FloriLettres

Lettres et extraits choisis

Extraits choisis – Ma reine de Jean-Baptiste Andrea

édition octobre 2017

Foudre de guerre. Génie. Lumière. C’était tout ce que je n’étais pas, on n’arrêtait pas de me le répéter. Maintenant il faut que je le dise, je suis bizarre. Moi je ne trouve pas, mais les autres oui.
Physiquement, je suis normal. Je me trouve même plutôt pas mal quand je me regarde dans la glace après mon bain, si je plaque bien mes cheveux mouillés en arrière je ressemble un peu à Don Diego de la Vega moins la moustache.

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J’ai voulu la pluie. Je l’ai tant voulue que quand elle est venue, je ne savais plus comment l’arrêter. C’était une grosse pluie rose, vert, bleu, elle prenait la couleur d’un rien. Elle assommait les oiseaux. Il a plu comme ça pendant je ne sais pas combien de temps. Les vieux disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça. Ils parlaient de leurs ancêtres et de Dieu et du ciel et de tout sauf de la raison de la pluie : moi.

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Elle connaissait un endroit, elle a dit, et elle m’y a emmené. C’était une petite cabane ronde en pierre grise, le genre que les bergers ou les chasseurs utilisaient. Un gros buisson de ronces mortes bouchait la porte mais il y avait un trou dans le mur à l’arrière, juste là où se courbait et devenait le toit, il suffisait d’escalader les pierres éboulées pour rentrer. Ça n’était pas aussi bien que ma chambre à la station mais ça me plaisait quand même parce que ça me faisait penser à un vaisseau spatial. De l’intérieur, on ne voyait que les murs courbes et un cercle de ciel, ça ressemblait aussi à ces maisons de glace dans mon livre préféré, je l’avais lu et relu celui-là, parce qu’il n’y avait presque pas de texte et d’énormes images.
Viviane a sorti des barres de chocolat de sa poche, une pomme, un bout de fromage. Tout d’un coup j’ai eu très faim, je n’avais pas mangé depuis les arbouses, et j’ai dévoré ça comme un ours. Puis on s’est allongés sous le ciel rond, j’ai imaginé qu’on était tout au bout d’un télescope géant et qu’à l’autre extrémité, quelqu’un nous regardait peut-être. J’ai failli faire un signe mais je me suis retenu pour ne pas avoir l’air ridicule. Viviane a bougé les pieds et elle s’est tournée vers moi.
– Qu’est-ce qu’on fait ?
J’ai haussé les épaules. Je ne savais pas, c’était elle la reine. Moi je ne faisais qu’obéir et je trouvais ça bien. À elle, je pouvais obéir sans avoir l’impression d’être un enfant.

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Elle arrivait toujours du même côté, là où les champs montaient vers les montagnes, et leurs ondulations cachaient ce qu’il y avait dans les creux. Je me suis installé sur le toit pour l’attendre, j’avais peur qu’elle ne vienne pas mais elle est apparue très loin et elle est devenue elle, Viviane, je l’ai reconnue à ses cheveux et à sa façon de marcher sans rien déranger autour d’elle.
J’ai dû me retenir tellement j’avais envie de courir. Je suis redescendu et je l’ai attendue dans ma maison en faisant celui qui s’en fichait, comme quand j’attendais le père Noël autrefois, avant que ce connard de Macret me dise qu’il n’existait pas. Qu’est-ce qu’il en savait, Macret, de toute façon ? Je lui avais crié que le père Noël n’allait pas chez lui et que c’était pour ça qu’il ne l’avait jamais vu, mais mes parents avaient fini par m’avouer la vérité. Je m’étais allongé dans ma chambre et je n’avais pas bougé pendant trois jours, on avait même dû faire monter le Dr Bardet. Comme il n’était pas là, c’était sa remplaçante qui était venue, j’avais regardé sa poitrine pendant qu’elle m’auscultait et ça m’avait fait aller mieux tout de suite. Depuis, mes parents racontaient à tout le monde que la remplaçante était le meilleur médecin du coin, meilleur même que Bardet. J’étais d’accord.

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© Éditions L’Iconoclaste

 

FloriLettres n°187, Ma reine de Jean-Baptiste Andrea

Jean-Baptiste Andrea
Ma reine
Éditions L’Iconoclaste
240 pages, 30 août 2017.
Pris « Envoyé par la Poste » 2017.