FloriLettres

Portrait d’auteurs

Portrait croisé : George Besson et Henri Matisse

édition janvier 2018

Quand on pense à Henri Matisse (1869-1954), on pense aux couleurs de ses tableaux, aux frémissements de la lumière, aux formes, à la place qu’y occupent les corps, les vides autour d’eux, on pense à une certaine « joie de vivre », soyeuse, colorée, à une spiritualité laïque, on pense à tout ce dont, comme tout peintre, il disposait pour exprimer ses sentiments, et à ce qu’il poursuivait par-dessus tout : l’expression. Dans ses Notes d’un peintre, il exposait au public, pour « La Grande Revue » (25 décembre 1908) quelques-unes de ses idées sur l’art de peindre, rappelait la cohérence d’une continuité, évoquait le lien qui unissait ses toiles les plus récentes à celles qu’il avait peintes bien des années auparavant, reconnaissant de quelle façon sa pensée avait évolué mais tendant toujours vers le même but : « La tendance dominante de la couleur doit être de servir le mieux possible l’expression. Je pose mes tons sans parti pris. Si au premier abord, et peut-être sans que j’en aie eu conscience, un ton m’a séduit ou arrêté, je m’apercevrai le plus souvent, une fois mon tableau fini que j’ai respecté ce ton, alors que j’ai progressivement modifié et transformé tous les autres. (…) Ce qui m’intéresse le plus, ce n’est ni la nature morte, ni le paysage, c’est la figure. C’est elle qui me permet le mieux d’exprimer le sentiment pour ainsi dire religieux que je possède de la vie. »* Il avait près de quarante ans. Cet aveu, il le renouvellera au peintre André Marchand, quelques quarante ans plus tard : « Au fond, je n’ai fait par la suite que développer cette idée, vous savez, on n’a qu’une idée, on naît avec, toute une vie durant, on développe son idée fixe, on la fait respirer. »** La mère de Matisse était modiste, elle pratiquait la peinture sur porcelaine. C’est elle qui transmettra à son fils le sens des couleurs dont il fit l’apprentissage, grandissant dans une petite ville de Picardie, réputée pour ses très beaux tissus, Bohain-en-Vermandois. Opéré de l’appendicite, en 1890, il est alors en convalescence et, pour occuper ce temps, il se met à dessiner, grâce à un cadeau que lui fait sa mère ; une boîte de couleurs. Deux ans plus tard, refusant la carrière de commerçant que son père envisageait pour lui, il s’inscrit à l’école de dessin de Saint-Quentin, réussit le concours d’entrée à l’École des beaux-arts, à Paris, puis entre à l’atelier de Gustave Moreau. En 1905, il expose au Salon d’automne, avec Derain, Marquet, Rouault, Vlaminck. On les surnomme les Fauves, et son tableau La femme au chapeau, peinture à l’huile, aux couleurs vives où prédominent le violet, le fauve, le pastel, harmonie féminine aux tonalités intenses du visage qui nous regarde, et qui représentait un portrait de son épouse et modèle, Amélie Paraye, provoque l’indignation.

