FloriLettres

Lettres et extraits choisis

Lettres choisies : Besson-Matisse

édition janvier 2018

1918
Matisse à Besson

Nice 9 mai 1918

Mon Cher Ami,

Aujourd’hui temps magnifique, mais depuis un mois quel déluge, c’était à désespérer. Bien entendu, ça ne m’a pas empêché de travailler et, si ce n’est un petit tableau que je veux terminer avant de vider ces lieux, je serais déjà déménagé au Mt-Alban où j’ai loué un petit rez-de-chaussée bien placé. J’ai entrepris plusieurs paysages dans cette contrée et je serais plus à même d’y travailler en demeurant à côté. D’ailleurs mes 9 mois ici sont terminés et, quoique vous en pensiez, ma propriétaire veut que je parte pour faire les réparations qui doivent engluer de nouveaux et durables locataires. Je compte rester encore ici un mois, c’est-à-dire jusqu’à la mi-juin, et qui sait ?

Renoir est à Nice depuis un gros mois, venu faire soigner son pied qui le faisait souffrir. Il avait même été question d’une petite opération qui heureusement n’aura pas lieu, le pied va mieux. Il pense retourner à Cagnes ces jours-ci. Je l’ai vu comme lorsqu’il était à Cagnes, à peu près toutes les semaines. Il est toujours le même, quoique souffrant beaucoup et dormant difficilement. Quel exemple de courage ! En causant avec lui à une de mes dernières visites, l’idée m’est venue de lui montrer des choses que mes enfants m’ont apportées de Paris, c’est à dire ce que vous m’avez vu faire au quai, à la visite que vous m’avez faite cet été. Des petits panneaux ainsi qu’une figure en robe verte, assise dans un fauteuil violet, toile de 20. Je ne lui avais rien montré depuis que vous m’avez vu chez lui. Enfin je me suis risqué. Avec plaisir j’ai vu qu’il avait été plus qu’intéressé par mes petites choses et que la grande que je crois moins abordable, il l’a aimée. Mais notez que c’était la veille d’une visite de son médecin de Paris et que Renoir s’attendait à une opération, que j’avais laissé mes choses dans l’antichambre croyant le moment mal choisi et que c’est lui, quand il l’a su, qui [a] voulu absolument les voir.

À ma visite suivante hier matin il m’a reçu avec le plus grand plaisir et m’a dit: ce que vous m’avez montré il y a quelques jours m’a fait bien plaisir. Je lui ai dit combien j’en étais touché. Il m’a répondu : «Vous savez, vous avez affaire à un homme qui n’a peut-être pas fait grand-chose, mais qui a donné des choses qui sont bien à lui. J’ai travaillé intimement avec Monet, avec Cézanne et je suis toujours resté moi-même. Ce que vous m’avez montré est franc ; c’est bien de la peinture, ça porte. Je lui ai dit combien son approbation avait de l’importance pour moi qui ne savais qu’une chose au fond, c’est que je ne pouvais peindre autrement. Il m’a dit: «C’est ce que j’aime en vous». Il a ajouté: « Moi je suis comme tout le monde, je ne vois que jusqu’à un certain point. C’est comme les amateurs. J’ai connu Groult, eh bien, il ne passait pas le XVIIIe siècle. J’ai connu Rouart, il n’allait que jusqu’à Millet. Il avait bien acheté un Manet, mais il ne l’aimait pas, c’était pour avoir un Manet. Il n’a jamais pu avoir un Courbet. Je suis comme ça aussi, il me faut donc voir plusieurs fois les choses qui viennent après moi ». Et il m’a dit cela avec une tendresse dont j’ai été vivement touché. J’ai pensé, en vous donnant de mes nouvelles, vous raconter cette chose qui m’a fait tant plaisir, pensant qu’elle pouvait vous intéresser.

(…)

Savez-vous quand finira la guerre ?

Je vous prie de présenter mes respectueuses amitiés à Madame Besson qui doit admirer son beau portrait, et de me croire votre bien dévoué.

Henri Matisse

……………………………………………….

