FloriLettres

Entretiens

Entretien avec Marie-Rose Guarniéri

Propos recueillis par NATHALIE JUNGERMAN
édition novembre 2011

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Marie-Rose Guarniéri dans sa librairie, novembre 2011
© Photo N. Jungerman

Marie-Rose Guarniéri a fondé la librairie des Abbesses (Paris 18ème) en 1998. La même année, elle a créé une distinction littéraire, le Prix Wepler-Fondation La Poste en collaboration avec la prestigieuse brasserie Wepler et la Fondation La Poste. Elle a conçu ce Prix, décerné chaque année en novembre, comme «une virée littéraire pure et non commerciale, qui défend l’écriture, les auteurs qui innovent».

L’équipe du Prix Wepler-Fondation La Poste, présidée par Marie-Rose Guarniéri se compose aujourd’hui de :
– David Houte,
– Élisabeth Sanchez,
– Caroline Loustalot,
– Damien Laval.

Conçu par Marie-Rose Guarnieri en 1998 – l’année où elle créait à Montmartre la librairie des Abbesses – le Prix Wepler-Fondation La Poste porte le nom de ses deux mécènes. Quelques jours avant la remise du Prix, célébrée le 14 novembre à la brasserie Wepler, elle exposait pour FloriLettres, dans sa belle librairie rouge opéra, l’aventure de cette distinction littéraire exigeante qu’elle défend avec ardeur depuis quatorze ans. Notre entretien dans lequel elle dévoile ses projets destinés à fêter les quinze ans du Wepler se poursuivra dans l’édition n°129 dédiée aux deux lauréats qui viennent d’être salués par le jury de cette année.
Le Prix Wepler-Fondation La Poste a été attribué à Éric LAURRENT pour Les découvertes publié aux éditions de Minuit, et François DOMINIQUE a reçu la Mention spéciale pour Solène paru aux éditions Verdier. Les deux ouvrages sont sortis en septembre dernier.
Le Prix-Wepler Fondation La Poste se caractérise par son indépendance et son exigence littéraire. Chaque année son jury est renouvelé intégralement. Il est constitué de lecteurs et de professionnels qui explorent la création romanesque et soutiennent «des œuvres difficiles dont la visée n’est pas uniquement commerciale».

Nathalie Jungerman

Entretien réalisé le 1er novembre 2011

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Le Prix Wepler-Fondation la Poste existe depuis 1998. Le 14 novembre prochain aura lieu la remise du Prix et de la mention à la brasserie Wepler, Place de Clichy. Pourquoi un jour, une brasserie, une librairie et une Fondation se sont associées pour attribuer un prix littéraire ?

Marie-Rose Guarniéri Le Prix Wepler-Fondation la Poste existe effectivement depuis 1998 et c’est aussi l’année où j’ai créé ma propre librairie dans le quartier des Abbesses à Montmartre. J’avais quinze ans de métier et venais de quitter la direction d’une grande librairie dans le 5ème arrondissement de Paris. M’installer dans le 18ème où l’histoire avait été si riche d’un point de vue artistique, littéraire mais aussi politique et festif a suscité en moi le désir de m’engager davantage dans le métier en essayant de renouer avec cette vie culturelle et d’en perpétuer l’esprit. Lorsque je me suis trouvée face à la brasserie Wepler, lieu mythique d’ancrage de nombreux écrivains, j’ai pensé à Céline qui, dans Voyage au bout de la nuit, fait dire à Ferdinand Bardamu « Engagez-vous dans l’armée ! » et part à la guerre à partir de cette brasserie. J’ai envisagé à ce moment-là de fonder un prix littéraire qui se distinguerait des autres, notamment par son indépendance, son engagement pour le soutien des livres à vocation non commerciale et par la constitution d’un jury tournant. Le mode de fonctionnement des prix en vigueur, leur immobilisme et leur puissant conservatisme me déroutaient. Je ne comprenais pas pourquoi personne n’avait encore réagi en constatant que certains éditeurs étaient toujours mis en valeur au détriment des autres grâce auxquels émergeaient pourtant de beaux textes littéraires et audacieux. Je suis allée voir Michel Bessière, patron du Wepler et je lui ai présenté mon projet. Il a fait preuve d’une grande ouverture d’esprit, de courage aussi, car il ne connaissait pas du tout le milieu littéraire. Il m’a fait confiance et s’est engagé dans cette aventure. Depuis quatorze ans, Michel Bessière ferme sa brasserie le soir de la remise du Prix et perd un chiffre d’affaires considérable pour nous accueillir. Il offre le lieu pour organiser cette soirée mais aussi les huîtres et le champagne aux cinq cents invités. Sa contribution est un véritable mécénat.

