FloriLettres

Lettres et extraits choisis

Extraits choisis : Guillaume Poix – Gaël Octavia

édition décembre 2017

Guillaume Poix, Les fils conducteurs
Éditions Verticales, 2017
Prix Wepler Fondation La Poste 2017

Page 15

Thomas crée, Anne admire : ensemble, ils contemplent le monde, l’un le reproduisant, l’autre s’étant elle-même reproduite pour que vive l’espèce.
Thomas est un citoyen binational : sa mère, élevée dans le Valais comme toutes ses aïeules, peut se targuer d’être pleinement suisse. Son père, plus revu depuis des lustres et dont le prénom n’importe guère, n’a pas le loisir de prétendre à pareille distinction car, issu d’une lignée de médecins grenoblois, il doit se contenter d’un passeport français brun-bordeaux qui ne soulève plus l’enthousiasme des foules.
Mère et fils arpentent ainsi cette plateforme neuve et tout à fait feng shui à la recherche d’une émotion esthétique à même d’animer l’après-midi dominical puisque, bienfait du musée, il est ouvert les dimanches. (…) Outre les collections permanentes – on y passera après au pas de course pour dire que -, on est venus voir une exposition photographique dont Anne a pensé qu’elle serait une source d’inspiration pour son fils, lui qui s’apprête à partir pour l’Afrique occidentale, territoire justement immortalisé ici par un collègue inconnu de Thomas dont on envie le talent, le réseau et la toute jeunesse. (…)

Thomas s’arrête sur l’un des clichés les plus frappants de cette exposition intitulés « L’art funéraire ghanéen : mystères, splendeurs et trivialités ». On y distingue une vingtaine de doigts reposant sur ce qui ressemble à un cercueil coloré ; la différence de taille entre les deux paires de mains renseigne sur l’identité de leurs propriétaires, si bien qu’on se plaît, dans la divagation que suscite l’image, à y voir celles d’une mère et de son fils veillant un homme qui serait mari et père. Les deux êtres endeuillés caressent d’un geste résigné le bois bariolé qui renferme le corps du défunt dont le fils – mettons : Jacob, âgé de onze ans – doit sentir qu’il oublie déjà le visage et la voix, la mort de son père le rejetant aux marges d’une vie que ses mains, si fines soient-elles, et Dieu qu’elles le sont, ne suffiront pas à rappeler. Voilà ce que serait l’instant capté – l’intimité violée.

Page 98

Chaque fois que revient le soleil, Jacob quitte donc sa couche pour s’enfouir dans une autre, draps de plomb, mercure et cadmium. Les interdictions d’Ama ont été, avouons-le, facilement levées. Elle s’est vite aperçue que c’était toujours ça et que les profits pourraient grimper à mesure que le savoir-faire de Jacob se polirait. Fermant les yeux sur les activités de son fils, elle a fini par comprendre comment se déroulent les négociations et les reventes, et ce que le circuit permet, à terme, d’espérer. Les substances que recherche Jacob ont acquis à ses oreilles un prestige incomparable ; elles scellent, de leurs sonorités fantastiques et profonde, un pacte, une promesse à laquelle le fils adosse ses efforts quotidiens, persuadé que les mots peuvent s’ouvrir comme des malles pleines de pierreries, qu’à l’intérieur des mots, il y a le secret de la victoire, la clé qui ouvre l’espace immense des désirs. Alors Jacob se dit les mots, il les chuchote en même temps qu’il s’adonne à la fouille, comme si les dire les rendait palpables.
Plomb, mercure et cadmium, incantation revigorante, que viennent aussi rallier cuivre, aluminium, platine, étain, fer ou nickel. Ce sont les matières attendues, scrutées, recueillies, patiemment démêlées, mais surtout fréquentes : c’est l’environnement de travail, c’est le décor usuel, la géographie familière sur laquelle évoluent les ouvriers d’Agbogbloshie et que surplombe Gifty. Il y a aussi de plus précieux trésors dont on tait le nom, par superstition. Or, argent et terres rares sont les somptueux noms tabous des divinités supérieures qu’on traque et convoite au milieu de la boue, des cendres et des déchets. On ne se risque pas à les nommer, ces déesses de l’abondance, d’abord parce qu’il faut une patience infinie pour les extraire de leurs milieux digitaux et que seuls les plus aguerris des orpailleurs y parviennent, mais également parce que leur manipulation est périlleuse, leur quantité infime, et leur quête conflictuelle. (…)

