en correspondance avec des figures éminentes de la République des Lettres comme Ménage, Conrart ou Huet. Et elle participe au fabuleux mouvement qui porte des femmes instruites et influentes, comme Catherine de Vivonne (la marquise de Rambouillet) ou Madeleine de Scudéry au-devant de la scène culturelle et littéraire.

Dans l’exposition, la section intitulée Dans le cercle des femmes, (qui porte le même titre que votre essai publié récemment chez Hermann) interroge la place de Mme de Sévigné dans la vie littéraire de son temps et montre que certains cercles « revêtent une dimension politique »… 

N.F. : Les « cercles », « réduits », « ruelles » du XVIIe siècle, qui deviendront les « salons » au siècle suivants, sont des lieux mixtes où se rencontrent hommes et femmes, roturiers et aristocrates, gens du monde et savants, culture antique et culture moderne. Les femmes y jouent un rôle déterminant alors qu’elles sont exclues des institutions officielles du savoir (les académies). Or ce moment culturel correspond aussi à un temps où des femmes puissantes exercent des formes de pouvoir en France. La jeunesse de Sévigné se déroule sous le gouvernement d’une femme – la régence d’Anne d’Autriche. L’épistolière est témoin de la révolte de la Fronde, à laquelle participent des princesses du sang comme Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier et cousine du roi Louis XIV, ou la duchesse de Longueville. Les questions politiques occupent une place importante de la Correspondance de Sévigné, qu’il s’agisse de commenter les décisions du souverain, les affaires et les scandales survenus à la cour ou encore l’actualité militaire et les incessantes guerres louis-quatorziennes.


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Geneviève Haroche-Bouzinac, professeure émérite à l'université d'Orléans, est l'auteure de plusieurs biographies remarquées qui lui ont valu de nombreux prix. Lauréate du prix Goncourt de la biographie et du Prix du Point en 2024 pour son livre sur Madame de Sévigné, elle a en outre publié Louise Élisabeth Vigée Le Brun, Histoire d’un regard (prix Chateaubriand et Mellor Book Prize – Washington), Louise de Vilmorin, Une vie de bohème (Grand prix de la biographie de l’Académie française) et Yvonne Jean Haffen, De l’ombre à la lumière (2026).

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Geneviève Haroche-Bouzinac, vous faites partie du comité scientifique de l’exposition « Madame de Sévigné. Lettres parisiennes ». En octobre 2023 vous avez publié chez Flammarion une biographie de Madame de Sévigné pour laquelle vous avez reçu l’année suivante le prix Goncourt de la biographie. Ce livre a été réédité en mars dernier. Il commence ainsi : « De Madame de Sévigné, ce qui reste, c’est une voix, un chuchotement. » Avec la lettre, l’écrit se fait voix… La parole est conservée… 

Geneviève Haroche-Bouzinac : Le bavardage épistolaire de Mme de Sévigné évoquait à une voyageuse anglaise au début du XVIIIe siècle, Lady Mary Wortley Montaigu, le ton d’un échange spirituel qu’elle nomme le tittle-tattle, un des aspects de cet art désinvolte de la conversation que Marie de Rabutin-Chantal et son cousin Roger de Bussy-Rabutin, désignent par « rabutinage », agrémenté d’un peu de malice[1]. Deux siècles plus tard, une autre Anglaise s’imaginait entendre le timbre de sa voix.  Virginia Woolf goûtait le rythme, les intonations des lettres, mais décelait derrière la narration animée une ombre de mélancolie. 

G.H-B. : La lettre n’est-elle pas la source première d’une biographie, et particulièrement dans le cas de la marquise ? 

Le biographe entretient un rapport complexe avec les correspondances dont il dispose. Les lettres sont des « documents expressifs ».  Afin d’évaluer l’information qu’elles proposent, ces sources doivent être confrontées avec d’autres traces historiques : les actes notariés renseignent sur l’état des biens, la nature des prêts et des emprunts, ils informent sur l’entourage des protagonistes grâce aux listes de signatures aux contrats. Les livres de comptes dévoilent l’économie d’une maison mais aussi l’état de la psyché. Les mémoires et journaux personnels rédigés à la première personne par les contemporains déroulent des faits au quotidien. Les recueils de  chansons, de poèmes dédiés aux protagonistes peignent l’entourage social. Ces documents apportent des dates, des commentaires, des chiffres, trahissent la vie matérielle. Parmi ces multiples  sources, la lettre est un document singulier. Elle aurait le privilège de refléter, selon une métaphore passée dans l’usage, le « portrait de l’âme », mais elle est une mise en scène, représentation proposée à un destinataire.

Dans un paragraphe intitulé Des documents fragiles et quelques mythes de votre avant-propos de la biographie, vous signalez le déséquilibre des sources disponibles, une « série de malentendus au service d’idéologies successives »... 

