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Lettres et extraits choisis

Lettres choisies – Albert Camus et Maria Casarès

édition novembre 2017

1944 – Albert Camus à Maria Casarès

1 heure [du matin] [ juin 1944]

Ma petite Maria,

Je viens de rentrer, je n’ai pas du tout sommeil et j’ai une si grande envie de t’avoir près de moi qu’il faut bien que je vienne à ma table pour te parler comme je le peux. Je n’ai pas osé dire à Marcel [Herrand] que je n’avais pas envie d’aller boire son champagne. Et puis tu étais avec tant de monde ! Mais au bout d’une demi-heure, j’en ai eu assez, j’avais seulement besoin de toi. Je t’ai tant aimée, Maria, tout ce soir, en te voyant, en entendant cette voix qui pour moi est maintenant devenue irremplaçable en montant chez Marcel, j’ai trouvé un texte de la pièce. Je ne peux plus la lire sans t’entendre, c’est ma façon à moi d’être heureux avec toi.
J’essaie d’imaginer ce que tu fais, et je me demande avec étonnement pourquoi tu n’es pas là. Je me dis que ce qui serait dans la règle, dans la seule règle que je connaisse, qui est celle de la passion et de la vie, c’est que tu rentres demain avec moi et que nous finissions ensemble une soirée que nous aurons commencée ensemble. Mais je sais aussi que cela est vain et qu’il y a tout le reste.
Mais du moins ne m’oublie pas quand tu me quittes. N’oublie pas non plus ce que je t’ai dit si longuement chez moi, un jour, avant que tout se précipite. Ce jour-là je t’ai parlé avec le plus profond de mon cœur et je voudrais, je voudrais tant que nous soyons l’un à l’autre comme je t’ai dit alors qu’il fallait l’être. Ne me quitte pas, je n’imagine rien de pire que de te perdre. Qu’est-ce que je ferais maintenant sans ce visage où tout me bouleverse, cette voix et aussi ce corps contre moi ?
D’ailleurs ce n’est pas cela que je voulais te dire aujourd’hui. Mais seulement ta présence ici, l’envie que j’ai de toi, ma pensée de ce soir. Bonne nuit, mon chéri. Que demain vienne vite et les autres jours où tu seras plus à moi qu’à cette maudite pièce. Je t’embrasse de toutes mes forces.

AC

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 1948 – Maria Casarès à Albert Camus

[Du 12 au 18 août 1948]

Voilà ce que je me vois obligée de faire pendant mes vacances !
Mon Dieu, que j’aurais voulu que tu sois près de moi pour me conseiller ! Imagine-toi que j’ai reçu hier matin une lettre du secrétaire de Picasso, Mariano Miguel, me priant de pondre un petit article, un appel aux sympathisants de l’Espagne Républicaine pour venir en aide aux réfugiés. Ceci au nom du Comité de ayuda à los refugiados españolas dont je fais partie, et devant paraître dans leur Boletin.
(…)
Ma vie est la même et pourtant beaucoup plus mouvementée depuis que les « malentendus postaux » ont pris fin et que de nouveau tu es tout près de moi. Je te parle, je lis et relis tes lettres, je bâtis des projets extraordinaires et j’ai déjà dans ma petite tête un programme pour cet hiver qui est bon, très bon, je puis te l’assurer, l’ayant déjà vécu et revécu je ne sais plus combien de fois. D’ailleurs dans mes projets, tu es content et tu me souris… Alors !
Je vois que le « Bal » de Cadix est passé par bien des épreuves. D’abord tu me dis que tu lui as rajouté un acte, ce qui m’a un peu effrayée, je l’avoue. Ensuite, tu me racontes que les modifications ne sont pas grandes et que je suis devenue la fille du juge (en suis-je digne, ou plutôt en est-il digne ?). Je confesse que je m’égare et que je ne sais plus que penser maintenant que je veux déjà commencer et m’occuper sérieusement de « Victoria », pour être un peu prête le jour de la première répétition et par conséquent moins émue.
Enfin, quoi que tu fasses, je sais que c’est bien, car j’ai le sentiment profond depuis que je te connais que tu ne diras jamais quelque chose en désaccord avec ce que tu es. Or ce que tu es, est ce que j’aurais rêvé d’être si j’étais née homme.
Après cela, comment veux-tu que je ne t’aime pas ? Et après l’avoir compris, après en avoir eu la révélation profonde qui m’a été donnée, comment veux-tu que cela ne dure pas jusqu’à la fin ?
Mon amour, j’ai beaucoup réfléchi et je suis arrivée à la conclusion que les événements que nous croyions contraires ne sont destinés qu’à nous aider à comprendre le véritable sens de la vie et, dans ce cas, à nous rapprocher plus étroitement l’un de l’autre. J’étais trop jeune lorsque je t’ai connu pour saisir véritablement tout ce que « nous » représentions et il a peut-être fallu que j’aille ailleurs me buter à la vie pour revenir avec une soif intarissable vers toi, mon sens.
Maintenant, me voilà entière, à toi. Prends-moi contre toi et ne me quitte jamais plus. Je saurai comprendre tes tentations, s’il t’en vient et je saurai aussi te faire part des miennes pour pouvoir puiser en toi la force qui doit me les faire vaincre. Lorsque j’y pense, lorsque j’essaie d’imaginer notre avenir, j’étouffe presque de bonheur et une immense crainte me serre le coeur, ne pouvant pas croire à tant de joie dans ce monde.
(…)

14 août [1948]