Au départ, vous étiez plusieurs pour la mise en place du projet…

M-R G En effet, il y avait Monique Younès (journaliste), Valérie Martin (libraire), Marie Descourtieux (à l’époque responsable presse chez Métailié), Jean-François Kervéan (écrivain et critique littéraire) et Remo Forlani (écrivain, dramaturge, critique, réalisateur et scénariste, décédé en octobre 2009). Grâce à Monique Younès, nous avons rencontré Daniel Vaillant, maire du XVIIIème arrondissement de Paris que notre projet a touché et qui nous a donné une liste de sponsors pour trouver des subventions. La Poste faisait partie de cette liste. Nous sommes allés voir le secteur Paris-Nord avec lequel la mairie travaillait. Notre interlocuteur nous a envoyé à la Fondation La Poste où nous avons rencontré Sylvie Pélissier qui, à l’époque, était la déléguée générale. Elle a été séduite par notre enthousiasme, notre ardeur – [la Fondation avait été créée trois ans plus tôt, en 1995, et soutenait l’expression écrite] -, et a senti qu’il était important d’engager un vrai mécénat pour ces écrivains que nous voulions défendre. La première année, la Fondation a apporté son soutien financier pour récompenser le lauréat. La mention n’existait pas encore. Quand Dominique Blanchecotte a pris ses fonctions quelques années plus tard au sein du Groupe La Poste et notamment à la Fondation, elle s’est intéressée au Prix Wepler, à notre démarche et a choisi de conserver et même de renforcer l’aide apportée par la Fondation. La continuité des sponsors a donné l’identité au Prix. Le maire de Paris et le maire du XVIIIème le soutiennent également depuis le début, sans oublier les médias qui relaient largement les informations le concernant.

Comment est née l’idée d’un jury tournant ?

M-R G J’avais comme modèle le festival de Cannes où chaque année le jury est renouvelé, ce qui assure la complémentarité des points de vue, engendre souvent des surprises et fait apparaître des artistes inattendus.
Le jury du Prix Wepler-Fondation La Poste est semi-professionnel. Il est constitué de deux critiques littéraires indépendants, un libraire et des lecteurs dont un postier (un concours est lancé tous les ans par Forum, le journal de la Poste) et une lectrice détenue à la prison de Rennes. Réservé exclusivement aux femmes condamnées à de longues peines, cet établissement pénitentiaire leur propose d’étudier ou de participer à des activités socio-culturelles. L’aventure du Prix Wepler contribue à relier ces femmes à la société.
À partir du mois d’avril, nous constituons le jury, et entre mai et juin, une centaine de livres sont envoyés par les éditeurs à chaque membre. Les éditeurs ont identifié le Prix, le distinguent des autres et font rarement concourir les mêmes auteurs. Ils nous font parvenir des textes susceptibles d’être sélectionnés. Il nous arrive également de demander des livres que nous estimons pouvoir entrer en lice.

Quels types de textes le Prix Wepler soutient ?

M-R G Des textes très écrits, inclassables, audacieux, décadrés… Les auteurs de ces textes n’ont pas de visée commerciale. Ceux qui ont été primés, si l’on regarde le palmarès, se sont engagés totalement dans la littérature et en vivent difficilement. Ils vendent en général 1000 à 2000 livres. Quand on sent que le livre est repéré, salué, qu’il est déjà finaliste pour un prix, on estime qu’on a autre chose à faire. Cette année, deux livres de notre sélection sont dans des « hautes listes », Le dépaysement : voyages en France de Jean-Christophe Bailly (Seuil) et Kampuchéa de Patrick Deville (Seuil), mais on ne le savait pas quand on les a sélectionnés.
On souhaite soutenir des livres qui prennent des risques, qui ne comblent pas mais qui questionnent, inquiètent.

Que voulez-vous dire par « qui inquiètent » ?

