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Italo Calvino : Portrait. Par Corinne Amar

édition novembre 2023

Portraits d’auteurs

Italo Calvino (1923-1985) naît à Santiago de Las Vegas, dans un village près de la Havane, à Cuba, où son père, agronome issu d’une vieille famille de la Ligurie, dirigeait des établissements de recherche agronomique.

Sa mère était botaniste, son frère, géologue. Chez lui, écrit-il dans ses Pages autobiographiques (1), seules les études scientifiques étaient à l’honneur : il fut le seul homme de lettres. La famille ayant été rapatriée à San Remo, alors qu’il avait à peine deux ans, il eut très peu de souvenirs de Cuba. En revanche, il se souvint de la maison de San Remo qu’il habita avec ses parents jusqu’à ses vingt ans, du jardin plein de plantes exotiques et rares et des bois des Préalpes liguriennes, avec son père, chasseur. Fidèle à la tradition familiale, il entreprit des études scientifiques d’agronomie à Turin, qu’il abandonna, la tête toute à la littérature. Puis, ce fut la guerre et l’occupation allemande, il avait vingt ans. Il rejoignit la Résistance, pour aller combattre dans une unité de partisans communistes. La guerre des partisans se déroulait dans ces bois qu’il avait affectionnés, enfant et adolescent. De cette expérience de deux années de combat, il tira une matière d’écriture, un style néoréaliste, un premier roman, Le Sentier des nids d’araignées, en 1946, des nouvelles. Et s’il débuta ses récits par des histoires de partisans, c’est « parce qu’elles venaient à point », aventureuses et cruelles, dans l’air du temps et des bouleversements.

Quelques années plus tard, au cœur de la guerre froide et de ses tensions, il se mit à écrire une histoire totalement fantastique dans une veine différente, éloignée de la brutalité réaliste, spontanée, tel « un passe-temps privé » – de ces histoires qui, à leur insu, expriment non seulement la souffrance d’une époque mais aussi le vœu d’en sortir. Et ce fut Le Vicomte pourfendu, en 1951, ou l’histoire de Medardo di Terralba parti combattre contre les Turcs, et qui s’en revint fendu en deux par un boulet de canon.

« Les médecins : tous contents. (…) Dieu sait ce qu’ils firent. Le fait est que le lendemain, mon oncle ouvrit son seul œil, sa moitié de bouche, dilata sa narine, et respira. La forte fibre de Terralba avait résisté. Maintenant, il était vivant et pourfendu. » (2)  Une moitié droite, survécut, laquelle, de retour au château, se montra affreusement méchante et vile, terrifiant les uns et les autres. Peu après, la gauche, soudain, réapparut, tout à l’opposé, affable et vertueuse : chacune des deux parties agissant pour son propre compte – un contraste à la Dr Jekyll and Mr Hyde.

Avec deux autres histoires écrites dans ces mêmes années 50-60, Le Baron perché et Le Chevalier inexistant, Italo Calvino initia une trilogie fondamentale. Leur point commun : toutes trois, invraisemblables et situées en des temps lointains et en des pays imaginaires ; ainsi, dans la seconde, concevoir pour son héros toute une vie passée dans les arbres, un baron du nom de Côme de Rondeau, persuadé « que pour bien voir la terre, il faut la regarder d’un peu loin », ou dans la troisième, un chevalier de Charlemagne, modèle de rectitude et de rigueur, mais… « inexistant ».

Calvino explorait ainsi de nouveaux territoires ouverts, inaugurant des contes fantastiques et allégoriques libérés des contraintes physiques et géographiques, mettant en évidence ce qui l’intéressait, lui : à savoir, la condition de l’homme contemporain divisé, incomplet, voire hostile à lui-même : une déchirure radicale qui le scindait dans ses contradictions.

