FloriLettres

Portrait d’auteurs

Portrait croisé : Albert Camus et Maria Casarès

PAR CORINNE AMAR
édition novembre 2017

« Toute ma vie, dès qu’un être s’attachait à moi, j’ai tout fait pour qu’il recule. Il y a bien sûr l’incapacité où je suis de prendre des engagements, mon goût des êtres, de la multiplicité, mon pessimisme quant à moi. Mais peut-être n’étais-je pas aussi frivole que je le dis. Le premier être que j’ai aimé et à qui j’étais fidèle m’a échappé dans la drogue, dans la trahison. (…) J’ai à mon tour échappé à tous depuis et j’ai voulu d’une certaine manière que tous m’échappent ». (Extrait de Albert Camus, Carnets, 1959, OC, IV, p. 1306, Gallimard, 2008)

Albert Camus naît en 1913, à Mondovie, sur la côte orientale de l’Algérie, alors colonie française. L’année suivante, alors que son père est tué à la bataille de la Marne, sa mère, qui ne sait ni lire ni écrire, en partie sourde, s’installe à Alger, avec ses deux fils, chez sa propre mère – « une mère rude et dominatrice » -, et ses frères, ouvriers. Pour la mère, la vie est dure (elle fait des ménages), alors les enfants sont élevés à la dure. Par la grand-mère. De son père, Camus ne connaît rien, à part quelques photographies… « En bonne place, on peut voir dans un cadre doré la croix de la guerre et la médaille militaire. L’hôpital a encore envoyé à la veuve un petit éclat d’obus retrouvé dans les chairs. La veuve l’a gardé. Il y a longtemps qu’elle n’a plus de chagrin. (…) Il commence à sentir beaucoup de choses. À peine s’est-il aperçu de sa propre existence. Mais il a mal à pleurer devant ce silence animal. Il a pitié de sa mère, est-ce l’aimer ? Elle ne l’a jamais caressé puisqu’elle ne saurait pas. Il reste alors de longues minutes à la regarder. À se sentir étranger, il prend conscience de sa peine. » C’est un extrait de L’envers et l’endroit, écrit en 1937, à l’âge de vingt-quatre ans – ce premier texte réédité en 1958, et dont il disait dans la préface, en l’ayant relu après tant d’années, que c’était bien cela, « cela, c’est-à-dire cette vieille femme, une mère silencieuse, la pauvreté, la lumière sur les oliviers d’Italie, l’amour solitaire et peuplé, tout ce qui témoigne, à mes propre yeux de la vérité » (1). En 1933, il est étudiant en philosophie et il a trois passions ; le football, le théâtre, et le journalisme. Tuberculeux, il est contraint d’abandonner le football, et ne peut passer le concours de l’agrégation, se voyant refuser le certificat médical d’aptitude. Il n’a donc aucun titre. Il fonde avec des étudiants le Théâtre du travail, une troupe d’amateurs, veut toucher un public ouvrier – ce milieu dans lequel il a grandi, auquel il restera attaché. Il est metteur en scène, comédien, milite pour une culture méditerranéenne et antifasciste, joue dans la troupe de Radio-Alger. Il adhère au Parti communiste en 1936, il en sera exclu un an plus tard, année de publication de ce premier livre, chez son ami le libraire Edmond Charlot, L’envers et l’endroit. La voie de l’enseignement lui étant fermée, Camus doit survivre financièrement ; il vit de petits boulots, signe une série de reportages pour le Quotidien de gauche Alger républicain, a des projets littéraires qu’il mène de front ; un essai qui deviendra Le mythe de Sisyphe, une pièce, Caligula, un récit, L’étranger. En mars 1940, au moment de la débâcle, et sans travail à Alger, il quitte son Algérie natale, arrive à Paris, embauché par le journaliste Pascal Pia (qu’il a connu à Alger), comme secrétaire de rédaction à Paris Soir. Évoquant Camus dont il fut le camarade au lycée, puis son premier éditeur à Alger, Edmond Charlot dira de lui qu’il était la séduction même, que toutes les femmes étaient amoureuses de lui, que sa culture était stupéfiante et qu’il avait des idées précises sur tout : littérature, société, sentiments (2). À Paris, sa singularité, son assurance, éblouissent, tout autant que la qualité de ses deux premiers textes publiés aux éditions Gallimard, en 1942, L’étranger et Le mythe de Sisyphe. C’est