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Lettres choisies - Jacques Rivière et Jean Paulhan

édition novembre 2025

Lettres et extraits choisis
Jean Paulhan & Jacques Rivière
Correspondance 1918-1924
« Les espoirs et les projets »
suivie par
Isabelle Rivière & les membres de La NRF
« Il y a, paraît-il, une querelle Jacques Rivière »
Édition établie, préfacée et annotée
par Bernard Baillaud
Éditions Claire Paulhan, novembre 2025
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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16. Lettre de Jacques Rivière à Jean Paulhan

Le 15 Mai 1920

Mon cher Paulhan,

Je ne peux pas vous dire de quelle reconnaissance m’emplit chacune de vos lettres. Vous êtes pour moi ce Messie que dans mes moments de plus grande fatigue je souhaitais sans espoir. Pour bien évaluer le service que vous me rendez, comprenez ceci : je ne suis pas un homme de détails ; les détails m’oppriment à la lettre ; ils viennent le moindre vient se placer dans mon esprit sur le même plan que les choses les plus importantes ; je distingue bien son insignifiance ; mais elle ne devient pas pour moi une raison de m’en désintéresser.
Vous, au contraire, vous avez la faculté à la fois de ne rien négliger et pourtant de maintenir les petits soucis à distance des grands.
Depuis un an j’ai l’esprit encombré par de l’imperceptible, et de plus en plus je perdais la vue du principal. Vous allez me la rendre, je le sens. Et me la rendre, c’est me rendre la possibilité de travailler, d’écrire mon œuvre, de donner à la NRF la direction, l’aimantation dont elle a manqué jusqu’ici. Comment vous exprimer les sentiments dont un tel secours me remplit pour vous ?
Il faut que notre collaboration devienne régulière : elle peut nous être infiniment profitable à tous deux, je crois ; et je suis convaincu qu’en tous cas elle aura pour la revue des effets extrêmement précieux. J’examinerai en rentrant, avec Gallimard, les moyens de l’organiser pour ainsi dire légalement. Il y aura bien quelques petites difficultés matérielles à vaincre ; mais nous les vaincrons.


36. Lettre de Jean Paulhan à Jacques Rivière

jeudi [janvier 1921].

Jacques,
je dois cependant vous dire ce qui se passe pour moi. Peut-être l’avez-vous en partie deviné, et j’aurais dû certainement vous en parler plus tôt ; j’y aurais été maladroit.
je suis décidé à me séparer de ma femme. Je n’en ai pas de raisons plus graves que l’incertitude ou la violence qui l’ont fait, dès les premières années de notre mariage, menacer de me quitter, ou me quitter même, doutant, disait-elle, de ses sentiments pour moi : mais depuis que nous avons des enfants[,] s’achevant dans des scènes d’une brutalité pénible. L’obligation où je me trouve, à peu près, de répondre par des scènes égales, la ruine de toute la vie (intellectuelle aussi bien) que j’avais imaginée pour nous, et que je ne désespérais pas jusqu’à maintenant de former, l’influence qu’ont ces scènes sur mon petit garçon, l’incertitude enfin d’une vie matérielle sans appui font ma décision définitive.
Jacques, je ne veux pas ajouter un souci, ou l’idée même d’un souci, à tous ceux que vous avez déjà. Seulement, sachez qu’il serait plus grave encore pour moi, à présent, que votre amitié vînt à me manquer, ou seulement à s’étonner.

Jean P.

 

60. Lettre de Jacques Rivière à Jean Paulhan

Cenon, le 21 Sept[embre 1921]

Mon cher Jean,

En voyant les épreuves de Proust, je comprends le travail qu’elles ont dû vous donner et j’ai regret d’avoir si légèrement refusé hier d’envisager la possibilité d’un retard.
Je souhaite que vous n’ayez pas eu trop de mal pour remettre sur pieds tant de phrases chancelantes : j’aurais voulu pouvoir vous aider.
L’état d’esprit où vous me dites qu’est Proust en ce moment et qui légitime parfaitement votre initiative de placer son morceau en tête, me fait de la peine, mais ne m’inquiète pas outre mesure, car il est à peu près chronique. Si vous le voyiez Proust plus souvent, vous y seriez habitué.
Je crois inutile de corriger ces épreuves ; j’arriverais trop tard. Mais n’hésitez pas à corriger rectifier certains imparfaits du subjonctif intempestifs que Proust laissera peut-être, et à arranger, quand il le faudra, la ponctuation.
Le morceau est bien celui que j’avais demandé à Proust.
Ne vous a-t-il décidément pas offert un autre titre que celui de Sodome ?
Merci pour tout le mal que vous vous donnez, et pardon !
Quand repartez-vous en vacances ?

