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Discours des lauréats du Prix Wepler-Fondation La Poste 2016

LUNDI 14 NOVEMBRE 2016

STÉPHANE AUDEGUY – Prix Wepler-Fondation La Poste 2016

Mesdames et Messieurs,

Je suis ravi de succéder à Pierre Senges au palmarès du Prix Wepler Fondation La Poste. Je ne referai pas l’histoire de ce Prix : je renvoie sur ce point à l’inégalable discours de mon prédécesseur.

Les initiales de Pierre Senges le destinaient à devenir un auteur de post-scriptum : il s’est donc inspiré de Moby Dick pour composer Achab (séquelles), primé l’an dernier. Mes initiales, elles, on fait de moi une société anonyme. C’est pourquoi j’ai imaginé l’Histoire d’un lion nommé Personne. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire des lettres françaises, un prix littéraire se montre d’une implacable cohérence, en couronnant successivement deux romans zoomorphes. Cohérence qui n’étonnera plus personne quand j’aurais rappelé que l’ensemble de ses membres de ce jury est renouvelé chaque année.

La question est donc posée : quel animal sera récompensé l’an prochain ? Personnellement, je penche pour le chat ; ou alors la belette. Ou peut-être, à la rigueur, le petit lapin.

Je laisse à des auteurs ambitieux et plus jeunes que moi le soin trancher cette question épineuse, et même poilue.

Recevoir un prix – un prix que l’on respecte – suscite un sentiment de profonde reconnaissance. Je me suis demandé comment exprimer cette reconnaissance, et comment l’exprimer dans une monnaie qui me coûte, puisqu’il est question d’une reconnaissance de dette. Etant donné mon caractère, une réponse s’impose : je vais vous faire une confidence.

Cette confidence, la voici : je considère que mon activité d’écrivain n’a rien à voir avec quelque prix littéraire que ce soit. Je me méfie des prix littéraires. Et par là, je veux dire, de tous les prix : pas seulement de ceux qui ne me sont pas attribués. Il faut s’en méfier, même le jour où l’on en reçoit un. Pourquoi ?
La vérité est qu’il faut du courage pour écrire. Bien sûr, ce n’est pas une variété de courage particulièrement spectaculaire. Il faut du courage parce qu’écrire suppose de développer une puissance de désertion à l’égard de tout ce qui fait l’ordinaire de la vie sociale. Et les problèmes d’écrivain sont des problèmes dont les gens sérieux ne s’occupent pas. Je suis frappé de la puérilité des questions que je me pose, et qui sont à l’origine de chacun de mes cinq romans. Je me suis jadis demandé, par exemple : au fait, qui a inventé le nom des nuages ? Ou bien: qu’est-ce qui a bien pu arriver au frère de Jean-Jacques Rousseau ? Ou bien : que dirait une ville comme Rome, si elle parlait ? Ou encore : que nous dirait l’Afrique, si elle avait une voix ? Je me suis demandé enfin : que serait une vie de lion, si on pouvait la conter ?

Au départ, j’avais conçu cette Histoire du lion Personne comme un livre pour enfants. Puis je me suis dit qu’il fallait l’élargir à ces anciens enfants qu’on appelle des adultes.
Car je me suis souvenu des mots de La Fontaine :

Le monde est vieux, dit-on. Je le crois. Cependant
Il le faut encor amuser comme un enfant.

Parmi toutes les choses dont l’écrivain doit se défaire, dans ce que j’appelle l’ordinaire de la vie sociale, dans ce que Blaise Pascal, dans son meilleur texte qui n’est pas de lui, appelait les grandeurs d’établissement, il y a les prix littéraires. Et puisque les prix littéraires existent, demandons-nous ce que pourrait être un prix littéraire acceptable :
– par exemple, il existe une version japonaise du Prix des Deux-Magots qui est assez merveilleuse, puisque japonaise. Le jury ne comprend qu’un seul membre. Il vote tout seul, à l’unanimité de lui-même. Ensuite il est démis de ses fonctions : un autre membre unique prend sa place.
– sinon, j’accepterais volontiers de participer à un jury si, et seulement si, il commençait par nominer un seul livre ; puis, au fil des semaines, le jury publierait une seconde liste, un peu plus longue, et, une troisième, encore plus fournie ; ainsi de suite pendant des mois ; enfin ce jury publierait triomphalement la liste de la totalité des livres qui lui paraîtraient mériter d’être lus, dans une rentrée littéraire donnée. Du coup, il n’y aurait pas de discours du gagnant, évidemment, pour des raisons techniques. Ni de chèque, pour des raisons également techniques.
Quelque chose me dit qu’on ne me demandera jamais de participer à un prix littéraire.
Permettez-moi donc, tout de même, de rappeler ici les noms des auteurs et de leurs œuvres qui figuraient cette année dans la sélection du Prix Wepler Fondation La Poste, parce qu’ils méritent l’attention des lecteurs, et que chacun de ces 12 auteurs, nécessairement, aurait pu être à ma place ce soir :

