FloriLettres

Portrait d’auteurs

Romain Gary : portrait

PAR CORINNE AMAR
édition février 2017

« La dernière fois que je l’ai vu, c’était en 1945. Il venait d’avoir le prix des Critiques pour son premier livre : Éducation européenne. Il était secrétaire d’ambassade à Sofia, d’où il ramenait une grippe. Il se tenait assis sur le lit de sa chambre d’hôtel du quartier de l’Opéra. Maintenant, il vient d’avoir le prix Goncourt et il boit son café du matin dans un hôtel proche du boulevard Saint-Germain. En onze ans, il a maigri. Il s’est affiné en sveltesse, en distinction songeuse. Il a toujours sa voix franco-russe qui semble hésiter entre quelque chant doucement barytonnant et la clarté latine. Ses yeux, que des cils infinis obstruent, ont toujours leur transparence de gelée de saphir. (…) » Celui qui esquisse ce portrait de Romain Gary, dans Le Figaro littéraire, un 22 décembre 1956, c’est le romancier essayiste Paul Guth, son aîné de quelques années. Et déjà, transparaît dans les grandes lignes affectueuses, romanesques, séduites, la figure que l’on connaît, que l’on croit connaître ; celle de l’homme aux mille et une vies tantôt vécues tantôt imaginées, étudiant à Paris, fauché, souvent affamé, vivotant de petits boulots pour aider sa mère (ayant vécu « jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, du travail d’une vieille femme malade et surmenée »), fou d’avions (ceux de l’armée), héros de la Seconde Guerre mondiale, écrivain comblé d’honneurs, époux de la romancière et éditrice britannique Lesley Blanch – mariage à Londres, en 1945, elle est l’héroïne de son roman Lady L. ; il divorcera pour épouser la très jeune actrice Jean Seberg – il est alors, consul général à Los Angeles, lorsqu’ils se rencontrent. Séducteur au physique incertain, Juif inquiet, écrivain habité des pires doutes, enfin, « las de n’être que lui-même », qui ne cessera de faire le plein de je innombrables par tous les pores de la peau, il brouillera inlassablement son image, au point de tromper son éditeur de toujours (Gallimard), multipliant les mystifications et les vérités. Celui qui, lisant au dos de ses propres bouquins : « …plusieurs vies bien remplies… aviateur, diplomate, écrivain… » souriait de s’en savoir bien d’autres encore, et plus secrètes… ne trouva pourtant, jamais d’assouvissement dans aucune d’entre elles.
Au fameux Questionnaire de Marcel Proust auquel il avait sacrifié, en 1967, il avait répondu : […] – Ma qualité préférée chez l’homme ? L’immortalité… – Le principal trait de mon caractère ? L’extrémisme. – Ce que j’apprécie le plus chez mes amis ? Je n’ai pas d’amis. – Ce que je voudrais être ? Romain Gary, mais c’est impossible. (…) – Comment j’aimerais mourir ? Vous vous foutez de moi, non ? D’aucune façon. […] Cité dans Romain Gary, Les Cahiers de l’Herne, 2005.