1920
Besson à Matisse

[En-tête: Croquis mobilier du cabinet de travail de Besson dessiné et exécuté par Francis Jourdain1. Celui-ci est publié dans les Cahiers d’aujourd’hui, n° 5 (avril 1913), « Intérieurs modernes »].
20 [« 27 » raturé] – 9 [1920]

Mon Cher Ami,

Je ne me suis pas hâté de vous répondre car Melle Marguerite me disait bien que vous prolongiez sur les routes du Dauphiné vos escapades d’amoureux. Veinard ! 
Il y a trente œuvres au Salon d’automne : les 29 Renoir et votre « Famille ».

Elle m’enchante. Autant que la série d’Étretat? Je ne sais pas. Vous vous livrez dans ces délicieux petits paysages avec une telle spontanéité que je suis bien prêt à être à demi infidèle aux œuvres plus anciennes. J’aimerais mieux ne pas avoir à choisir mais vous forcez toujours les gens à se poser cette question: «Ne suis-je pas plus ému qu’autrefois ? »

Et l’on s’aperçoit que notre joie nait des mêmes moyens mais que vous avez su l’exciter par un rythme inconnu. Vous êtes terrible, prince de la nouveauté. Les collaborateurs de votre livre sont Vildrac, Faure, Romains, Werth (66, rue d’Assas). Je pense vous envoyer demain le texte de ce dernier. Je n’obtiens rien de mon imprimeur. Mais je pense tout de même être prêt la semaine prochaine.

J’ai écrit à Parent la lettre suivante. Son texte d’homme peu habitué à écrire détonnait vraiment trop à côté des 4 autres articles. Pour les écrivains Vildrac, Werth… pour vous et pour moi, il valait mieux renoncer à Parent. Notre idée de faire écrire des admirateurs était une erreur et en publiant le texte Parent nous froissions toute une bande de gens pressentis ou oubliés

Cher Monsieur Parent

J’ai dû renoncer à publier, dans l’album Matisse que je prépare, le texte que vous m’aviez envoyé l’an passé. J’avais eu l’idée de demander pour ce livre l’opinion d’admirateurs et de collectionneurs des œuvres de Matisse. Mais je dus constater bientôt que ce projet était difficile à réaliser. Je n’avais retenu que votre texte et je comptais l’imprimer, mais j’ai deviné que sa publication froisserait des gens dont j’avais refusé les articles ou évité de solliciter la collaboration.

À mon grand regret, j’ai résolu de me contenter d’écrivains professionnels. J’espère que vous comprendrez mes mobiles et que vous accepterez, avec mes sincères regrets et mes excuses, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

G.B.

Afin que Parent ou quelques autres personnes ne soient pas froissés, j’ai moi- même renoncé à me joindre à Werth, Romains, etc… Ce que je voulais écrire sur vous, je le donnerai dans mes Cahiers un peu plus tard.

J’espère que vous êtes installé, heureux, prêt au travail.
Bonne chance et partagez avec Mme Matisse nos meilleures pensées amies

George Besson

……………………………………………….

1938
Matisse à Besson

Le Régina Cimiez 1er décembre 1938

Cher ami,

Voici donc mes observations présentées par paragraphes correspondants à ceux de l’étude du critique que je me suis permis de numéroter au crayon sur l’étude même pour plus de clarté.

Page 1 paragraphe 1

1/ Mon cher ami,

Le texte de Claudinet me donne du souci. Je laisse habituellement écrire sur mon travail tout ce qui plait. Je ne me crois responsable que de ce que je fais. Toutefois je dois déroger à cette habitude quand il s’agit d’une préface devant précéder un certain nombre de mes dessins et dont il m’a été donné de prendre connaissance avant l’impression. Quand cette préface est à l’inverse de son but et ne correspond pas à mes intentions d’artiste. Toutefois l’auteur ne tromperait personne car il termine son étude par une conclusion d’une dernière page tout à fait en désaccord avec les cinq pages remplies d’erreurs qui la précèdent.

2/ Tout d’abord après avoir imaginé deux catégories de dessinateurs, premièrement les instinctifs purs, deuxièmement les fabriqués parmi lesquels il me place, il me concède une rétine extraordinaire, sans plus. Ce n’est guère, à mon avis, car la rétine n’est que la fenêtre derrière laquelle se tient un homme à qui beaucoup d’autres qualités sont indispensables pour la compléter.