Après une période passée à Rome au début des années 60, il épousait en 1964 à Cuba la traductrice argentine, Esther Judith Singer qu’il avait connue deux ans plus tôt à Paris, et ils vivront à nouveau à Paris, de 1967 à 1980. Là, Calvino rencontrera Georges Perec et Roland Barthes, fréquentera assidument les milieux de Tel Quel et l’Oulipo, y expérimentera de nouvelles techniques d’écriture. Il s’inspira de Raymond Queneau, qu’il lut, relut, sensible à la dimension encyclopédique de sa culture : il le traduira, l’éditera (devenu éditeur), le commentera, et les références à Queneau fourmillent dans son œuvre. Il lut les classiques, relut Voltaire et Diderot, Balzac, l’Odyssée, Shakespeare, s’intéressa à la linguistique, aux sciences, au cinéma, à la politique…

Il arpentait les domaines de la littérature et de la science, y puisant un principe d’organisation de la matière littéraire, un modèle de rigueur d’où, Oulipo oblige, l’obsession de la symétrie, des nombres, de leur harmonie qui commandait la forme des romans, jusqu’à la longueur des chapitres, leur répartition…

Il donna la part belle au jeu et à l’imagination, de la même façon qu’il trouvait aussi « vain qu’inconvenant » de parler de soi. Il ne tint jamais de journal intime. La correspondance parue aujourd’hui d’Italo Calvino (3) qui court sur quarante-cinq années – lettres à ses parents, aux amis, lettres publiques – nous montre un homme habité par une seule conviction : le métier d’écrire et la foi en la littérature. Voué à la création, il écrit pour comprendre, pour maintenir aussi les liens de l’amitié. À Silvio Micheli, écrivain et journaliste qu’il envie de faire autant de romans, alors qu’il en est lui, à devoir se fatiguer sur des articles : « San Remo, 19-3-47, Cher Micheli, cela fait un bout de temps que nous ne nous écrivons plus et c’est grave. Il est très important que nous continuions à nous disputer par lettres, et c’est très utile pour tous les deux. »

 Il avait en horreur le « culte de la personnalité de l’écrivain », convaincu qu’il n’avait « vraiment pas l’impression d’avoir une vie sur laquelle on puisse écrire quelque chose, [j’ai] simplement une série d’œuvres (Paris, le 16.09.68) », écrivait-il à l’Anglais, John R. Woodhouse, qui consacra un essai à sa Trilogie.

« À un moment donné, il s’était trouvé que j’étais devenu un écrivain, mais c’est arrivé assez tard : j’ai beaucoup travaillé dans le monde de l’édition, dans mes moments de liberté, j’écrivais énormément, et de cette masse, sortaient des livres. » (4).

C’est à Cesare Pavese (1908-1950), déclarera-t-il quelques années après la mort de celui-ci, qu’il dut sa vocation sinon sa « formation » d’écrivain. Pavese, son aîné de quinze ans, était son auteur préféré mais aussi son maître et son ami : il admirait non seulement l’écrivain, mais l’éditeur chez Einaudi et le traducteur. « Il était le premier à lire tout ce que j’écrivais. J’avais à peine fini un récit que je courais le trouver pour le lui faire lire. » Pavese et lui se voyaient à cette époque presque quotidiennement. La mort de Pavese, son suicide, l’affligera très profondément – pourquoi n’avaient-ils rien fait, tous, pour le sauver ? Calvino le rendra présent, vivant, en co-éditant Le métier de vivre (écrit posthume paru en 1952), lui consacrant de grands textes critiques.

La carrière de journaliste avait tenté Italo Calvino. Dans la correspondance, on apprend qu’il hésita entre plusieurs métiers. En 1946, la maison d’éditions italienne Einaudi l’embauchait pour la représenter. Ainsi, journaliste et éditeur, il écrivait parallèlement pour des journaux, des revues. Il lisait, défendait, promouvait les livres des autres, fut dévoué à la cause éditoriale. « J’ai beau faire, tout m’intéresse », ajoutait-il, lorsqu’ayant gagné en notoriété dans le monde comme romancier, débordé de sollicitations de toutes parts, « écrivain estimé, recherché, aimé », il éprouvait tout à coup, le désir de se recueillir « pour penser au livre ».

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  1. Italo Calvino, Ermite à Paris, Pages autobiographiques, Gallimard 2014, p., 24
  2. Italo Calvino Le Vicomte pourfendu, Folio Gallimard, 2018, p., 20.
  3. Italo Calvino, Le métier d’écrire, Correspondance (1940-1985), trad. de l’italien par Christophe Mileschi & Martin Rueff, édition établie et présentée par Martin Rueff, Gallimard 2023.
  4. Italo Calvino, op., cité, p. 24, préface.