M-R G De nombreux romans proposent une forme qui essaie d’être confortable, qui ne pose plus trop de questions car il y a un péril à être un livre sans réponse. La littérature que nous soutenons inquiète parce qu’elle invente une langue et souvent demande un effort au lecteur. Par exemple, Tableaux noirs d’Alain Jaubert (Gallimard) n’est pas un livre facile, on ne comprend pas d’emblée ce que l’auteur a mis au point. Pour autant, je ne plaide pas obligatoirement pour la difficulté, mais il faut être un lecteur assidu, volontaire, attentif afin de se dire, au cœur du livre, « c’est une merveille ». Il s’agit d’un texte où l’enfance est appréhendée d’une façon inhabituelle. L’audace se situe dans l’écriture, le maillage, la structure et dans l’exigence de la restitution de points de vue fugitifs qui sont ceux de l’enfant.
Le dépaysement de Jean-Christophe Bailly est une sorte d’épopée folle, le récit d’un géographe qui vise à donner une idée de ce qu’est la France contemporaine avec ses multiples identités à travers des paysages, des rencontres. Ce n’est pas un livre journalistique, mais un livre de poète, d’écrivain, un vrai voyage. Sorti en mai dernier, il n’est pas passé inaperçu, mais il nous a semblé important de le sélectionner d’autant plus que l’auteur a une œuvre singulière.

Quelle est la portée du Prix ?

M-R G Le Wepler-Fondation La Poste est un véritable mécénat pour les écrivains. Par exemple, après l’avoir obtenu en 2007 pour On n’est pas là pour disparaître (Verticales), Olivia Rosenthal n’avait plus la même place dans le monde littéraire. L’attention s’est davantage portée sur elle, et d’ailleurs un an plus tard, le Prix Inter lui a été attribué. Aujourd’hui, Lyonnel Trouillot [Prix Wepler-Fondation La Poste 2009] est dans la liste finale du Goncourt. Avant le Wepler, il n’avait jamais fait partie d’aucune liste alors qu’il a une œuvre conséquente qui comprend une trentaine de livres publiés.
Nous sommes donc très heureux de faire ce « travail d’antichambre », de chercher, indiquer et encourager. L’idée est de défricher, de faire émerger des auteurs qui pourront trouver un éclat, un rayonnement qu’ils n’ont pas encore. Il y a toujours eu aux côtés des artistes des intermédiaires qui de leur vivant reconnaissaient et soutenaient leur travail. Il faut des passionnés à côté des œuvres en train de se faire. Je suis heureuse d’avoir trouvé deux mécènes. La Fondation La Poste qui donne 10 000 euros pour le Prix et 3 000 pour la mention nous permet aussi de créer tous les ans un courrier graphique dans lequel nous envoyons notre sélection et les dotations d’écrivains de manière créative.

Quelques mots sur la « mention »?

M-R G La mention, c’est ce qui ne se définit pas. Disons que c’est l’aiguillon du Prix. On récompense l’inattendu, l’excessif, l’inclassable.

Mais vous récompensez déjà « l’inattendu » avec le Prix ?

M-R G En effet, mais, avec la mention, il s’agit davantage de « l’insaisissable ». Jacques Abeille a obtenu la mention spéciale du Jury 2010 pour le 1er volume du Cycle des Contrées : Les Jardins statuaires aux éditions Attila. Ce livre a été édité quatre fois par quatre éditeurs différents, une énigme de l’histoire littéraire. Il ressurgit régulièrement, tous les cinq ou six ans, et vient inquiéter le métier. Il n’avait pas encore eu sa place et l’on espère qu’à présent, avec les éditions Attila qui ont beaucoup investi, il l’aura trouvée. D’ailleurs, 8000 exemplaires de plus ont été vendus depuis l’obtention de la mention. Grâce à ce Prix, certains auteurs font des avancées plus importantes.
Le Prix prolonge aussi de deux ou trois mois l’existence d’un livre en librairie. Nous écrivons pourquoi nous avons fait ce choix dans une lettre envoyée par la Poste aux libraires. Nous leur disons que ce Prix n’a de force que celle du goût, de la conviction et d’un métier qui est celui de la librairie et nous insistons pour qu’ils mettent en avant ce travail difficile à mener.
Les éditeurs aussi s’investissent beaucoup. Ils paient une publicité dans le Monde des Livres tous les ans et font un bandeau « Prix Wepler-Fondation La Poste », puis redistribuent dans toute la France les livres primés. Le Prix Wepler à l’instar des Correspondances de Manosque est une instance nécessaire qui invite, met en avant et fait vivre des auteurs. Au sein des télévisions, on ne parle que des dix meilleures ventes et tout ce travail littéraire est un peu écarté.