Il était né Roman Kacew en Lituanie dans une famille juive de Wilno, quatorze ans plus tard, en août 1928, émigré avec sa mère, à Nice, laquelle, après divers menus emplois, finissait par y gérer un hôtel pension : la Pension Mermonts. « En France, les rues sont pavées d’or » lui répétait-elle lorsqu’il était enfant, lui parlant de la France comme d’un pays de conte, rêvant de faire de Roman un Français, un génie, un diplomate, si sûre qu’elle était de la grandeur de son fils, de son avenir, de ses talents. Cette mère si extraordinaire, si protectrice, fabulatrice pour gagner sa vie, et à laquelle le rattachent tous ses souvenirs… « (…) des souvenirs de théâtre, des coulisses de théâtre. Je me souviens de la Révolution soviétique de 1917. J’étais couché sur la place Rouge, il y avait des balles qui sifflaient, ma mère s’est jetée sur moi pour me protéger. (…), dit-il dans un entretien qu’il avait accordé à Radio-Canada en 1980, dans lequel on lui demandait de raconter un peu sa vie (quelques mois plus tard, il allait mettre fin à ses jours). [Le sens de ma vie, Entretien, publié par Gallimard en 2014]. Cette mère si présente, si aimante que nombre d’années plus tard, alors que son fils, capitaine, puis adjoint au chef d’État-major de l’Air à Londres, aviateur, couvert de décorations et qui plus est, auteur d’un premier roman remarqué, Éducation européenne, reçu et félicité par le Général de Gaulle en personne, a réalisé pour une grande part, ce qu’elle avait rêvé de plus grand pour lui, alors que de loin en loin, il continue de recevoir les lettres qu’elle lui envoie de Suisse (on est en 1943), il obtient une permission, arrive à Nice, à la Pension où il est sûr de la retrouver, de la prendre dans ses bras : elle est morte trois ans plus tôt. De son vivant, elle avait écrit toutes ces lettres, près de « deux cents billets » qu’elle avait remis à une amie polonaise en Suisse, la chargeant d’assurer ainsi la survie du cordon ombilical… Il arrivait à Nice, où sa mère n’était plus (Mina était morte le 16 février 1941, d’un cancer de l’estomac, sans rien savoir de son fils, pas même s’il était vivant), et il apprenait à ce même moment qu’il recevait une invitation à devenir membre, sans aucun examen d’entrée, du corps diplomatique français pour service rendu à la libération de la France. Il devenait diplomate, sans l’avoir cherché : il réalisait ainsi le dernier rêve de sa mère. « Il me fallait tenir ma promesse, revenir à la maison couvert de gloire après cent combats victorieux, écrire Guerre et paix, devenir ambassadeur de France, bref, permettre au talent de ma mère de se manifester. », écrivait-il dans La Promesse de l’aube (Gallimard 1960) « première autobiographie », écrite à l’âge de quarante-cinq ans, engagement par excellence, qui mettait sa mère et le rôle fondamental qu’elle joua dans sa vie au centre du roman. Car c’est à elle et non à lui qu’il consacrait ce livre.

« Je suis, dit-il, fils d’une Juive russe et d’un tartare, c’est-à-dire d’un homme dont la race était fâcheusement spécialisée dans les pogroms. Au fond, Gengis (Tartare) et Cohn (Juif) c’est moi…» S’il mystifia volontiers la réalité de ses origines familiales, reconnaissant la judéité de sa mère, mais entretenant le flou autour de son père, fourreur juif lituanien, tantôt Russe orthodoxe, tantôt Tatar ou Mongol (d’où naîtra le personnage de Gengis Cohn, dans La Danse de Gengis Cohn (1967), ou bien, l’acteur russe, Ivan Mosjoukine, Romain Gary (1914-1980) adora toute sa vie les déguisements, lui qui fut tout à la fois, homme d’action, diplomate, aviateur, écrivain, cinéaste, comédien, joueur, aventurier, et unique double lauréat du Prix Goncourt, la première fois pour Les racines du ciel en 1956 et la seconde fois sous le pseudonyme d’Émile Ajar, pour La vie devant soi, en 1975. C’est par le roman que viendra sa gloire. Il racontera dans La Promesse de l’aube (1960), ce vertigineux moment où il s’est senti véritablement reconnu comme écrivain, lorsqu’il apprend que son roman Éducation européenne va être traduit en anglais et publié. « Un matin, au retour d’une mission particulièrement animée – nous faisions alors des sorties en vol rasant, à dix mètres du sol, et trois camarades étaient allés ce jour-là au tapis -, je trouvai le télégramme d’un éditeur anglais m’annonçant son intention de faire traduire mon roman et de le publier dans les plus brefs délais. J’ôtai mon casque et mes gants et restai longtemps là, dans ma tenue de vol, regardant le télégramme. J’étais né. »

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Romain Gary (1914-1980)
Prix Goncourt 1956.