Georges Besson (1882-1971) fut collectionneur et critique d’art, membre du Parti communiste, photographe amateur. Né dans une famille bourgeoise, fils d’un fabricant de pipes de Saint-Claude, provincial à l’instruction élémentaire, attaché à sa ville, il s’intéressait à l’effervescence des mouvements ouvriers au début du XXe siècle. Il était allé à Paris pour commercialiser les produits de l’entreprise paternelle. Il deviendra aussi le représentant d’une coopérative ouvrière, et cet engagement politique le liera à Marcel Sembat, avocat, journaliste, figure éminente du socialisme français, et passionné d’art contemporain. C’est chez ce dernier qu’il découvrira des œuvres de Matisse et côtoiera des grands noms de l’art et de la littérature du XXe siècle, il possédera lui-même des tableaux (il fera un don important au musée de Besançon), fréquentant les artistes, échangeant des correspondances avec nombre d’entre eux ; Vlaminck, Rouault, Dufy, Marquet, Bonnard, Cocteau, Colette, Aragon… La correspondance de George Besson et Henri Matisse, George Besson & Henri Matisse, De face, de profil, de dos, Correspondance croisée, 1913-1953, vient d’être publiée aux éditions de L’Atelier contemporain, établie, annotée et présentée par Chantal Duverget qui consacra sa thèse de doctorat d’histoire de l’art à George Besson (à Georges, il enlèvera délibérément le s). En 1912, George Besson est à l’initiative de la création d’une revue artistique Les Cahiers d’aujourd’hui, revue qui se proposait de publier des articles engagés sur l’art, la littérature ou la politique, et où collaborent des noms connus. Un dessin de Matisse, puis un autre, y apparaissent qui favoriseront la rencontre des deux hommes. Entre 1916 et 1920, George Besson séjournera à Marseille à plusieurs reprises avec le peintre Albert Marquet (1875-1947). Marquet est né dans une famille modeste, bordelaise, avec un pied bot, et sa mère l’avait alors encouragé à pratiquer la peinture et le dessin, pour pallier ce handicap qui le gênait dans sa marche. Il était entré lui aussi aux beaux-arts de Paris et avait intégré l’atelier de Gustave Moreau avec Matisse, son aîné de six ans qui agissait envers lui tel un protecteur, et qu’il avait continué de fréquenter par la suite. C’est à Marseille, avec Albert Marquet, que George Besson rencontrera Matisse, là, en villégiature sur le port, et qu’ils deviendront intimes. Le peintre fera son portrait, en 1917, réalisé en une séance. L’année suivante, alors que Matisse décide de s’installer à Nice pour la douceur de son climat (depuis l’enfance, sa santé est fragile), pour la paix qui y règne, pour la beauté de sa lumière, il peint à nouveau un portrait de George Besson venu le retrouver dans une chambre d’hôtel de la ville, le temps de quatre séances de pose (entre le 7 et le 11 janvier 1918). Le premier portrait, en version réaliste, le montrait avec des lunettes, le second, plus géométrique, semble simplifié ; une version sans lunettes, cernes épais, en une palette de couleurs réduitecamaïeux de noirs et de blancs -, cadrage serré, évoquant quelque peu les « masques primitifs » qu’il exécuterait à la fin de sa vie : les deux portraits présentaient le modèle de face, le visage et le haut des épaules emplissant la surface de la toile. Après la visite de Besson à Nice, Matisse lui écrit, il a entrepris un autoportrait, il souligne des mots, des couleurs : « (…) J’ai repris ma petite vie. J’ai terminé mon portrait dans la glace ces jours-ci, il est à peine sec. Un intérieur longtemps travaillé de ma chambre d’hôtel, fenêtre et volets fermés sauf petit fenestron. On voit palmier et mer bleue, mon violon sur le bras du fauteuil, table rouge, plateau cuivre et, contre le mur, un carton à dessins rouge foncé, boîte à violon, intérieur bleu. » (30 mars 1918). C’est, par la suite, George Besson qui emmènera Matisse aux Collettes, à Cagnes, chez Renoir quelques mois avant sa mort, et Matisse lui montrera ses premières toiles peintes à Nice. « Je croyais que ce bougre travaillait comme ça…C’est faux… Il se donne beaucoup de mal », avouera Renoir **** (op. cité, introduction p.10). La correspondance croisée d’Henri Matisse et de George Besson offre la lecture de cent quatre lettres de Matisse adressées à Besson entre 1918 et1953, et de soixante-dix-neuf lettres de Besson à Matisse, envoyées entre 1913 et 1953.

*Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, chap. Notes d’un peintre, pp.48-49, Hermann éditeurs, 1972).

** À André Marchand (1947) op. cité, p.41

*** George Besson & Henri Matisse, De face, de profil, de dos, Correspondance croisée, 1913-1953, éditions de L’Atelier contemporain, lettre de Henri Matisse à George Besson, [Nice, Riviera Glacier] 30 mars 18, p.47.

**** Auguste Renoir, op. cité, introduction p.10.

George Besson, Autoportrait, s. d. [vers 1912],
tirage argentique, 24 x 18 cm, BMB
(Photographie n°8).
L’Atelier contemporain, page 25.

Henri Matisse
à Nice posant à côté de son Autoportrait,
début 1918, retirage années 60,
24,1 x 18,2 cm, coll. part.
L’Atelier contemporain, page 27.