Nathacha Appanah, Tropique de la violence
Thierry Beinstingel, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud
Boris Bergmann, Déserteur
Benoît Damon, Retour à Ostende
Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal
Mark Greene, Comment construire une cathédrale
Marcus Malte, Le Garçon
Sylvain Prudhomme, Légende
Olivier Steiner, La main de Tristan
Fanny Taillandier, Les états et empires du Lotissement Grand Siècle : archéologie d’une utopie
Philippe Vasset, La légende
Ali Zamir, Anguille sous roche

Le roman que vous avez la générosité de distinguer ce soir concerne donc un lion nommé Personne. A la réflexion, je me dis que c’est surtout l’histoire d’une amitié entre un lion, et un chien nommé Hercule. Je lui aurais bien demandé de venir, à Personne, pour s’expliquer ; mais vous savez comment sont les lions. Passé dix-huit heures, on ne peut pas compter sur eux : ils chassent.
Et puis Ludwig Wittgenstein a dit cette chose terrible et définitive sur ces animaux : si les lions pouvaient parler, nous ne pourrions les comprendre.
Je parle donc, exceptionnellement, à la place de Personne. Il faut bien que quelqu’un se dévoue.

Une fois que le livre est écrit et publié, le courage de l’auteur ne sert plus à rien. Quand l’auteur a de la chance, il reçoit heureusement des signes d’encouragement. Il y a des gens qui écrivent des articles ; des gens qui invitent l’auteur à parler, et je profite de cette occasion publique pour les remercier chaleureusement. Il y a également ceux qui vous envoient des signes amicaux. C’est ainsi que l’écrivain Mathieu Riboulet m’a communiqué un magnifique proverbe africain, que je vous livre ici : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur. ». C’est ainsi qu’Adrien Bosc, mon éditeur, m’a fait connaître cette remarque de l’historien américain Howard Zinn : « Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs ». Moi, j’avais fini Personne, j’étais désœuvré. Je me suis donc mis à relire Victor Hugo. Et soudain, dans Les Misérables, j’en suis arrivé à une scène où Jean Valjean croit qu’il va perdre Cosette. Hugo écrit alors cette phrase : « Allez donc ôter au lion le chien qu’il a dans sa cage !».

Me voici donc enfin bien content : je suis une séquelle de Pierre Senges ; sans gravité, j’espère  ; je suis une note marginale dans l’œuvre de Victor Hugo ; je suis aussi, ce soir, le récipiendaire d’un prix littéraire que je respecte. J’en reviens donc, pour finir, à cette histoire de prix. Tout le monde ici sait ce que ce que celui-ci doit à Marie-Rose Guarnieri qui, elle, est quelqu’un. Je n’ai jamais parlé prix littéraires avec Marie-Rose. Je la connais assez peu, d’ailleurs, parce qu’elle est occupée à lire des livres ; et moi, à en écrire. Et pourtant, je suis certain que dans son projet de fonder un nouveau prix littéraire, il entrait une certaine méfiance à l’égard des prix de ce genre ; et puis, commeMarie-Rose est une personne formidablement énergique, elle est parvenue à communiquer cette défiance à la brasserie Wepler ; et comme c’est une personne formidablement séduisante, elle est même parvenue à communiquer à la Fondation La Poste toute entière une saine suspicion à l’égard des prix. Enfin, je ne serais donc pas surpris qu’il y ait, dans le jury du Prix Wepler Fondation La Poste, des personnes qui, elles aussi, tiennent les prix littéraires dans une circonspection légitime, comme Marie-Rose, comme moi, comme vous, comme beaucoup de monde, en fait. Et je me dis alors : s’il fallait recevoir un prix littéraire, ce serait bien de recevoir celui-là, justement celui-là ; de sorte qu’il ne me reste, de nouveau, qu’à vous remercier infiniment, au nom des lecteurs libraires qui me soutiennent, au nom des lecteurs tout court qui me lisent, au nom des éditions du Seuil qui ont eu la générosité d’accueillir ce roman, en mon nom propre qui me constitue en société anonyme, et bien sûr, et surtout : au nom de Personne.

