Le numéro 51 de la revue Épistolaire propose une plongée dans la correspondance de George Sand, femme de lettres à maints égards. Sa correspondance est un univers foisonnant où se dessinent à la fois l’intimité d’une femme, l’itinéraire d’une écrivaine et les engagements d’une citoyenne. L’ensemble des études réunies dans ce volume montre combien les lettres de Sand, longtemps considérées comme un simple complément de son œuvre romanesque, forment en réalité un territoire littéraire à part entière : un espace de création, de réflexion, de confidences et de dialogue. Autour de trois grands axes – les relations amicales, le réseau politique et l’ampleur exceptionnelle du corpus – les chercheurs réunis dans ce dossier redonnent vie à une voix multiforme. Elle est tendre, fougueuse, critique ou ironique.
Dès l’adolescence, Aurore Dupin s’initie à l’écriture par la lettre. Pensionnaire au couvent des Anglaises, elle découvre dans la correspondance un refuge et un laboratoire. Ses amies la surnomment « Mademoiselle Calepin », tant elle remplit ses feuillets de récits, de confessions ou de petites fictions intimes. Des lettres-fleuves, promises à des destinataires qui les réclament sans se lasser, sont les premiers exercices littéraires de la jeune Aurore Dupin qui deviendra George Sand. On y voit déjà se former une plume vive, libre, prolifique, qui transforme la moindre anecdote – un voyage, un criquet, une rêverie – en matériau narratif. Son premier roman, La Marraine, naît presque naturellement de ces « gammes épistolaires ». Plus tard, les Lettres d’un voyageur porteront encore la trace directe de rêveries mises en prose, issues d’échanges avec Alfred de Musset. Dans ce numéro, plusieurs contributions rappellent que la lettre est pour Sand un espace d’invention littéraire : une préface intime de son œuvre autant qu’un laboratoire permanent.
L’immensité de cette correspondance frappe d’ailleurs tous les chercheurs. Plus de deux mille correspondants, vingt-huit volumes publiés, des voix venues de toutes les strates sociales : amis proches, artistes bohèmes comme Liszt ou Delacroix, grandes figures politiques de la République, simples lecteurs anonymes, jusqu’à Napoléon III. Cette matière, patiemment éditée par Georges Lubin et dont Thierry Bodin rappelle l’élaboration, constitue non seulement une mémoire de l’écrivaine, mais aussi un véritable panorama du XIXᵉ siècle. Ernest Renan saluait déjà, au lendemain de la mort de Sand, « cette âme sonore », capable de faire vibrer dans ses lettres tous les échos de son époque.
Mais au-delà de la quantité, c’est la diversité de tons et de registres qui surprend. La correspondance de George Sand est un territoire mouvant, un « Protée », pour reprendre le mot de Balzac, en référence au héros de la mythologie grecque qui a le pouvoir de changer de forme à volonté. S’y croisent la confidence intime, la pensée critique, l’humour, l’indignation ou l’emportement amoureux. José-Luis Diaz, dans un article consacré aux « causeries intimes », montre combien Sand valorise l’échange sincère et chaleureux. Les « vraies lettres » sont, pour elle, celles où l’on s’épanche, où l’on se raconte, où l’on provoque un écho. Loin d’être un exercice solipsiste, cette intimité épistolaire se nourrit de dialogue et de réciprocité. Sand demande, réclame même parfois, des confidences en retour : l’échange est la condition de la vérité.
Parmi les correspondances mises en lumière dans ce numéro, celle avec le peintre Eugène Lambert occupe une place à part. Annick Dussault retrace l’itinéraire de ce « gamin de Paris » devenu le protégé, puis presque le fils spirituel de Sand. Leur relation, longue de plus de trente ans et nourrie d’une affection profonde, illustre le rôle d’accompagnatrice et de formatrice que la romancière a parfois assumé auprès de jeunes personnes, artistes ou non. Lambert est d’abord un timide adolescent dont elle se moque gentiment, le surnommant « tortillard » en raison de sa lenteur et de son étourderie. C’est Maurice, le fils de Sand qui a amené ce garçon à Nohant. Ils se sont rencontrés dans l’atelier de Delacroix. Avant de devenir un peintre reconnu, représenté par les meilleures galeries de son temps, il a rencontré des difficultés à se faire accepter au Salon et à obtenir des commandes. Pour vivre de son métier, il a réalisé des travaux d’illustration pour des périodiques, tels que Le Magasin pittoresque et La Revue d’agriculture. Sans doute sa reconnaissance tient-elle partiellement aux encouragements de la romancière, qui lui transmet à la fois exigence, curiosité et discipline. À travers cette correspondance se dessine l’image d’une Sand attentive, généreuse, profondément investie dans le chemin artistique de ceux qu’elle aime.
Le numéro consacre aussi plusieurs pages au rapport complexe et nuancé qu’entretient Sand avec le saint-simonisme et ses héritières. Dans ce courant politique, certains membres les plus radicaux ont plaidé pour l’émancipation des femmes. Sans jamais adhérer à un système, George Sand observe de près ce mouvement qui prône l’égalité entre hommes et femmes et attire de nombreuses figures féminines audacieuses. Sand assiste à des réunions, échange avec des militants, mais refuse tout embrigadement idéologique. Ses lettres révèlent une position oscillante : proche des aspirations sociales du mouvement, elle s’en distance dès qu’il s’agit de s’en faire la figure ou la porte-parole. L’épisode de 1848, où des militantes publient sa candidature à la députation sans la consulter, cristallise cette ambivalence. Cette anecdote, analysée dans le dossier, montre une Sand solidaire des femmes mais réticente à toute instrumentalisation politique.
La dimension politique constitue d’ailleurs un autre versant majeur de cette correspondance. Si Alexis de Tocqueville la qualifie en 1848 de « manière d’homme politique », c’est que Sand a su s’approprier les codes du débat public à une époque où les femmes en sont exclues. Ses échanges avec des acteurs de tous horizons, des républicains aux exilés étrangers, des élus locaux aux grandes figures nationales, documentent de manière fine les aspirations démocratiques d’un siècle en mutation. Ces lettres, croisées et lues dans les deux sens, constituent un matériau précieux pour comprendre la formation d’un « républicanisme au féminin », à la fois passionné, lucide et profondément humaniste.
Au terme de ce parcours, ce que montre le numéro 51 de la revue Epistolaire, c’est que la correspondance de George Sand n’est pas seulement un appendice à son œuvre. Elle est une œuvre seconde, une œuvre monde. Mosaïque d’éclats, polyphonie des voix, miroir des élans intérieurs comme des combats collectifs, elle permet de saisir toutes les incarnations d’une femme qui fut à la fois romancière, mère divorcée, amie fidèle, amante exigeante, intellectuelle engagée et citoyenne attentive aux bouleversements de son siècle. Lire ses lettres aujourd’hui, c’est entrer dans un espace où la littérature, la vie et la pensée ne cessent de dialoguer. Une invitation à découvrir, derrière ce grand nom, une femme multiple, vibrante, inépuisable.