Votre ami Jacques R.

 

69. Lettre de Jacques Rivière à Jean Paulhan

 

Colpach le 10-1-[19]22

Mon cher Jean,
En plus des notes que je vous ai annoncées, vous en recevrez une de Gilbert de Voisins sur les Préludes d’Octave Maus, quelques lignes que vous pourrez envoyer directement à l’impression à moins que l’éloge de Maus écrivain n’y soit trop vif.
J’ai adressé ce matin à Paillart le texte de la revue des Revues pour la partie : Relations franco-allemandes. Vous vous chargez, n’est-ce pas, du reste, c’est-à-dire : 
      Article Mauriac sur Gide (petit chapeau neutre)
     Extrait de Valéry dans RM.
Il y aurait lieu aussi de signaler la correspondance de Balzac et de Mme de Berny dans la Revue des Deux-Mondes du 1er Déc[embre]. Mais je crois qu’il sera difficile de faire des extraits.
Comme nous avons beaucoup de place, vous pouvez peut-être ajouter une ou deux citations de choses qui vous auront paru importantes. Mais vous me soumettrez une épreuve.
Si vous vous aperceviez que nous allons être courts, il faudrait m’en prévenir, au besoin télégraphiquement.
      Texte de la manchette :
      Ma mère et les livres par Colette
      Hommage à Dostoïevski
      Articles d’André Gide, de Léon Schestoff et de Jacques Rivière
Le titre provisoire de mon article (pour les sommaires que Gallimard vous demande) pourrait être : Dostoïevski et l’art romanesque français. Je tâcherai de trouver mieux pour le sommaire définitif.
J’ai envoyé une notule de quelques lignes de Gabory sur André Malraux. – Je ne donne pas la note de Ghéon sur Valois.
J’envoie un mot à Léautaud pour le presser. – Voulez-vous donner l’adresse exacte de Pierrot à Roland Saucier ? – Ne vous fatiguez pas à m’écrire, à moins que vous ne vous trouviez embarrassé. J’ai commencé à travailler. Votre ami J.R
 

91. Lettre de Jean Paulhan à Jacques Rivière

 

vendredi - [29 décembre 1922]
 

Cher Jacques,

Vous avez dû recevoir déjà le Freud. Le numéro se prépare bien : j’ai envoyé à la composition la chronique de Thibaudet, et la note de Jean [Schlumberger] sur Drieu. Marsan me promet pour demain ses Passantes, Rival accepte de parler de Béraud.

Comme livres nouveaux : Servitude et grandeur littéraires de Mauclair peut-être, à quoi l’on joindrait les Souvenirs de Jourdain ; la 2me série du Théâtre d’amour : parlerons-nous enfin de Porto-Riche ? Du nouveau sur la Chanson de Roland, de Boisson[n]ade, dont Th[ibaudet] désire parler. Le Tableau de la Boxe, les poésies pour dames seules et le voyage de Télémaque viennent de sortir.

Le numéro Proust vient d’arriver ; je vous l’envoie. Paillart s’est bien tiré des corrections.

Je parlais hier avec Baillaud*, le Directeur de l’Observatoire, qui me disait : il suffit d’une très légère négligence, et que l’on n’ait pas assez fait le vide autour d’elle, pour qu’une observation astronomique semble intéressante.
C’est un peu l’histoire de la littérature. C’est aussi dans ce sens que je voudrais saisir cette qualité qui fait pour moi l’éclat d’Aimée.
Mais elle est négative, l’on mettra longtemps à la distinguer avec évidence toutes les causes d’erreurs légères que vous avez supprimées si naïvement.
– Dois-je vous envoyer votre courrier ?

Au revoir, jacques
Jean.