Stéphane Audeguy,
Histoire du lion Personne
Éditions du Seuil.

 


 

ALI ZAMIR – Mention spéciale du jury du prix Wepler-Fondation La Poste 2016

Lundi 14 novembre 2016

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi, bien sûr, de remercier chaleureusement tout particulièrement les membres du jury de m’avoir choisi pour cette honorable mention spéciale du Prix Wepler et d’avoir prononcé des mots fort aimables à mon endroit, il y a un instant.
J’en suis très fier et souhaite exprimer à cet effet ma profonde reconnaissance également aux piliers de ce prix estimable, la Fondation La Poste, la Brasserie Wepler, la librairie des Abbesses, ainsi qu’à tous ceux qui ont œuvré pour la réussite de cette auguste cérémonie.

J’ai employé le mot ‘’estimable’’ pour une raison précise : cette mention est décernée – selon les termes de ses créateurs – à un auteur qui a osé écrire un texte « marqué par un excès ou une singularité », un texte qui échappe à toute visée commerciale et dont les qualités littéraires sortent de l’ordinaire.

Et cette reconnaissance me touche parce que j’ai précisément espéré faire d’Anguille sous roche un texte singulier qui dépeint notre monde : un monde singulièrement tragique et tragiquement singulier. Un monde caractérisé par la peur, le repli sur soi et la soif de liberté. C’est un monde paradoxal, incroyable, mais réel. Tout le monde a peur de l’Autre et pourtant tout le monde a soif de liberté. Voilà où nous en sommes.

Ma conviction est qu’il nous faut une littérature pour montrer que seule l’ouverture d’esprit peut nous sauver, que seul le dialogue interculturel peut remédier à cette curieuse tragédie. ‘’ Anguille sous roche’’ est environné par des thèmes comme la quête de la liberté, la passion, la naïveté, la ruse, l’égoïsme, la misère, l’échec. J’ai toujours pensé que ces thèmes peignent d’une manière plus accomplie le monde contemporain.

La littérature et la poésie me servent non seulement de moyen de communication mais aussi de terre d’asile. Elles me déchargent du poids des problèmes que les plus vulnérables subissent quotidiennement : les démunis, les minorités, mais aussi les femmes et surtout les enfants.

Je sais que, comme tout écrivain, je ne peux pas changer le monde, quelle que soit la beauté d’une œuvre littéraire ou son engagement. D’ailleurs, je me suis toujours senti incapable de peindre par les mots ce que je ressens au plus profond de moi. Mais J’ai peur de mourir avec ce poids du monde sur le cœur. Je n’écris donc pas pour apporter des réponses, ce n’est pas le propre de la littérature, mais pour appeler les humains à s’ouvrir l’un à l’autre.

Cette entrée dans ce monde littéraire que m’a offerte la langue française est pour moi une entrée dans le monde réel. Je commence donc à naître. Je ne suis pas encore né, je commence tout juste de naître avec ce premier texte publié. Et j’espère continuer à exister.

Enfin, c’est avec profond bonheur que je saisis cette occasion solennelle pour adresser mes plus sincères remerciements à ma très chère épouse Zahara pour son soutien inestimable, et à Frédéric Martin, mon éditeur qui est devenu pour moi un parent et à son équipe pour leur confiance, leur soutien sans faille, leur accompagnement dans les moments difficiles, leur disponibilité et leurs encouragements.

Merci.

Ali Zamir,
Anguille Sous Roche,
Éditions Le Tripode

Détails

Date de début: 14 Nov 2016

Date de fin: 14 Nov 2016