Avez-vous des projets pour les 15 ans du Prix Wepler-Fondation La Poste ?

M-R G Nous sommes justement en train de préparer quelque chose dont nous n’avons encore parlé à personne. Nous voulons insister sur les angles qui sont les nôtres : un prix d’écrivains inclassables, l’audace en littérature et un jury renouvelable. Comme nous pensons qu’il y a trop d’interférences dans le défrichage littéraire, nous allons lancer un message aux éditeurs : « Les textes, rien que les textes ». Pour les 15 ans du Wepler, nous leur demanderons de nous adresser les livres sous forme d’épreuves sans indiquer le nom de l’écrivain, ni celui de l’éditeur. Nous allons tenter de faire travailler un jury à l’aveugle. Nous allons défendre le contenu en essayant de garder le plus possible l’anonymat des auteurs. Évidemment, il y aura quelques membres du jury qui reconnaîtront sans doute certains textes car ils auront reçu par ailleurs les livres de la rentrée. Quant à moi, ce sera difficile également de faire abstraction de ce que je présente à la librairie. Mais il s’agit quand même de travailler dans cet esprit-là, sans l’influence liée au nom de l’auteur ni à celui de la maison d’édition. Ce qui est important c’est de sortir de nos marques, de nos sillons pour pouvoir accueillir du nouveau.
Pour les 10 ans, Michel Bessière avait offert une assiette à tous les invités de la soirée. Pour les 15 ans, ce sera un Laguiole. Le couteau est une façon de symboliser la lutte, le combat ! Car ce n’est pas facile au sein des prix d’imposer d’autres auteurs.

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Quelques questions à Marie-Rose Guarniéri peu après la remise du Prix Wepler-Fondation La Poste et de la Mention Spéciale du Jury

Le Prix Wepler-Fondation La Poste vient d’être remis à Éric Laurrent pour Les Découvertes. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

M-R G Chaque année, après avoir confronté ses points de vue, le jury réfléchit à ce que le Prix Wepler peut apporter de plus par rapport aux autres distinctions littéraires. Nous avons choisi Les Découvertes d’Éric Laurrent, car nous avons voulu soutenir, récompenser le travail de cet écrivain dont les positions littéraires ne sont peut-être pas dans l’air du temps. Nous savions aussi qu’il était totalement engagé dans l’écriture et nous avons souhaité mettre en lumière ce travail pour l’aider à poursuivre son œuvre. Nous voulons aussi que cette distinction ait un impact : donner une reconnaissance littéraire en pensant qu’aujourd’hui, précisément, l’œuvre se fera entendre davantage.

Avez-vous tenu compte également de ses livres précédents ?

M-R G Ce n’est pas la première fois qu’Éric Laurrent est dans nos listes mais c’est vraiment ce livre, Les Découvertes, qui nous a décidé. Quelque chose s’est ouvert dans son écriture, une autodérision qui a surgi et qui, en ce qui me concerne ne m’apparaissait pas dans les livres précédents. Nous avons pensé que nous devions soutenir cet excès, excès de langue, d’imparfait du subjonctif, de confessions.

Quant à la Mention spéciale du jury décernée à François Dominique pour Solène ?

M-R G L’importance de la Mention n’est pas moindre par rapport au Prix. Nous envisageons ces distinctions en deux temps et réfléchissons à un effet d’éclat et d’écho qui peut porter les auteurs. Nous avons estimé que les deux livres, Les Découvertes et Solène se répondaient bien tant par leur exigence, leur voix que par ce qu’ils inventaient. Les deux auteurs ont ce même amour de la phrase sertie, d’une syntaxe pointilleuse, même si chez Éric Laurrent, le style est plus baroque et la lexicologie différente. Ils ont une ambition littéraire et structurelle semblable.
La lecture de Solène, livre étrange, crépusculaire, m’a bouleversée. Une petite fille qui est aussi la narratrice regarde le monde en perdition et lit dans la pensée des autres, entend leurs inquiétudes, leurs craintes, leurs désirs aussi. Ce qui est bouleversant c’est ce que le langage peut continuer de faire quand on a tout perdu ; continuer d’écrire, de penser, de nommer. Ce livre ouvre des pistes, il est comme une véritable « boîte à outil ».

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Sites internet

Librairie des Abbesses

Brasserie Wepler

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