3/ Page 1. Paragraphe 1.
Mon éducation a consisté à me rendre compte des différents moyens d’expression de la couleur et du dessin. Comme il s’agit ici du dessin – ne nous étendons pas -. Mon éducation classique m’a naturellement porté à étudier [les] Maîtres, à me les assimiler autant que possible et à choisir, en considérant soit le volume, soit l’arabesque, soit les contrastes, soit l’harmonie et à reporter mes réflexions dans mon travail d’après nature, jusqu’au jour où je me suis rendu compte de mes besoins et où je me suis aperçu que le métier des Maîtres était à oublier ou plutôt à comprendre d’une manière toute personnelle. N’est-ce pas la règle de tout artiste de formation classique ?

4. III parag.
Mon dessin au trait est la traduction directe et la plus pure de mon émotion. Et la simplification du moyen permet cela. Cependant ces dessins sont plus complets qu’ils peuvent paraître à certains qui les assimileraient à une sorte de croquis. Ils sont générateurs de lumière ; regardés dans un jour réduit ou bien dans un éclairage indirect, ils contiennent, en plus de la saveur et la sensibilité de la ligne, la lumière et la couleur d’une façon évidente. Ces qualités sont aussi visibles en pleine lumière pour beaucoup. Leurs qualités viennent de ce qu’ils sont toujours précédés d’études faites avec un moyen moins absolu que le trait, le fusain par exemple ou l’estompe, qui permet de considérer simultanément le caractère du modèle, son expression humaine, la qualité de la lumière qui l’entoure, son ambiance.

(…)

VII « Ce charmeur qui se plaît à charmer des monstres ». Je n’ai jamais cru que mes créations étaient des monstres charmés ou charmants. J’ai répondu à quelqu’un qui m’a dit que je ne voyais pas les femmes comme je les représentais : « Si j’en rencontrais de pareilles dans la rue, je me sauverais épouvanté ».

11. Avant tout je ne crée pas une femme, je fais un tableau.

VIII Avec l’absence de traits entrecroisés, d’ombres ou de demi-teintes, je ne m’interdis pas le jeu des valeurs, les modulations. Je module avec mon trait plus ou moins épais, et surtout par les surfaces qu’il délimite dans mon papier blanc. Je modifie des différentes parties de mon papier blanc, sans y toucher. On voit ça très bien dans les dessins de Rembrandt, de Turner et d’une façon générale dans tous ceux des coloristes.

IX Ce paragraphe est absolument en désaccord avec tous ceux qui le précèdent.

X Rempli de choses inexactes comme peuvent le faire comprendre mes observations précédentes. Je traduis toujours avec respect et je ne surcharge jamais tout au moins une fois l’idée exprimée. Les dessins analytiques sont les études préliminaires à mes dessins définitifs.

12. XI Celui-ci n’est pas amené par tout l’étude qui précède – c’est évidemment ce que M. Claudinet croit qu’on attend particulièrement de lui.

Que devrez-vous faire ? Si j’avais été à Paris, j’aurais convoqué en mon atelier Mr Claudinet et aurais certainement pu lui montrer que son article est à refaire, même dans son intérêt. Je préfère me passer des préfaces que d’être présenté ainsi.

Bien cordialement

……………………………………………….

Besson à Matisse

3. 12. 38

Mon cher ami

Il était entendu que je vous soumettrais le texte de Claude Roger-Marx. J’attendais votre opinion pour l’envoyer à l’imprimerie.
Je savais que des retouches seraient suggérées. J’ai votre lettre et vos observations. Je les fais transcrire et je les soumettrai demain à l’auteur.
Serai-je obligé de commander un autre texte ? C’est probable.
Je vous avais demandé en juin si vous aviez une préférence parmi les critiques capables d’écrire sur vous. Ne m’ayant indiqué personne, je m’étais adressé à René Huyghe qui s’était récusé, ne pouvant écrire quoi que ce fût avant janvier-février.
Devant ce délai impossible à accepter, je m’étais adressé à C.R. Marx. Je vous tiendrai au courant de ce qui va se passer.
J’ai eu la semaine dernière un chromiste de Braun qui a vu les tableaux à reproduire en couleurs. Il croit obtenir un bon résultat.
Veuillez croire à mes sentiments amis

George Besson

 

……………..

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.

De face, de profil, de dos
Correspondance croisée George Besson & Henri Matisse,
Édition établie, présentée et annotée par Chantal Duverget
Éditions L’Atelier Contemporain,
février 2018
Ouvrage publié avec le soutien
de la Fondation La Poste.