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Prix littéraires
Discours de réception des lauréats Wepler FLP 2017

Brasserie Wepler, Paris, 13 novembre 2017

Gaël OCTAVIA Mention spéciale du jury Wepler Fondation La Poste 2017

D’abord, je voudrais exprimer ma joie que ce roman m’ait offert de rencontrer mon éditeur, Jean-Noël Schifano, et ma gratitude qu’il ait accueilli cette Mame Baby arrivée par la Poste avec une hospitalité sans doute napolitaine : une chaleur jamais démentie, une bienveillance inconditionnelle, un enthousiasme qui lui a donné confiance en elle.
Ma gratitude va également au virus de l’écriture qui s’est immiscé en moi depuis l’enfance. Ce soir plus que jamais, j’ai conscience qu’écrire est un privilège. Ecrire, c’est avoir voix au chapitre. Et c’est un privilège encore plus grand d’écrire de la fiction, de pouvoir s’abstraire du réel pour aller droit au vrai, en quelque sorte.
Aidée de la magie de l’abstraction, de la puissance de l’imagination, je suis allée puiser dans ce qui reste pour moi une source intarissable d’émerveillement, de perplexité, de fascination : les femmes antillaises – martiniquaises en particulier -, leurs relations de rivalité et de solidarité, la manière dont elles reçoivent la violence et la transmettent. Ces femmes, j’ai pu les téléporter, les transplanter dans ce Quartier à la géographie floue mais dont la latitude, on le devine, est proche de celle où nous nous trouvons ce soir.
La fin de Mame Baby est un roman de femmes où l’homme est omniprésent, un roman qui parle d’intimité et de société. Plutôt qu’un portrait, c’est le portrait de relations qui s’y dessine. L’envie de raconter La fin de Mame Baby m’est venue il y a bien longtemps, mais l’ironie du sort a voulu que ce livre voie le jour cette année. Cette année où les relations entre les femmes et les hommes, justement, sont questionnées avec tant de fracas. La plupart des personnages de cette histoire partagent une croyance : celle que la virilité est indissociable de la violence, que virilité et violence se confondent presque. Cette croyance, les questions qu’elle suscite et leur corollaire – si oui, comment œuvrer pour qu’il en soit autrement ? – ont une résonance troublante avec l’actualité.

La violence est nommée dès les premières pages de La fin de Mame Baby, mais je ne voudrais pas vous laisser croire qu’elle est l’essence de ce texte. Je crois y avoir mis plus de résilience que de violence, plus d’amour, de tendresse et de délicatesse que de haine et de brutalité. Je voudrais que ce livre console plus qu’il ne heurte. Que par les voix des personnages comme par la poésie que j’ai conviée dans cet objet romanesque, il berce celles et ceux qui le liront, comme le fauteuil à bascule berce le personnage de Mariette. Qu’il les apaise, comme un bon chocolat chaud.

Gaël Octavia

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Guillaume POIX – Prix Wepler Fondation La Poste 2017

Il y a donc des anniversaires particulièrement heureux.
J’essaie de me souvenir de celui de mes vingt ans, il n’était pas aussi festif. Il n’était pas traversé par un sentiment de fierté comme il arrive que, depuis hier soir, je l’éprouve. Il était plus confidentiel et il ne signifiait rien. Rien de singulier. C’est ce qui je crois me fait tanguer ce soir : le sens de ce prix, son histoire, sa jeunesse, sa radicale différence. J’en connais un rayon sur la différence, et croyez-moi, je mesure l’honneur inouï que vous avez décidé d’accorder à mon roman. Je mesure l’audace que vous avez manifestée en décidant de saluer deux premiers romans, et si je n’étais pas concerné au premier chef et donc pris en flagrant délit d’orgueil, je dirais que vous faites preuve d’un panache et d’une indiscipline tout à fait réjouissants. Je salue avec chaleur et amitié Gaël Octavia ainsi que mes onze autres camarades d’écriture avec qui nous formons une belle liste de marginaux.
J’ai aussi une pensée joyeuse pour chacune et chacun des auteur-e-s que vous avez salué-e-s au cours de ces vingt dernières années, j’ai l’impression que vous me confiez la flamme olympique, c’est assez enivrant d’autant que je suis nul en sport alors je vais tâcher de ne pas la faire tomber dans les eaux boueuses du contentement.
Je me trouve, ce soir, à la croisée exacte de deux anniversaires dont je n’imaginais pas qu’ils me convoqueraient ensemble. Les éditions Verticales fêtent leur vingt ans cette année, et je vois dans cette coïncidence dont mon roman n’est qu’un hasardeux symptôme un hommage nécessaire au travail que Jeanne Guyon et Yves Pagès réalisent depuis toutes ces années avec le soutien sans faille de toutes les équipes de Gallimard. La littérature est pour moi une aventure collective, et ce que je vis avec Jeanne et Yves depuis maintenant deux ans relève véritablement de l’aventure. Jeanne, Yves, je veux vous dire à quel point je vous suis reconnaissant, à quel point je vous admire et vous respecte, et à quel point je vous aime, n’ayons pas peur des beaux mots. Je sais ce que le livre vous doit.