G.H-B. La correspondance connue et publiée de Mme de Sévigné appartient à un vaste ensemble. Sur les 1120 lettres conservées, 764 sont adressées à sa fille Françoise, une petite partie eu égard à la quantité supposée. Encore ces lettres ont-elles été en partie expurgées par les soins de Pauline de Simiane, sa petite-fille. Même si les échantillons conservés sont larges, ceci incite le biographe à la prudence. Jusqu’en 1661, année où l’épistolière entre dans sa trente-cinquième année, seules 28 lettres sont conservées. C’est dire quelles sont les lacunes.
De plus, le fait que ces lettres soient entrées assez tôt dans l’histoire littéraire en rend la lecture délicate. Dès le XVIIIe siècle, elles sont considérées comme une source d’information sur le Siècle de Louis XIV, et simultanément comme un modèle d’écriture « au féminin ». On propose notamment aux jeunes filles d’imiter la lettre en énigme, annonçant sur le mariage de Mademoiselle.  Pour la génération romantique – et Lamartine en particulier – les lettres contiennent l’image d’une tendre mère. Cette image d’une maternité idéale se voit bientôt ternie au XXe  siècle, par des interprétations plus critiques, faisant de l’épistolière une mère intrusive et excessive en s’appuyant sur des analyses empruntées à la psychanalyse : névrose etc., comme s’il était possible d’établir des diagnostics à de telles distances. 
D’autres mythes, comme celui de la sincérité, de la transparence oblitèrent l’esprit d’une forme qui n’autorise l’épanchement qu’au sein d’un cadre codé. Ces successions d’interprétations, qui ne s’équivalent pas, disent bien la richesse de ce corpus. Une lecture, au plus près des sources, tenant compte des sociabilités et des codes, attentive au mouvement d’accès à la culture, qui a été celui de tout un ensemble de femmes, permet sans doute de mettre les lettres en lumière aujourd’hui, en évitant de projeter sur cette époque les termes d’interrogations qui sont les nôtres. 

L’exposition au musée Carnavalet raconte la vie de Madame de Sévigné à Paris. Qu’est-ce qui vous a semblé intéressant de mettre en avant ? 

G.H-B. L’avantage des grandes rétrospectives est de rapprocher des œuvres éparses. Le visiteur a la chance de voir réunis des portraits qui appartiennent à des collections éloignées, ce qui n’arrive pas plus d’une fois par siècle. Contempler dans des salles voisines le portrait de Mme de Sévigné par Nocret, par Lefèvre, admirer le portrait qui dévoile la personnalité charmante de Charles, le frater, celui de Françoise de Grignan a été pour moi une révélation, même si j’avais vu ces œuvres séparément. Parmi les nombreux trésors exposés au musée Carnavalet, signalons une curieuse peinture sur bois, très détaillée, représentant les bains sur la Seine, habitude des Parisiens à laquelle Mme de Sévigné fait plus d’une fois allusion. C’est ce qui, outre les portraits, rend l’exposition vivante. 

La liberté est très importante pour Madame de Sévigné qui préférera garder son statut de veuve alors qu’elle n’a que vingt-cinq ans lorsqu’elle perd son mari..

G.H-B. Sans doute la jeune femme prend-elle conscience de sa liberté de façon négative. La perte de son mari est douloureuse. La découverte de son état de fortune de veuve la laisse dans le désarroi. Une fois les brèches financières colmatées, elle comprend l’intérêt de rester à l’abri des caprices d’un époux dont l’économie risque de n’être pas la vertu principale. Décidée à veiller elle-même sur le bien et l’éducation de ses enfants, Mme de Sévigné les protège et refuse de les mettre à la merci d’un remariage, car un beau-père serait juridiquement désigné comme leur tuteur. Ses raisons de refuser un second époux sont donc économiques, juridiques, mais aussi affectives. 
Son goût de l’indépendance se manifeste dans le quotidien. Dans son entourage, chacun est libre de ses mouvements, chacun dispose de son temps à sa guise, selon la règle de l’abbaye de Thélème qu’elle aime rappeler : « fais ce que voudras ». Rester une femme libre, sans tutelle paternelle, ni conjugale, tel est son choix.

« Quelle belle invention que la Poste et que j’apprécie messieurs les postillons ! » écrit Madame de Sévigné qui bénéficie de la réorganisation du système postal en 1672 par le marquis de Louvois, l’un des principaux ministres de Louis XIV...

G.H-B. Tout le monde connaît la célèbre exclamation : « Quelle belle invention que la Poste ! » Il faudrait ajouter : quelle belle invention que les réseaux routiers. C’est parce que la France de 1672 est déjà équipée en chemins carrossés que les maîtres de poste peuvent acheminer les paquets. Sans ces routes pourvues de relais, sans cette organisation perfectionnée par Louvois, nous aurions aujourd’hui des lettres mais moins de correspondances. L’espoir de recevoir une réponse dans des délais raisonnables stimule l’échange. La régularité des courriers, l’apparition de tables d’envoi, la compétence de « Messieurs les postillons », tout cela crée un sentiment de confort  dont Mme de Sévigné a besoin. Encore faut-il garder à l’esprit que la sécurité est relative et que le secret des lettres n’est jamais garanti.
La lettre est définie comme la « consolation des absents » parce qu’elle offre le soulagement de l’épanchement, parce qu’elle est une illusion de présence. Mais, lorsque la réforme postale permet d’envisager une réponse rapide, tout change. Cette consolation virtuelle devient presque tangible. La création de la Ferme générale des Postes par Louvois est un des exemples de ce qu’une réforme économique peut apporter à l’histoire des sensibilités. 


[1] Lady Mary Wortley Montaigu est célèbre pour avoir écrit des Lettres de Turquie