avec Caligula, pièce en 4 actes, parue en 1944, (interprétée par Gérard Philipe) qu’il connaîtra enfin le succès. Trois ans plus tôt, il a épousé une Oranaise, Francine Faure (après un premier mariage, alors qu’il était étudiant, avec Simone Hié, avec qui la relation s’était rapidement détériorée). Début 1944, il rejoint le réseau de résistance – Combat – et dirige son journal clandestin. Lorsque la jeune actrice, ancienne élève du Conservatoire d’art dramatique, Maria Casarès (1922-1996) rencontre Albert Camus chez Michel Leiris, à l’occasion d’une lecture, le 19 mars 1944, elle a vingt et un ans, il en a trente. Elle est sous contrat avec le théâtre des Mathurins, est déjà remarquée par le cinéma ; l’été d’avant, elle tournait le film de Marcel Carné avec Jean-Louis Barrault et Pierre Brasseur, Les Enfants du paradis. Camus lui propose d’interpréter le rôle de Martha dans Le Malentendu. Les répétitions commencent, il est sous le charme, ils tombent amoureux l’un de l’autre. Cette jeune Espagnole, aux épais cheveux noirs, aux yeux verts, au physique frêle, au jeu si intense qu’elle est apparue aux yeux de tous comme une révélation, et déjà une grande tragédienne, est réfugiée avec sa mère à Paris (depuis 1936), le père, avocat, plusieurs fois ministre et chef du gouvernement de la Seconde République espagnole, ayant été contraint à l’exil, avec la prise de pouvoir de Franco. « Dès ce jour d’octobre 1939 où elle franchit pour la première fois le seuil de ma classe du Conservatoire, ce qu’elle a d’exceptionnel s’est imposé à moi », dira de Maria Casarès, en avant-propos à l’ouvrage qu’elle lui consacrait, son professeur, Béatrix Dussane. Plus loin ; « Elle a donné Hermione tremblante de tous ses membres et ruisselante de larmes dès son entrée. Certes, elle a été au bout sans mollir – mais ce survoltage à son âge (19 ans) m’inquiète (…). Je la réclame pour ma classe, bien résolue à la mettre, au moins pendant toute sa première année, au vert, c’est-à-dire à des rôles qui ne lui demanderont pas d’effort » (3). Albert Camus et Maria Casarès sont amants, quelques mois après leur rencontre. Camus, marié, vit seul à Paris depuis deux ans, sa femme, Francine Faure, institutrice à Oran, n’ayant pu le rejoindre à cause de l’occupation de la zone par les Allemands. Ils s’aiment, ils se désirent, ils se le disent, ils se l’écrivent. « Puisque tu ne viens pas, donne-moi au moins, mon chéri, des détails plus précis sur ta vie, sur ce que tu fais. Songe que l’imagination travaille quand elle est séparée. Exemple de questions qui peuvent se prêter à un cœur qui aime : Tu vas à Meudon ? chez qui ? avec qui ? Que faisais-tu samedi à 18 heures, rue d’Alleray, dans le 15e arrondissement qui n’est pas ton quartier etc., etc. Tu vois, petite Marie tout ce qui peut venir à l’esprit d’un homme désœuvré, disponible, sans rien où accrocher le trop plein de passion qu’il se sent (11 juillet 1944) (4). C’est un homme épris qui écrit, qui attend, qui espère, qui aime. Pour elle, Camus est tout ; père, frère, ami, amant et fils parfois… Même si elle le sait marié, et père de Catherine et Jean. Les éditions Gallimard publient aujourd’hui leur correspondance, dans cette relation qui les lia passionnément douze années durant, après une séparation volontaire (en octobre 1944) et une rencontre à nouveau, en juin 1948, jusqu’à la mort accidentelle de Camus, tué sur le coup, un 4 janvier 1960, en pleine journée, assis à la place du mort, dans une voiture qui s’écrasait contre un platane le long d’une route longue et droite. Trois ans auparavant, l’Académie suédoise lui remettait le Nobel de littérature…

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(1) Albert Camus, Œuvres, L’envers et l’endroit, Quarto Gallimard, 2013, p. 113
(2) Charlot, l’ami éditeur ; Propos recueillis par Catherine Argand, pour Lire Magazine, mars 1991, p.130
(3) Béatrix Dussane, Maria Casarès, Calmann-Levy, 1953, p7, p. 14.
(4) Albert Camus, Maria Casarès, Correspondance 1944-1959, Gallimard, 2017, p. 22.