Il y a aussi des anniversaires douloureux, et je me souviens du 13 novembre 2015 avec la gorge aussi serrée que vous.

Si je ressens une si violente émotion ce soir, c’est parce que la fiction, celle des fils conducteurs ne me ménage pas. Il y a une certaine ironie à raconter le destin d’un artiste qui tire du chaos sa renommée et à voir cette histoire mise en lumière à travers ma personne. Qu’est-ce qu’on instrumentalise des misères du monde au profit d’un sujet d’écriture ? Qu’est-ce qu’on croit racheter ou conjurer de l’horreur quand on la ramène dans le champ littéraire ? Je me pose la question, incessamment, je sais que je ne peux pas prétendre me dérober. La mise en abime qu’opère le livre est cinglante, j’en ai bien conscience. C’est ainsi : écrire, c’est dangereux. Je ne crois pas qu’il y ait de livres que l’auteur puisse regarder en face s’il ne travaille pas, obstinément, à sa propre démolition. On le doit aux lecteurs, on le doit aux personnages, on se le doit.

Je peux me réjouir que le sujet qu’aborde le roman, la décharge d’Agbogbloshie, ce lieu tout à fait réel au nom imprononçable dont j’ai espéré qu’il cesse d’être innommable, s’incarne et existe désormais de manière un peu moins confidentielle. Je peux me réjouir que nous ne considérions plus nos outils numériques comme avant après avoir croisé la route de Jacob, Isaac et Moïse. Je peux me réjouir qu’une seconde d’hésitation, peut-être, naisse au moment de jeter nos appareils. Qu’on se prenne soudain à parler la langue de la bosse, à rire avec trois adolescents dont l’amitié est le plus précieux des biens. Mais je peine à trouver dans ce réel une source d’espoir. La littérature n’est pas là pour nous contenter ni pour nous conforter face à ce qui crève tant nos yeux que nous le voyons plus.

On ne comprend pleinement ce qu’on a écrit – si tant est que cela finisse par nous arriver – qu’une fois le livre abandonné à son sort. Je ne savais pas exactement où je mettais les pieds en commençant à m’attaquer à nos déchets. Je trouvais bravache et malin de raconter ce qu’est notre civilisation, ce qu’est devenue notre espèce. Plonger un lecteur dans la fange électronique me semblait une belle idée. Je n’avais pas anticipé à quel point le déchet était en moi, à quel point j’héritais d’une pensée postcoloniale, à quel point elle collait à moi, ma génération, à quel point j’étais moi-même responsable du désastre. Je prends sur moi et mon consumérisme désinvolte la part la plus poisseuse de notre responsabilité collective. Je m’appelle Guillaume Poix, mon nom lui-même ne saurait mieux dire.

Je ne suis pas Thomas mais je suis le petit Grundig, qui, traversant le temps et les continents, s’entasse et empoissonne.

Je sais que la fin du livre dérange et heurte, je sais qu’il y a dans le surcroît de nausée qu’elle provoque une source de désaccord. Mais elle est absolument nécessaire pour moi, elle n’est pas une coquetterie racoleuse : il n’était pas question de se dérober devant le réel, même s’il est insoutenable. Face à la dématérialisation de nos existences, face à la dilution des responsabilités, il fallait clore le livre par un acte.

Je ne sais pas si les livres changent des choses – il doivent bien changer quelques individus. Je sais qu’écrire me change. Parfois, je me dis qu’à pas de fourmis, de microscopiques dérives en infimes glissements, lisant et écrivant, nous pourrions désaxer les rotations et nous orienter autrement que vers la fin accélérée de notre planète. C’est un rêve un peu sot, un peu naïf, et peut-être erroné. Tant pis si la littérature ne sert à rien, ne nous servons pas d’elle, elle s’en portera mieux.
Elle ne connaît que le temps long, elle m’oubliera si je ne me souviens pas de cela chaque fois que je me remets au travail.
Je remercie la Brasserie Wepler, la Fondation La Poste, et toutes les énergies mobilisées par Marie-Rose Guarnieri de la Librairie des Abbesses, du fond du cœur de me permettre de dire tout cela, de m’assurer un quotidien d’écriture grâce à la très généreuse dotation que vous m’offrez, de rendre le livre un peu moins obsolescent, de me permettre de dire à ma fille et ma femme que je les aime, à ma mère que je me souviens d’elle et que ce souvenir d’amour me saccage bien souvent, de me permettre de dire combien je suis redevable à tant de gens, tant de femmes, tant d’auteurs, je vous remercie enfin de ne pas voir en moi qu’un homme dont le genre doit urgemment être réinventé, amendé, racheté afin que soient congédiées une bonne fois pour toute, comme le disait récemment Françoise Héritier qui a toute mon admiration, les irrépressibles stratégies de domination, et de me prêter donc une identité d’écrivain pour les quelques heures de cette belle fête nocturne.

Guillaume Poix

 

Photos ©David Raynal

Détails

Date de début: 13 Nov 2017

Date de fin: 13 Nov 2017

Lieu: Brasserie Wepler (Paris, France)

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