 


 

Gaël Octavia, La fin de Mame Baby
Éditions Gallimard, Continents Noirs, 2017
Mention spéciale du jury Wepler Fondation la Poste 2017

Page 49

J’aurais voulu retrouver le cinéma à mon retour. J’aurais salué l’ouvreuse, la même qu’autrefois, quoique striée de rides et gagnée par l’embonpoint, qui se serait tenue derrière la vitre de Plexiglas. En me tendant mon ticket, elle n’aurait rien dit, mais m’aurait regardée avec insistance, comme pour lire un message caché enfoui dans mes traits, sans y parvenir.
Hélas, le cinéma avait fermé pendant mon absence. Nos cinéphiles et ceux des petites villes alentour étaient invités à se rendre dans un gigantesques multiplex à une vingtaine de kilomètres de chez nous. Le Quartier avait laissé faire une telle chose sans lutter. C’était normal. Il avait toujours été fataliste, le Quartier, sachant déployer son énergie guerrière contre lui-même, mais désarmé face au monde extérieur. Il avait été question de fermer le théâtre aussi, mais des gens de Paris avaient signé une pétition. Ils avaient signé en masse, alors voilà, le théâtre et sa programmation exigeante sont toujours là.

(…)

À l’assemblée, personne ne m’a reconnue. Personne ne m’a reconnue nulle part, à vrai dire, et si le cinéma avait été en place, si l’ouvreuse avait été à son poste, elle ne m’aurait pas reconnue non plus.
Avant mon retour ici, je pensais qu’il m’aurait suffi de faire quelques pas autour de la gare, chez les commerçants, pour que quelqu’un me tape dans le dos et se mette à parler du passé. Il n’en fut rien. Outre le fait que bon nombre de petits commerces avaient capitulé face aux franchises du centre commercial, sans que je sache ce qu’étaient devenus leurs propriétaires, aucune silhouette familière, parmi les passants qui vaquaient à leurs affaires, ne s’est arrêtée pour me saluer, ni même me dévisager.
(…)
Moi qui avais appréhendé ces retrouvailles avec la ville qui m’avait vue grandir, j’ai goûté l’expérience d’y être une étrangère. Il m’a semblé que c’était la meilleure manière d’être de retour.

 

Page 101

L’homme. Il est vrai que ce n’est pas ma mère qui intéresse Mariette, c’est l’homme. Ce qu’elle voudrait, c’est que je lui parle d’un homme dont je serai follement amoureuse. C’est l’homme qui obsède les femmes comme Mariette. Elle passe sa vie à mettre en garde des jeunes filles imaginaires contre les ravages de la passion, mais le jour où une jeune femme en chair et en os semble avoir compris le message, elle s’en méfie, la considère avec un mélange d’incrédulité et de déception.
« Il faut bien les aimer, tout de même ! »
Aux yeux des femmes comme Mariette, comme Suzanne, l’amour est une nécessité du même ordre que la nourriture – qui du reste obéit aux mêmes paradoxes du dehors et du dedans, de l’autre et du soi, de l’alchimie et de la chimie.
Comme il n’est jamais question d’un homme que j’aimerais ou que j’aurais aimé, Mariette cultive le soupçon. Elle essaye parfois de décrypter un air rêveur ou une fleur rouge desséchée accrochée à mes cheveux.
« Vous qui êtes si jolie, Aline. Il y a bien un homme… »
Mais le fait est que je n’ai pas d’amant, et que je n’ai pas envie d’en avoir.
« J’aime », devrais-je lui dire pour la rassurer.
Bien sûr que j’aime. J’aime à la manière de Mame Baby, qui aimait tout le Quartier, tout le monde.

 

FloriLettres n°189, Guillaume Poix et Gaël Octavia