(…)
Tu sais que je voudrais, pour te plaire beaucoup, être très brune lorsque nous nous retrouverons. Tu sais que pour arriver à ce louable but, il faut le soleil et ses rayons… sans voiles. Bien. Lorsqu’il pleut, je renonce à ma beauté mauresque, et je me repose et me soigne physiquement et intellectuellement pour t’apporter quelqu’un d’enrichi ; mais lorsque le temps s’améliore un peu, l’idée de l’Arabie me reprend avec des forces multipliées et je sors prendre le peu de reflet de lumière que je peux trouver. C’est ainsi que je perds ma journée, car je ne brunis pas, je ne me repose pas et je ne lis pas.
Quand le soir arrive, très très tard, après une après-midi interminable, je rage de n’avoir rien fait et je suis de mauvaise humeur.
Par ailleurs, après avoir terminé Les Démons (sur lesquels je me rétracte de ce que j’ai dit, ayant trouvé la seconde partie bien supérieure à la première) et L’Histoire des Treize (Ferragus. La Duchesse de Langeais. La Fille aux yeux d’or) que j’ai beaucoup goûtée, je me suis mise à la lecture des mémoires du Cardinal de Retz. Je suis à la page 100, et permets-moi de te demander en toute candeur, en quoi et pourquoi considères-tu ce livre comme quelque chose d’immense.
Évidemment, je suis à la page 100, mais tout dans ces mémoires, me rebute à un tel point que je mets en doute pouvoir [sic] arriver jusqu’au bout.
Monsieur le Cardinal de Retz me paraît un « nouveau riche moral », un homme avec une intelligence au-dessus de la moyenne, mais avec une âme fort médiocre, une ambition inintéressante, et des velléités d’impuissant. Un raté.
Je ne vois vraiment pas en quoi les aventures et les mésaventures de ce monsieur peuvent passionner qui que ce soit.
Tu me diras qu’il parle d’autres personnages plus attachants et qu’il est exaltant de connaître davantage un Mazarin, par exemple.
D’accord, mais pas à travers un Cardinal de Retz. Tu me diras que le style est très beau, et qu’il y a une élégance dans le parler, et dans la pensée, et dans les actes de ces gens, qui est rudement agréable à goûter, surtout maintenant. D’accord, mais pour cela, je préfère lire Les Liaisons dangereuses ou n’importe quel autre livre plus ou moins de cette époque qui m’apporte la même ambiance et le même parfum.
Quant à l’intérêt politique ou historique, je ne peux pas en parler, il m’est impossible de m’y attacher, ne m’intéressant pas beaucoup aux ruses et aux complots politiques, en général, et encore moins à ceux de cette époque en particulier et racontés par ce monsieur.
Enfin, j’essaierai tout de même de mener ma lecture jusqu’au bout et peut-être cet effort, me vaudra-t-il un changement d’idée.
Pour le moment, mon chéri, je vais me coucher. Il est trop tard et je me laisse un peu entraîner.
Je t’aime et je t’embrasse comme jamais.

Maria Victoria

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1957 – Albert Camus à Maria Casarès

Vendredi 4 octobre 1957

Mon cher amour,
Ta longue lettre de Montevideo t’a enfin ramenée près de moi. Jusque-là tu flottais, fantôme incertain, entre des latitudes indécises. Mais le courrier avion est curieusement long entre les deux continents ! (Une semaine pratiquement.)
Navré que tu n’aimes pas les voyages en bateau. L’un de mes rêves était de faire une croisière avec toi. Rayons cela. Je t’imagine, déchirée entre les Galiciens et les Espagnols, sans compter ta mission d’actrice française. Et si Montevideo t’a fait penser à Bruxelles, que diras-tu de Buenos Aires ! Là comme partout en Amérique du Sud, d’ailleurs, tu seras dévorée. Je soupçonne les Américains du Sud de s’ennuyer et l’ennui comme le reste est là-bas démesuré. Il te restera les triomphes de Tudor et le souvenir confus d’une course haletante.
Pour moi les choses vont mieux depuis que je suis rentré de Normandie, je me suis mis aux Possédés et je travaille régulièrement, ne sortant pas, ou peu et enfin plongé dans un labeur qui m’absorbe. Bien sûr ce n’est pas mon roman et j’y pense parfois avec mélancolie. Mais tout vaut mieux que cette inertie, cette incurie, où j’étais plongé. Et puis si l’élan est bien pris peut-être continuera-t-il au-delà.
Les Possédés sont passionnants. Ce livre est extravagant mais génial. C’est une des fleurs de la civilisation, on ne peut guère aller plus loin, ni plus profond. Et ce serait bien et courageux, et exaltant de monter la pièce sans concession. À part ça, je n’ai rien vu d’une saison qui a commencé surtout avec du boulevard. Le Journal d’Anne Frank est un grand succès mais je ne l’ai pas vu, Caesonia ne m’invitant plus depuis qu’elle a travaillé avec moi3. Ce soir je vais voir Barrault avec l’Histoire de Vasco de Schehadé. B[arrault] m’a proposé à nouveau de monter moi-même Les Possédés chez lui. J’attends.
La solitude presque totale où je vis me fait réfléchir sur la manière idiote dont je me laisse vivre quelquefois. Il faudrait que j’utilise mieux, et plus grandement, les années que j’ai encore. Mais il est vrai que tu me manques pour cela. Tu es mon équilibre, l’épaisseur du sang et des rêves, la vérité qui me nourrit. Qu’importe ? Tu vas revenir, nous nous séparerons encore, et nous retrouverons et tu m’aides, absente ou présente, je suis fier de toi et de nous, je t’attends toujours. Résiste, veille sur toi et reviens dans mes bras. Je t’embrasse insidieusement.

A.

Albert Camus et Maria Casarès
Correspondance 1944-1959
Présentée par Catherine Camus
Éditions Gallimard, collection Blanche
(parution le 9 novembre 2017)
1312 pages, 32,50 €
Avec le soutien de la
Fondation La Poste.